3 décembre 2021

Alcântara Machado en vitrine

À la librairie L’Archa des Carmes (23 rue des Carmes, Arles), on a eu le bon goût de lire notre édition de Brás, Bexiga et Barra Funda d’Alcântara Machado, et le chic d’en rendre compte dans une note de lecture qui vaut bien mille « petits mots de libraire » :

(* Voir aussi la belle note de lecture sur l’autobiographie de Patrícia Galvão (Pagu), Matérialisme & zones érogènes, du même traducteur : par ici.)

(On peut retrouver la plupart des notes de lecture de L’Archa des Carmes sur le site de la librairie, les consulter sur sa page Facebook, ou même les recevoir sous forme de newsletter, en s’abonnant.)

2 décembre 2021

Encore un communiqué de L’oncle d’Amérique

Manifestation annuelle organisée par les éditions L’Œil dor, les Éternels FMR représentent plus de «70 éditeurs indépendants, alternatifs, furieux, décalés, irrévérencieux, poétiques», et près de «800 références allant de la littérature aux sciences humaines, de la photographie aux arts plastiques, de la botanique à l’astrophysique, de la bande dessinée aux carnets de voyage, interrogeant le monde, la politique, le genre, l’identité et l’histoire…»
Les amateurs sauront donc y trouver sur un coin de table, pour la première fois, notre belle (mais rare) édition pseudo-fac-similé de Brás, Bexiga et Barra Funda, ces savoureuses nouvelles du Brésilien António de Alcântara Machado. Avec un peu de chance, ils pourront même y croiser le traducteur-éditeur en personne...

* Ouverture du lundi au vendredi de 11h à 18h, le samedi de 11h à 19h, le dimanche de 12h à 18h.
Fermeture à 16h les 24 et 31 décembre.
Fermé les 25 déc. et 1er janvier.

19 novembre 2021

Un communiqué de L’oncle d’Amérique

L’oncle d’Amérique présentera son (début de) catalogue au Salon de l’Autre Livre (Halle des Blancs Manteaux, 48 rue Vieille du Temple, Paris 4e) les vendredi 26 (14h-20h), samedi 27 (11h-20h) & dimanche 28 novembre (11h-19h), sur le stand de Van Dieren éditeur (D01) dont on peut saluer l’hospitalité au sein de ce fameux événement de l’édition indépendante.
Bienvenue à tous les curieux, lecteurs et professionnels du livre, qui pourront donc feuilleter notre belle (mais rare) édition pseudo-fac-similé de Brás, Bexiga et Barra Funda, ces délicieuses nouvelles du Brésilien António de Alcântara Machado, et pourquoi pas discuter un brin avec le traducteur-éditeur en personne !

4 novembre 2021

Pagu affole la bibliographie

Du Brésil en voulez-vous en voilà dans le dernier numéro des Cahiers Benjamin Péret (n°10, septembre 2021).
Manon Julian signe un bel article qui, sous le titre « Pagu, une femme de fer avec des zones érogènes et un appareil digestif », est aussi une tentative de saisie des suggestifs parallélismes et entrecroisements biographiques entre Patrícia Galvão (Pagu) et Péret — et la continuation d’un compte rendu attentif, signé par Manon Julian dans la même revue (n°9, sept. 2020), de l’autobiographie de notre si chère Pagu, Matérialisme & zones érogènes (éd. Le Temps des Cerises, 2019), un petit livre qui ne cesse de se trouver par ici quelques lecteurs fascinés.
Puis dans le dossier « Traductions et traducteurs de Benjamin Péret », Leonor Lourenço de Abreu propose un panorama intitulé « Voyages en lusophonie : l’œuvre de Benjamin Péret au Brésil et au Portugal ».
Qu’on se le dise, & qu’on lise.

15 octobre 2021

Alcântara Machado dans le Lorgnon mélancolique

Sur le blog Le Lorgnon mélancolique, ce 15 octobre 2021, Patrick Corneau examine de long en large notre édition de Brás, Bexiga et Barra Funda, nouvelles du Brésilien António de Alcântara Machado, et il est enthousiasmé.

