23 octobre 2016

La polémique d'avant-hier soir (3)

Réponse à M. Marius André

Nous avons reçu de M. Nicolas Beauduin, en réponse à un article de M. Marius André, paru ici le 3 mars, une réponse que des circonstances matérielles nous ont seules empêché de publier plus tôt, et que nous nous faisons un devoir d’insérer :

Monsieur le Directeur,

Je lis dans le numéro du 3 mars de la Revue hebdomadaire une chronique de M. Marius André commentant un article de moi, « la Nouvelle génération littéraire », paru dans Nosotros, de Buenos-Ayres (numéro de décembre 1922) ; chronique empreinte d’une mauvaise foi si évidente, que je ne puis la laisser passer sans protester.

Que je fusse ou non, en 1914, « le poète le plus admiré des nouvelles générations, etc. », libre à votre collaborateur de contester ces opinions ou de les admettre. La question n’est pas là. Ce que je n’admets pas, c’est que, m’étant efforcé d’être le plus hautement impartial dans le choix des auteurs cités (exactement cent dix, pris dans la nouvelle génération, à l’exclusion des aînés), votre chroniqueur me fasse le reproche immérité de ne présenter à l’admiration des Hispano-Américains que « des auteurs de second plan, ou médiocres, ou mauvais, des bolchevistes de la littérature et des dadaïstes ». « Entreprise de sabotage », écrit-il, « bourrage de crânes », « littérature d’exportation ».

Or, les romanciers et critiques que j’ai cités vont de François Mauriac à Valery Larbaud, en passant par Jean Giraudoux, Edmond Jaloux, Pierre Hamp, Élie Faure, Marcel Proust, Alexandre Arnoux, Albert Thibaudet, Daniel Halévy, Marcel Coulon, Eugène Montfort, Georges Le Cardonnel, Henri Massis, P. Mac Orlan, Jean Bernier, Gaston Picard, Louis Chadourne, Jean-Richard Bloch, Léon Werth, Julien Benda, Jean-Louis Vaudoyer, Jacques Boulenger, Eugène Marsan, Henri Clouard, Henri Martineau, Jean de Pierrefeu, André Thérive, Albert Erlande, Émile Henriot, André Lamandé, Francis de Miomandre, Gaston Sauvebois, Roger Martin du Gard, Henry de Montherlant, etc.

Quant aux poètes que vise tout particulièrement votre collaborateur, puisqu’il intitule sa chronique la Poésie française à l’étranger, les voici tels que je les ai présentés aux lecteurs de Nosotros :

« O. W. de L. Milosz, cet inspiré des nombres et des symboles ; Charles Vildrac, qui reste pour nous l’auteur ému et harmonieux du livre d’amour ; Jean Royère, pur artiste du verbe ; André Spire et Edmond Fleg, épris de fraternité, de justice et de modernisme ; Léon-Paul Fargue, qui est un précurseur ; Henri Ghéon, dont l’œuvre s’élève et s’épure d’année en année ; l’ironiste Henri Hertz, fils spirituel de Heine et de Laforgue ; Henri Strentz et Jean Paulhan, tous deux si près de notre cœur ; le créationniste V. Huidobro et Paul Dermée, évocateur du surréel ; Louis de Gonzague-Frick, attiré par le subtil et le rare ; Max Jacob, qui, tel le grand Job, reste tourmenté par des puissances adverses ; Paul Valéry, qui réalise l’absolu mallarméen ; Jean Cocteau, amant léger de la rose, prince frivole du palais des illusions, dont les poèmes sont des réussites exquises ; Théo Varlet, qui porte en lui un dualisme obsédant ; Drieu la Rochelle, qui connaît notre ferveur pour son œuvre sincère et forte, voit dans la littérature non un passe-temps, un délassement, mais la manifestation la plus aiguë de la vie et de l’effort moderne ; Fernand Divoire, l’un des constructeurs les plus hautement classiques parmi les poètes d’avant-garde, apporte, avec des tentatives simultanéistes, une contribution de premier ordre au nouveau lyrisme ; Alexandre Mercereau, dont l’œuvre solide et haute est celle d’un penseur lyrique ; Henri Guilbeaux, fougueux et passionné qui, depuis plus de quatre ans, vit ses poèmes ; Marcel Martinet, que la Nuit et les Temps maudits ont classé parmi les lyriques véhéments de notre époque ; Louis Mandin, l’aède des Cités ferventes, apprécié jusqu’ici des seuls initiés ; Paul Morand, la plus surprenante révélation de ces dernières années, le plus vraiment neuf des modernistes ; Blaise Cendrars, personnalité de premier ordre, dont l’avenir a quelque chose d’imprévisible et d’angoissant ; Roger Dévigne, un sage et un fervent ; Marcello Fabri, dont il faut signaler le bel effort ; Pierre Reverdy, pur poète, alchimiste verbal ; P. Albert Birot, dont les étranges réalisations honorent bellement notre époque. Parmi les nouveaux venus, plusieurs ont donné mieux que des promesses : Paul Jamati, Antoine Orliac, avec sa théorie du métabolisme, Paul Husson, Marcel Sauvage, ce chirurgien des roses, Pierre Bourgeois, Marcel Raval, Maurice Martin du Gard, etc. »