Ça se passe par ici.

14 octobre 2021

“L’ex-magicien” de Murilo Rubião, par Carlos Drummond de Andrade

Rio de Janeiro, 9 novembre 1947


L’ex-magicien est un délice. Il nous transporte au-delà de nos limites, sans jamais perdre pied, toutefois, dans le réel et le quotidien. Son univers est pareil au nôtre et, en même temps, c’est un univers libéré des lois de la circulation humaine et de la logique formelle. Et aussi absurdes que soient les nouvelles relations établies par toi entre les choses et l’homme, la vérité est qu’elles ne sont pas plus absurdes que les conditions de la vie normale, contrôlée par la raison : voilà la leçon amère que l’on tire de ta satire, si poétique et si riche en invention. Mon accolade pour ce beau livre, et pourvu qu’il soit compris dans toutes ses perspectives et plans superposés. Avec l’affectueuse admiration de ton
Carlos Drummond
*
N. B.
 : Cette missive du grand Carlos Drummond de Andrade (1902-1987) saluait la publication du premier des sept recueils de nouvelles de Murilo Rubião (1916-1991), dont le premier volume en français, anthologique, vient de paraître :


Nous y reviendrons.

“L’ex-magicien” de Murilo Rubião, par Sérgio Milliet

Le livre inégal de Murilo Rubião (O ex-mágico — Editora Universal — Rio, 1947), hésitant dans sa réalisation technique et artistique, et qui rappelle par trop les expériences de 1922, contient, toutefois, quelques nouvelles intéressantes dont l’une, au moins, est délicieuse : celle qui donne son titre au volume. Délicieuse et profonde. Voilà un magicien qui en a assez de faire des tours de magie. Il devient fonctionnaire public et quand, pour justifier d’une stabilité qui n’est pas la sienne, il décide de faire le grand tour de magie, lequel lui permettra de tirer de sa poche un titre de nomination de plus de dix ans, il n’arrive à rien. Il a perdu le don de la magie, écrasé par la bureaucratie et par l’amour malheureux qui l’a maintenu si longtemps attaché à son emploi. Ce n’est qu’alors que le magicien comprend ce qu’il aurait pu réaliser grâce à ses talents de sorcier : « arracher de son corps des mouchoirs rouges, bleus, blancs, noirs ; remplir la nuit de feux d’artifice ; dresser son visage vers le ciel et laisser sortir d’entre ses lèvres le plus grand arc-en-ciel jamais vu. Un arc-en-ciel qui irait d’un bout à l’autre du monde et recouvrirait tous les hommes », réaliser la poésie, en somme, une poésie pour les vieux et les enfants, ceux que les autres séductions du monde n’attirent plus et ceux dont les sens sont encore vierges.
Tout le passé du magicien avait été une manifestation de pouvoir, mais de sa force créatrice il n’avait tiré que le minimum concret, lapins, pigeons, crayons, bonbons. Et avoir à portée de mains ces choses vulgaires l’avait ennuyé jusqu’au désir du suicide. Il n’avait pas vu que c’est dans la création de la beauté désintéressée que se trouvait le salut.
La nouvelle de M. Murilo Rubião n’a peut-être pas des intentions philosophiques aussi transcendantes. Peu importe. Comme toute œuvre d’art véritable, elle permet à qui cherche à entrer dans son intimité, une grande latitude d’interprétation. Mais ses nouvelles ne sont pas toujours aussi accessibles. D’autres, comme « La maison du tournesol rouge », se déroulent dans une atmosphère de surréalisme presque impénétrable. Alors c’est la richesse d’imagination de l’auteur qui nous émeut, c’est le caractère gratuit de sa littérature qui nous enchante. Ce sont parfois des petits poèmes en prose, des rêveries sans lien apparent, des images détachées dont le flux est rompu de temps à autre par de violentes absurdités qui sont comme les avertissements d’une pudeur rétive au sentimentalisme menaçant. Cette peur de la banalité mièvre, de la confession personnelle, est une des caractéristiques de la poséie des nouvelles générations, que les poètes écrivent en prose ou en vers. Mais l’attitude de contrôle permanent et de défiance ne peut être toujours maintenue. Alors s’élève lentement une vague d’angoisse, une marée montante qui submerge tout et qui provoque les accents d’un désespoir d’autant plus dense que réfréné, d’autant plus intense que dépourvu des valvules d’échappement pour les explosions lyriques.
La nouvelle intitulée « Marina, l’intouchable » commence sur cette image convaincante : « Avant que j’aie le temps d’ouvrir la fenêtre et de crier au secours, le silence m’enveloppa complètement. » Poursuivre sur ce ton-là eût été s’abandonner, se rendre peut-être ridicule en ces temps de dérision et de démoralisation. Que la blague intervienne, donc, le paradoxe, que la confusion règne à la surface des eaux, éloignant les intelligences malicieuses, capables de décrire dans tous leurs détails les plus complexes processus psychologiques et sociaux, car mieux vaut passer pour un fou, enfermé dans son hermétisme, que pour un idiot… Les irrépressibles sollicitations de l’angoisse, de l’ennui, de la mélancolie, de l’amour insatisfait, de l’insolubilité dans le monde faux, apparaîtront sous la forme agressive de la suggestion vague, de l’allusion ésotérique, et alors les rôles seront inversés, c’est le bourgeois qui aura peur du mystère, et qui se manifestera « dans les journaux » pour dénoncer « l’œil de Moscou ».
J’aimerais que M. Murilo Rubião ait donné à son livre de nouvelles un titre un tout petit peu différent. Non pas L’ex-magicien, mais Le magicien, car sa prose est bien celle d’un de ces types qui broient la montre du spectateur dans un verre et, quand on découvre le récipient, il en sort un pigeon-voyageur avec une lettre de la bien-aimée dans le bec. Il arrive que le spectateur ne sache que faire de cette lettre, il ne comprend pas et demande, prosaïquement, qu’on lui rende sa montre…