« Et, dans un beau verger illusoire qu’ils saccagent parfois, dans l’espoir de floraisons inconnues, voici Louis Aragon, André Breton, P. Éluard et Philippe Soupault, les quatre faces du jeune dieu Dada, autour desquels se groupe déjà toute une fervente et sympathique jeunesse. »

Ainsi, de tous ces poètes nouveaux, dont les meilleurs cherchent à réaliser non un classicisme d’imitation servile, mais un classicisme moderne, fait d’équilibre, d’ordre et de compréhension de notre époque, votre collaborateur ne trouve pour les qualifier (Paul Valéry excepté), que les termes de « bolchevistes de la littérature », réunion d’« impuissants », de « paresseux, de dévoyés, d’assoiffés de publicité » et autres aménités du même genre.

Plusieurs fois, M. Marius André, décidément plus pamphlétaire que chroniqueur, répète ces termes au cours de sa critique. Il insiste même avec passion, mais non sans machiavélisme. Car, sur les cent dix noms d’auteurs que j’ai désignés aux lecteurs de Nosotros comme les plus représentatifs de notre génération, et parmi lesquels figurent des monarchistes, des républicains, des catholiques et des athées, votre collaborateur, à l’exclusion de tous les autres, n’en a retenu, lui, que deux pour les lecteurs de la Revue hebdomadaire, et l’on devine aisément lesquels : Henri Guilbeaux et Marcel Martinet, dont on connaît les opinions révolutionnaires.

C’est ceux-là qu’il cite, ceux-là seuls qu’il commente. Pourquoi ? Parce qu’en ne nommant que ces deux auteurs (sur les cent dix noms de mon palmarès) votre collaborateur croit qu’il lui sera facile de démontrer que tous les tenants de la littérature nouvelle sont, eux aussi, des « bolchevistes », donc forcément des gens sans talent, de mauvais écrivains.

Parlant de Guilbeaux, il écrit : « Personne à Paris, pas même ses amis, n’oserait le traiter de grand poète. Cela ne passerait pas ; mais cela passe à Buenos-Ayres. »

Que votre collaborateur relise le passage de mon article concernant Guilbeaux, il constatera que le terme de grand poète n’a pas été employé par moi. La déformation de mon texte est donc flagrante.

Libre à M. Marius André de rejeter Guilbeaux et Martinet et d’exécrer les quatre faces du jeune dieu Dada, Louis Aragon, André Breton, Paul Éluard et Philippe Soupault, tous quatre Parisiens de Paris. Mais ce dont il n’a pas le droit, c’est de faire croire aux lecteurs de sa chronique que mon étude de Nosotros sur la nouvelle génération littéraire n’a servi qu’à l’apologie de Dada et du bolchevisme littéraire, et n’a été qu’une « véritable offensive menée contre les belles-lettres françaises et contre la France ».