Trad. A. C.

Source : O Estado de S. Paulo, 3 décembre 1947, p. 6.

*
N. B.
 : Cet article de notre cher Sérgio Milliet (1898-1966), poète, écrivain et critique issu de la génération moderniste de 1922, accompagnait la publication du premier des sept recueils de nouvelles de Murilo Rubião (1916-1991), dont le premier volume en français, anthologique, vient de paraître :


Nous y reviendrons.

2 août 2021

Alcântara Machado sur America Nostra / Nos Amériques

Dans les « Chroniques » du blog America Nostra / Nos Amériques, ce 2 août, Christian Roinat évoque notre cher António de Alcântara Machado et les nouvelles de Brás, Bexiga et Barra Funda, en mettant en avant « deux façons de lire cet ouvrage »

Ça se passe par ici.



25 juillet 2021

L’Alamblog devise sur Alcântara Machado

Non content d’avoir semé l’inquiétude dans le petit monde du livre, au printemps dernier, en alertant tout un chacun de l’apparition alors imminente de L’oncle d’Amérique (lire l’épatant billet du 20 avril), Éric Dussert alias le Préfet maritime a eu le bon goût de lire Brás, Bexiga etc. d’Alcântara Machado, et le chic d’en rendre compte derechef sur L’Alamblog, dans la catégorie « Les vrais coupe-faim », ce 24 juillet.

Cet intelligent billet tout plein de rapprochements inspirants se lit par ici, et la conclusion est sans appel : « Les nouvelles du volume, annotées avec gourmandise par le traducteur-éditeur, démontrent qu’on avait tort d’ignorer ce Brás, Bexiga et Barra Funda, informations de São Paulo, une pièce remarquable de la littérature du siècle dernier. »

20 juillet 2021

En vogue

Vous voulez du roman prolétarien ? dans une veine féministe ? et du monde entier ?
En voici :


(De gauche à droite et par ordre de première publication en langue française :)


(N. B. : Ces trois livres, en dépit de ressemblances parfois frappantes, n’ont pas reçu le même accueil lors de leur parution en français. Rien n’est perdu pour qui sait tirer les bons fils. Des fois qu’un(e) libraire inspiré(e) voudrait faire une table thématique...)

À propos de Tarsila

À lire sur Diacritik depuis le 19 juillet, 5e volet de la série « Peintresses en France » : « Tarsila do Amaral : star de l’art brésilien », une évocation par Carine Chichereau de la vie et l'œuvre de notre chère Tarsila, figure majeure du mouvement moderniste, auteure par exemple de la mythique couverture et des illustrations de Bois Brésil, le recueil de poèmes de son époux Oswald de Andrade dont nous donnions en 2010 une édition française — laquelle apparaît pour illustrer cet article en ligne, sans autre référence, et dont une nouvelle version revue et corrigée est en préparation.

14 juillet 2021

Le Matricule zoome sur Alcântara Machado

Dans Le Matricule des anges (n°225, juillet-août 2021), l’attentif Guillaume Contré propose en page 13 un beau « Zoom » sur Brás, Bexiga et Barra Funda d’António de Alcântara Machado, premier volume paru chez L’oncle d’Amérique.

Et fichtre, « on attend déjà la suite » !



11 juillet 2021

Pagu affole (encore) les libraires

« Pagu pourrait être l’une des narratrices des récits de Clarice Lispector. »
C’est ainsi qu’à la librairie Archa des Carmes (23 rue des Carmes, Arles), on définit notre si chère Patrícia Galvão (Pagu), entre autres belles réflexions à propos de son autobiographie Matérialisme & zones érogènes (éd. Le Temps des Cerises, 2019), publiée pour faire suite au roman Parc industriel (idem, 2015).
L’article, diffusé en mai dernier dans une newsletter de la librairie, peut se lire sur la page Facebook de l’Archa des Carmes (par ici).
Les vrais bons livres ne sont jamais des « nouveautés » en librairie, ce sont toujours déjà des ouvrages de fonds. Ils espèrent leurs lecteurs, et les trouvent. La preuve.

27 mai 2021

Un écho

Il y en a qui suivent, et qui savent enfoncer le clou. C’est ainsi qu’Éric Dussert, avant tout le monde, alertait de belle manière sur l’imminente apparition de L’oncle d’Amérique traducteur-éditeur, notant par exemple qu’« il n’y aura pas lieu d’occulter ou de faire mine de ne pas voir paraître le premier volume de [la] maison », lequel se trouve en librairie depuis le 11 mai 2021.
L’intégralité de cet épatant billet, en date du 20 avril, se lit ici.
Bravo à l’Alamblog, toujours sur la brèche !

24 mai 2021

Vient de paraître

António de Alcântara Machado
Brás, Bexiga et Barra Funda
(Informations de São Paulo)

édition critique & pseudo-fac-similé

traduction du portugais (Brésil),
notes, suppléments, bibliographie & postface
par Antoine Chareyre

L’oncle d’Amérique traducteur-éditeur
ISBN : 978-2-9574976-0-7
14×19 cm – 252 p. – 21 €
– paru le 11 mai –


« Brás, Bexiga et Barra Funda est l’organe des Italo-Brésiliens de São Paulo. (…) Brás, Bexiga et Barra Funda, en tant que membre de la presse libre, tente de fixer tout au plus quelques aspects de la vie laborieuse, intime et quotidienne de ces nouveaux métis nationaux et nationalistes. C’est un journal. Rien de plus. De l’information. C’est tout. Il n’a ni parti ni idéal. Il ne commente pas. Il ne discute pas. Il n’approfondit pas. (…) Dans ses colonnes, on ne trouve pas une seule ligne de doctrine. Ce ne sont que faits divers. Événements de la chronique urbaine. Épisodes de la rue. (…) Brás, Bexiga et Barra Funda n’est pas un livre. »
(La rédaction.)