Français ! Français ! M. Marius André pense-t-il que je le soies moins que lui !

Et, puisqu’il place le débat sur le terrain patriotique, je lui dirai que ce n’est pas durant mon séjour dans les tranchées, ni à la Ligue des écrivains combattants que j’ai eu l’honneur de le connaître.

Agréez, monsieur le directeur, l’expression de mes sentiments distingués.

Nicolas Beauduin.


Ma chronique du 3 mars est consacrée exclusivement à « la poésie française à l’étranger », et j’ai pris des exemples dans un article de M. Beauduin en laissant de côté les prosateurs qui n’entraient pas dans le sujet annoncé par mon titre. M. Beauduin se livre donc à une diversion que je ne comprends pas, il sort de la question, en donnant la liste des prosateurs qu’il a cités, parmi lesquels il y en a que j’admire ou que j’estime et quelques-uns qui sont mes amis.

Il y a aussi des écrivains estimables dans sa liste de poètes ; je ne crois pas les avoir offensés en disant qu’ils sont de second plan, c’est-à-dire bons puisque, au-dessous d’eux, je place les médiocres et les mauvais.

C’est de ces derniers que je m’occupe. J’ai dit qu’il y a, à l’étranger, une propagande en faveur des bolchevistes de la littérature (en l’espèce : de la poésie) dont quelques-uns sont aussi des bolchevistes de la politique. C’est un fait qui saute aux yeux de quiconque lit les revues étrangères. Et je trouve des exemples dans l’étude de M. Beauduin qui contient une apologie du « jeune dieu dada » et de ses quatre poètes « autour desquels se groupe déjà une fervente et sympathique jeunesse ».

Il n’a pas employé le terme de grand poète en parlant de Guilbeaux ? En effet, ce n’est pas dans l’article. Mais M. Beauduin a fait bien pis : il a fait d’un mauvais poète condamné à mort pour trahison en temps de guerre l’un des bons poètes de la génération présente qui « s’accorde merveilleusement au rythme vigoureux de la France nouvelle », un poète fervent de vie, sain et sage à la fois comme les autres et, en outre, fougueux et passionné. Ne séparant pas la poésie de la politique de trahison, M. Beauduin a ajouté que « depuis plus de quatre ans », Henri Guilbeaux « vit ses poèmes ».

C’est ce que j’appelle faire, à l’étranger, de la propagande contre les belles-lettres françaises, c’est-à-dire contre la France. L’accusation serait justifiée même si Guilbeaux était le seul des bolchevistes de la poésie et de la politique que M. Beauduin présente à l’admiration des étrangers. Or, il n’est pas le seul.

M. Beauduin a été dans les tranchées pendant la guerre et il ne m’y a pas rencontré ? Cela n’a rien à voir dans le débat, mais puisqu’il emploie un pareil argument, il me force de lui répondre qu’en faisant volontairement, et d’une autre manière, mon devoir contre l’ennemi de la France, j’ai risqué autant que lui — c’est-à-dire ma vie — et perdu bien davantage.

Marius André.

La Revue hebdomadaire (Paris),
32e année, n°16, 21 avril 1923, p. 373-377.

La polémique d'avant-hier soir (2)

À propos d’un article sur « la nouvelle génération littéraire française » de M. Baudouin [sic] publié par Nosotros, le chroniqueur de la Revue hebdomadaire (3 mars) s’élève contre « l’idée fausse et parfois ridicule du mouvement littéraire en France » qu’on trouve dans de nombreuses revues étrangères. Les bolchevistes français de la littérature, dit-il, profitent de l’hospitalité qui leur est offerte dans ces revues pour y écrire des choses qu’ils n’oseraient peut-être pas publier dans des revues parisiennes, et ils trouvent partout des complices conscients ou non. M. Baudouin [sic], par exemple, va un peu trop loin dans l’art de bourrer le crâne aux étrangers quand, en tête des bons poètes, régénérateurs de la poésie française, il place Henri Guilbeaux. On sait, de celui-ci, en France, qu’il est un mauvais littérateur ; on sait surtout qu’il a été condamné à mort pour trahison. Personne à paris, pas même ses amis, n’oserait le traiter de grand poète. Mais cela passe à Buenos-Aires.

M. Baudoin [sic] traite un dadaïste de « pur poète » et d’« alchimiste verbal » ; il dit d’un autre que « ses étranges réalisations honorent magnifiquement notre époque », et il appelle Dada un « jeune dieu ». Or, on sait que le dadaïsme est une stupide mystification et que, l’an dernier, un de ses fondateurs avoua qu’il s’était moqué du public et déclara qu’il allait s’occuper d’autres choses. M. Baudoin [sic] n’en persévère pas moins à propager à l’étranger une mystification complètement dénuée d’esprit. Et il va jusqu’à écrire qu’« autour du jeune Dieu Dada se groupe toute une cour fervente et sympathique ».

Il est pénible de lire de pareilles choses dans Nosotros qui est une des meilleures revues de l’Amérique latine.

Marius André,
« La vie intellectuelle en France/ Revues et journaux français »,
Revue de l’Amérique latine (Paris),
2e année, vol. iv, n°16, avril 1923, p. 379.

La polémique d'avant-hier soir (1)

La poésie française à l’étranger

Tout Français polyglotte qui se tient au courant du mouvement intellectuel dans le monde ne peut manquer de remarquer que de nombreuses revues étrangères donnent à leur public une idée fausse et parfois ridicule du mouvement littéraire en France. Nos meilleurs écrivains y sont moqués ou traités avec dédain, lorsqu’ils ne sont pas passés complètement sous silence, tandis que les pires y sont l’objet d’extravagantes apologies ; et par « pires » je ne désigne pas les auteurs de romans policiers et de romans à épisodes pour cinéma que tout le monde est d’accord pour laisser en dehors de toute discussion littéraire ; mais ceux qui se présentent eux-mêmes comme les créateurs audacieux d’une littérature nouvelle, de la littérature de demain, et qui sont, en majorité, ou des impuissants et des paresseux, ou des dévoyés, ou des assoiffés de publicité par tous les moyens, ou des fumistes sans esprit ni fantaisie. Nous assistons à une véritable offensive menée en leur faveur, et souvent par eux, contre les belles-lettres françaises et contre la France sur tous les terrains et principalement — le fait est curieux — sur celui de la poésie. Les bolchevistes français de la littérature profitent de l’hospitalité qui leur est donnée dans ces revues pour y écrire des choses qu’ils n’oseraient peut-être pas publier dans des revues parisiennes. Il serait temps de dénoncer le mal qu’ils font et d’aviser aux moyens de l’enrayer.

Voici, par exemple, Nosotros, de Buenos-Aires, une des revues les plus importantes de l’Amérique latine. On ne saurait trop la féliciter de s’être assuré la collaboration de M. Francis de Miomandre, qui y tient la « chronique de la vie intellectuelle française ». Mais, dans son numéro de décembre, elle publie une étude — la première d'une série — de M. Nicolas Beaudouin [sic] sur « la nouvelle génération littéraire française » qui est bien un modèle de bourrage de crâne à l’usage des étrangers. Nous plaignons les Hispano-Américains qui se fieront à ce que M. Beaudouin [sic] leur dit de cette nouvelle génération. Nosotros est une revue littéraire sérieuse et très estimée. Eh bien ! nous pouvons affirmer à son directeur que pas une revue similaire française n’aurait publié cet article, et surtout que pas une seule, même parmi celles qui sont qualifiées de « petites revues », ne l’aurait fait suivre d’une note disant qu’en 1914 M. Beaudouin [sic] était « le poète le plus admiré des nouvelles générations françaises » et que « les revues littéraires du monde entier commentent l’œuvre de ce fécond écrivain », de ce « grand poète français ».