« Une affaire sérieuse. »
« En fin de compte, ce que voulait vraiment Alcântara Machado c’était tuer la littérature. Il l’a tuée. Brás, Bexiga et Barra Funda est le meilleur journal jamais apparu au Brésil. Il ne contient pas une goutte de littérature. »
(Carlos Drummond de Andrade)

Le Brésilien António de Alcântara Machado (1901-1935) se forme dans le journalisme au début des années vingt et, repéré par Oswald de Andrade, rejoint bientôt l’avant-garde de São Paulo dont il se fait un enthousiaste agitateur, assumant la direction de la revue Terra roxa e outras terras (1926) et de la fameuse Revista de Antropofagia (1928-1929). Après la parution remarquée du reportage Pathé-Baby (1926), il s’impose avec les nouvelles de Brás, Bexiga et Barra Funda (1927) et de Laranja da China (1928) comme un prosateur essentiel de sa génération, en styliste hors pair et génie de la forme ultra-courte. Disparu précocement, il laisse quelques nouvelles éparses, un roman inédit, des travaux érudits du côté de l’historiographie brésilienne et une œuvre copieuse de journaliste, critique et chroniqueur. À l’égal de ses amis Oswald de Andrade et Mário de Andrade, il demeure aujourd’hui un classique du modernisme brésilien.

« Ses livres sont tous des sortes de chef-d’œuvre parce qu’il réalise toujours intégralement ce qu’il a entrepris. »
« Un exemple typique de l’affaire pliée. »
(Mário de Andrade)

« Je le baptiserais volontiers António de Alcântara Machado de Assis. »
(Oswald de Andrade)

*
Sur le site de l’éditeur :

Feuilleter les premières pages du livre
Consulter l’avis de parution/argumentaire et la revue de presse
Découvrir l’espace documentaire « Autour de Brás, etc. d’Alcântara Machado » (archives critiques, images, vidéos, musiques…)
Commander le livre sur la boutique en ligne

4 février 2021

Un communiqué de L’oncle d’Amérique


Où en sommes-nous ? (nous demandez-vous)
Eh bien, nous travaillons, avec un sens des priorités assez relatif voilà tout.
Par exemple en inaugurant, sur notre site, la page « Autour de Brás, etc. d’Alcântara Machado », qui devrait compter une cinquantaine d’items d’ici le lancement du livre.
Comprenez que L’oncle d’Amérique a mobilisé tout son département des archives et son équipe de graphistes au grand complet pour monter et éditer ce petit dossier fait d’archives critiques sur l’édition originale, de témoignages sur l’auteur, d’images et illustrations retrouvées, de vidéos, de vieilles musiques... Documents rares, trouvailles, anecdotes, pour les plus curieux d’entre les curieux.
Une affaire à suivre, amis lecteurs.

10 octobre 2020

La presse se déchaîne pour Pagu

Ce qui est bien avec les ouvrages de fonds, c’est qu’ils peuvent susciter des commentaires longtemps, très longtemps après leur sortie en librairie.
Ainsi de Matérialisme & zones érogènes, l’édition française de l’autobiographie de Pagu, publiée en mars 2019, remarquée ici ou là (En attendant Nadeau, Sitaudis, Les Lettres françaises…), et qui fait encore l’objet d’une belle note de lecture dans le dernier numéro des Cahiers Benjamin Péret (n°9 daté de septembre 2020). Vifs remerciements à Manon Julian pour sa curiosité et sa lecture attentive.

6 octobre 2020

Petite chronique du mouvement international des livres & des idées : Pagu, par pertes et profits

Au Brésil, les éditions Companhia das Letras viennent de lancer, en ce mois d’octobre, une nouvelle édition de l’autobiographie de Patrícia Galvão (Pagu), un texte posthume publié pour la première fois en 2005 chez Agir editora, sous le titre Paixão Pagu (A autobiografia precoce de Patrícia Galvão), et indisponible depuis quelques années. Une bonne nouvelle ? Un progrès ?