M. Beaudouin [sic] commence son article par des considérations d’ordre général :

S’il est vrai, comme on le prétend et comme je l’admets, que la vitalité d’une nation se mesure au lyrisme de ses poètes, jamais la France ne s’est trouvée en une meilleure situation qu’à l’heure actuelle. Jamais il n’y eut une floraison poétique aussi neuve et féconde, aussi compréhensive des réalités, aussi fervente de vie, aussi saine et sage à la fois. La génération présente s’accorde merveilleusement au rythme vigoureux de la France nouvelle et son lyrisme rencontre partout, même auprès de la grande critique, une attention véritablement réconfortante…
…À la passion romantique des ruines, à l’immobilité parnassienne, succèdent un violent amour de la vie sous toutes ses formes, un désir de nous mêler à l’activité contemporaine, de participer, sous les espèces du lyrisme, à la communion des vivants.

C’est très bien. Ou plutôt, non, c’est très mal, car les poètes qu’il propose à l’admiration des Hispano-Américains sont tous, à l’exception de Paul Valéry, des auteurs de second plan, ou médiocres, ou mauvais ; c’est très mal, car les poètes dont il vient de nous dire qu’ils sont sains et sages, fervents de vie, merveilleusement d’accord avec le rythme vigoureux de la France, et qu’il énumère ensuite, sont pour la plupart des bolchevistes de la littérature (quelques-uns même de la politique !) et des dadaïstes. M. Beaudouin [sic] va vraiment un peu trop loin dans l’art de bourrer le crâne aux étrangers lorsque, en tête de ces poètes qui participent sous les espèces du lyrisme à la communion des vivants et qui sont les régénérateurs de la poésie française, il place Henri Guilbeaux. On sait, de celui-ci, en France, qu’il est un médiocre littérateur ; on sait surtout qu’il a été condamné à mort pour trahison. Personne, à Paris, pas même ses amis, n’oserait le traiter de grand poète. Cela ne passerait pas ; mais cela passe à Buenos-Aires. M. Beaudouin [sic] va encore plus loin, il écrit : « Henri Guilbeaux, fougueux et passionné, qui, depuis plus de quatre ans, vit ses poèmes. »

Parlant des dadaïstes, le chroniqueur parisien de Nosotros dit de l’un que c’est « un pur poète, un alchimiste verbal », et d’un autre que « ses étranges réalisations honorent magnifiquement notre époque ». Et il conclut :

Dans un beau verger illusoire qu’ils transforment parfois dans l’espoir de floraisons inconnues, voici… les quatre visages du jeune dieu Dada autour desquels se groupe toute une fervente et sympathique jeunesse.

Et voilà encore de la littérature pour exportation. On sait que le dadaïsme est une stupide mystification montée par deux étrangers résidant en France où ils trouvèrent des complices. L’an dernier, l’un d’eux avoua qu’ils s’étaient moqués du public, lequel, d’ailleurs, ne l’avait pas pris au sérieux, et, faisant une pirouette, déclara qu’il allait s’occuper d’autre chose. Ignore-t-on cette petite histoire ridicule à Buenos-Aires ? En tout cas, M. Beaudouin [sic] la connaît. Il n’en persévère pas moins à propager à l’étranger une mystification complètement dénuée d’esprit quand ses propres auteurs y ont renoncé. Et il va jusqu’à traiter de « jeune dieu » ce grotesque Dada. Nous le défions bien d’écrire dans une revue littéraire, et vraiment française, que « toute une fervente et sympathique jeunesse » se groupe autour du « jeune dieu Dada ».

Mais une grande revue argentine publie ces élucubrations ; d’autres revues hispano-américaines en publient d’autres du même genre. Car l’entreprise de sabotage de la littérature française qui trouve partout des agents conscients ou non, et qui est poursuivie, depuis plusieurs années, par tous les moyens, a déjà donné des résultats. Quelles en seront les conséquences — au point de vue de la poésie dont nous nous occupons en ce moment — si l’on ne se décide pas à opposer une propagande active pour le bien à la propagande active pour le mal ?

Les lecteurs de Nosotros, par exemple, qui connaissent notre langue et qui aiment la poésie se fieront d’autant plus à M. Beaudouin [sic] qu’il leur est présenté comme « le poète le plus admiré des nouvelles générations ». Ils liront les œuvres qu’il leur recommande. La plupart, ceux qui ont du goût, hausseront les épaules en riant ou s’indigneront. « Comment ! diront-ils, c’est ça la nouvelle poésie française ! » Mis en méfiance, ils achèteront de moins en moins des livres français. Et ce sera tant pis pour la littérature française.

D’autres, parmi les jeunes écrivains, diront : « Voilà la vraie et belle poésie du présent et de l’avenir. Nous n’avons qu’à l’imiter pour être des poètes originaux comme le grand Guilbeaux, celui qui vit ses poèmes, comme Martinet que « les Temps maudits ont classé parmi les lyriques véhéments de notre époque » ; nous serons célèbres et l’on parlera de nous à Paris, comme on parle de Martinet, de Guilbeaux et des « quatre visages du jeune dieu Dada » à Buenos-Aires. »

Et ils feront de la poésie bolcheviste et dadaïste ; ils saboteront la belle langue castillane. Il y a même déjà, en Amérique, un certain nombre de jeunes saboteurs. Et c’est tant pis pour la littérature hispano-américaine.

Marius André.

La Revue hebdomadaire (Paris),
32e année, n°9, 3 mars 1923,
« Chronique de l’Amérique latine », p. 108-111.

9 octobre 2016

Les couvertures du modernisme brésilien


António de Alcântara Machado
[1901-1935]
Laranja da China
[nouvelles]
São Paulo, s. n., 1928
14x19 cm, 150 p.

Achevé d’imprimer le 13 juin 1928 dans les ateliers de l’Empreza Graphica Limitada (São Paulo).


[Traduction française en préparation.]

[Du même auteur, en français : Pathé-Baby, préfacé par Oswald de Andrade & illustré par Paim, traduit & présenté par Antoine Chareyre, Paris, Éditions Petra, coll. « Voix d’ailleurs », 2013, 272 p.]

8 octobre 2016

Là où il faut être


Le poète Manuel Maples Arce est très heureux de faire de la figuration dans l’exposition « Mexique (1900-1950) », au Grand Palais du 5 octobre au 23 janvier.

Il vous donne rendez-vous devant le tableau El Café de Nadie, huile sur toile & collage de Ramón Alva de la Canal, & vous invite à saluer ses amis, Alva de la Canal (encres, gravures sur bois) & Germán Cueto (masques, sculpture), dans la section « Les autres visages de l’école mexicaine de peinture » qui fait la part belle au stridentisme.

Vous pourrez même trouver son livre Stridentisme ! Poésie & manifeste (1921-1927) (éd. bilingue & illustrée, Le Temps des Cerises, 2013), dans l’espace librairie à la sortie de l’exposition, entre Diego Rivera & Frida Kahlo…

2 octobre 2016

Tribune



Hep toi, là ! oui, toi, l’ÉDITEUR...
c’est moi, le métèque
guatémaltèque,
à Paris j’avais 20 ans, j’étais
poète,
je lisais Laforgue, Lautréamont,
j’admirais Larbaud, Supervielle, Cocteau,
je voyais les surréalistes,
j’ai écrit des vers
instantanés, des proses
télescopées,
Miomandre m’a traduit, Gómez de la Serna
m’a préfacé,
j’ai publié tout ça & je suis parti,
on a parlé de moi
dans toute l’Amérique,
mais je suis parti,
& me revoilà,
pour toi, l’ÉDITEUR,
quelqu’un m'a traduit,
imprime-moi,
tu ne connais pas mon nom mais imprime-moi,
je suis le métèque guatémaltèque,
à Paris c’était la syphilis ou le surréalisme,
j’ai choisi le surréalisme,
& je suis parti,
mais quelqu’un
m’a traduit, c’est bien gentil,
IMPRIME-MOI,
ou je vais rester là, le bras levé,
à faire le clown,
mets fin à tes cauchemars,
soulage ta conscience &
IMPRIME-MOI.

24 août 2016

Qui (re)connaît Maples Arce ?

Mais ?! n’est-ce pas le poète stridentiste Manuel Maples Arce, en bonne place & en bonne compagnie sur une toile de Ramón Alva de la Canal, El Café de Nadie, bientôt accrochée dans l’exposition « Mexique, 1900-1950 » (du 5 octobre au 23 janvier) au Grand Palais ?

(Et n’est-ce pas ce même tableau, dans une première version aujourdhui perdue, qui se trouve reproduit dans l’ouvrage Stridentisme ! Poésie & manifeste (1921-1927) du même Maples Arce, une édition bilingue & illustrée parue au Temps des Cerises en 2013 ?)


22 août 2016

Vous avez dit stridentisme ?

Prochainement s’ouvrira au Grand Palais l’exposition « Mexique, 1900-1950 » (du 5 octobre 2016 au 23 janvier 2017), organisée par le Museo Nacional de Arte de Mexico et la RMN.
On lit dans le dossier pédagogique de lexposition, « Le Mexique des renaissances », que « cette manifestation offre un panorama d’artistes célèbres tels que Diego Rivera, Frida Kahlo ou Rufino Tamayo » mais que « d’autres moins connus en Europe sont également représentés ». En somme, « le parcours dresse un constat de la bouillonnante créativité artistique du pays tout au long du XXe siècle. »

Sans aucun doute (en témoigne l’entretien avec Agustín Arteaga, commissaire de l’exposition), cet événement vient refléter chez nous une assez récente ouverture, dans l’histoire de l’art et la muséographie mexicaines, à la diversité des avant-gardes nationales au-delà de lofficiel muralisme — autorisant notamment, pour ce qui concerne les années 1920, une redécouverte du stridentisme.
Ainsi lit-on, dans le même dossier (pédagogique !) :

« Le groupe stridentiste, ainsi appelé à cause du grand bruit que celui-ci a suscité dans l’opinion publique des années 1920, présente une alternative originale. »

Ça commence bien.
Le petit groupe formé autour de Manuel Maples Arce n’a pas été ainsi baptisé, par on ne sait qui et on ne sait quand, « à cause du grand bruit […] suscité dans l’opinion publique ».
C’est Maples Arce lui-même, encore isolé d’ailleurs, qui employa les termes estridencia, estridentismo et estridentista dès son premier manifeste, le « Comprimido estridentista » diffusé fin 1921 dans la revue-placard Actual (n1).

Tant pis pour l’approximation.
On ira voir avec intérêt les témoignages de stridentisme et les œuvres de Ramón Alva de la Canal, Germán Cueto ou encore Jean Charlot, non pas des artistes stridentistes (il n’y eut pas à proprement parler d’école stridentiste dans les arts) mais des artistes aux parcours propres qui se trouvèrent collaborer aux ouvrages, aux revues et aux quelques événements promus par le mouvement de Maples Arce. De ce point de vue, le clou sera peut-être la fameuse toile d’Alva de la Canal, El Café de Nadie (huile sur toile et collage, 2e version), qui représente Maples Arce entouré de ses comparses Germán List Arzubide, Salvador Gallardo, Arqueles Vela, Germán Cueto et le peintre.

En attendant, on peut toujours consulter l’ouvrage :

Manuel Maples Arce
Poésie & manifeste
(1921-1927)

Édition bilingue & illustrée
Traduction de l’espagnol (Mexique),
présentation & notes par Antoine Chareyre
Le Temps des Cerises (Montreuil)
coll. « Commun’art », 2013, 372 p., 25€


Qu’on se le dise, & qu’on lise !

18 mai 2016

Le Mexique, invité d'honneur du Marché de la Poésie

AVIS AU PEUPLE — L’inopportun Maples Arce NE sera PAS dans la délégation des 8 Mexicains invités d’honneur du 34e Marché de la Poésie (Place Saint-Sulpice, Paris 6e, 8-12 juin 2016), qui a ce goût très sûr de n’accueillir que des poètes vivants, si possible jeunes & pourquoi pas inédits en français. ÉVITEZ les tables encombrées de la « Librairie mexicaine » du stand 502, FUYEZ les lectures & causeries bondées sur la scène du Marché, SOYEZ D’AVANT-GARDE & FAITES LE CHOIX DE L’originalité en vous rendant sur le stand des éditions Le Temps des Cerises & EN EXIGEANT LE LIVRE :


Manuel Maples Arce
Poésie & manifeste
(1921-1927)

Édition bilingue & illustrée
Traduction de l’espagnol (Mexique),
présentation & notes par Antoine Chareyre
Le Temps des Cerises (Montreuil)
coll. « Commun’art », 2013, 372 p., 25€


*
Maples Arce : le poète mexicain
mondialement salué par la critique française !

*

Nota bene :

Dans un texte de présentation diffusé par le Marché de la Poésie, « Les troublants échos de la poésie mexicaine » (lisible ici), Philippe Ollé-Laprune se fait le troublant écho, je veux dire le continuateur d’une longue tradition critique, en mentionnant le groupe stridentiste de Maples Arce (actif, comme tel, de 1922 à 1927) comme un « contrepoint » à l’activité des « plus brillants poètes de ce temps, regroupés autour de la revue Contemporáneos » (laquelle n’apparut qu’à la fin de la même décennie…).

& écrit ceci : « […] avant-garde joueuse et provocatrice, influencée par les futuristes italiens, mais ancrée dans le local. Maples Arce et List Arzubide sont deux des auteurs les plus marquants de ce mouvement qui fait figure d’exception dans un paysage poétique peu porté sur les ruptures. Mais la qualité de leur production ne leur permet pas d’espérer une descendance marquante. »

C’est-à-dire qu’elle serait… médiocre, la « qualité de leur production » ?

Un début de commencement de preuve du contraire dans les pages du volume Stridentisme ! paru en 2013, à la faveur d’une curiosité mal placée des éditions Le Temps des Cerises…

& bientôt dans :

Kyn Taniya
Radio, avion, etc.
Poésie incomplète de Luis Quintanilla
(1917-1934)
– traduction française en préparation –

&

Germán List Arzubide
Le mouvement stridentiste
(1926)
– traduction française en préparation –


Qu’on se le dise, & qu’on lise !

(Le sourire du poète,
qui se trouve très sympathique.)

12 mai 2016

Là où il faut être - rappel

La petite exposition-dossier « Oswald de Andrade, passeur anthropophage », inaugurée en janvier au cœur des collections modernes du Centre Pompidou (Musée national d’art moderne, niveau 5, traverse 4) et organisée par Leonardo Tonus, Mathilde Bartier et Julie Champion, se poursuit jusqu’au 31 août.

Encore quelques mois, donc, pour voir des toiles rares de Tarsila do Amaral (A Cuca, de 1924, avant qu’elle ne regagne la réserve du Musée de Grenoble…), Vicente do Rego Monteiro, Di Cavalcanti et Flávio de Carvalho, des documents emblématiques (la revue Klaxon de 1922, le Manifesto antropófago de 1928, des catalogues d’exposition de Tarsila à Paris), des archives relatives au modernisme brésilien et ses relations avec l’avant-garde parisienne (coupures de presse, photographies, correspondances…), et des éditions originales comme celle du recueil Pau Brasil, parfois dédicacées par Oswald de Andrade.


Et pendant ce temps, on peut toujours lire Bois Brésil (Poésie et manifeste) d’Oswald de Andrade, avec les illustrations de Tarsila, volume paru aux Éditions de la Différence en 2010 — et dont des extraits ont été lus par Leonardo Tonus lors de la soirée « Museum Live » du 14 janvier.

Qu’on se le dise !