Entretemps, faut-il préciser, une traduction intitulée
Matérialisme & zones érogènes (Autobiographie précoce) (Le Temps des Cerises, 2019), faisant suite à celle du roman Parc industriel (Le Temps des Cerises, 2015), aura mis ce témoignage historique, intime, politique et féministe, à la disposition des lecteurs français. Mais cette traduction aura, non moins, assez considérablement fait avancer l’intelligibilité du texte et la connaissance d’ensemble du parcours de l’auteure, une figure tellement galvaudée, tellement sujette aux approximations et au ressassement des mêmes superficiels clichés, au gré d’un généreux glossaire des noms propres (25 p.) et d’une chronologie précise et fouillée (26 p.) contenant, l’un comme l’autre, des éclaircissements indispensables et bien des données tout à fait inédites, aussi bien du côté biographique que du côté de l’histoire culturelle, sociale et politique.
Une édition savante, comme on dit, qui n’est pas du luxe pour un texte de cette nature, rédigé en 1940 hors intention de publication, à l’attention d’un intime, et de ce fait plein d’imprécisions, d’allusions, de non-dits, de lacunes, un témoignage à la fois précieux et fragile sur une conjoncture (celle de la fin des années 1920 et surtout des années 1930) qui réclame aujourd’hui une approche prudente et informée, un récit nommant au passage de multiples figures, notoires ou moins notoires, du monde intellectuel et artistique, de la vie politique d’alors, pour le moins complexe et changeante, du mouvement ouvrier et syndical et du communisme brésilien et international, plongées dans une semi-clandestinité propre à déconcerter les plus avertis… Une édition, par conséquent, dont on peut déplorer que le lecteur brésilien ne puisse jouir — cette réédition chez Companhia das Letras n’ayant pour toute nouveauté que son design de couverture (le marketing, c’est bien), et la modification, qui s’imposait assurément, du titre principal, remplacé par le sous-titre.
L’éditeur brésilien, pour présenter ce qui serait l’« unique texte autobiographique laissé par Patrícia Galvão » (faux : Verdade e liberdade, édité en 1950, constitue aussi un témoignage capital, et un complément plus qu’utile au texte de 1940 qui suspend le récit des faits en 1934…), l’éditeur brésilien, donc, écrit notamment : « Patrícia Galvão a presque toujours été vue à travers l’optique masculine, que ce soit pour ses relations ou pour la manière dont son art pouvait être comparé à celui des hommes de son époque. Dans Autobiographie précoce, pas d’intermédiaires : nous avons accès à une Pagu qui écrit sur elle-même. Un livre essentiel pour comprendre l’un des personnages les plus intrigants de l’histoire brésilienne. »
Fort bien. Quitte à supprimer tout intermédiaire masculin, il fallait aussi s’en tenir à l’état civil et abandonner carrément le nom « Pagu » (qui trône seul en première de couverture), parce qu’après en avoir fait son pseudonyme l’intéressée aura fini par le récuser, et qu’il rappelle on ne peut mieux comment elle fut d’abord l’invention des hommes, en l’occurrence du poète Raul Bopp, qui la courtisait et la baptisa ainsi dans le poème « Coco de Pagu », peu de temps avant qu’elle ne se transforme en une égérie (à côté de Tarsila) du groupe de la Revista de Antropofagia, et à une époque où elle donnait belle matière aux pages illustrées des magazines de variétés, mondanités et concours de beauté aidant.
Quant à comprendre, comprenne qui peut, en réalité. Car est-ce aussi pour désaffubler Pagu du regard masculin que l’on est allé jusqu’à supprimer les textes introductifs de l’édition de 2005, signés par ses deux fils, Geraldo Galvão Ferraz et Rudá de Andrade, tout de même concernés, et contextualisant utilement un texte venu tardivement à la publication, et par l’universitaire nord-américain Kenneth David Jackson, qui reste aujourd’hui l’un des premiers spécialistes de la vie et de l’œuvre de Pagu ? L’édition de 2005 s’achevait aussi sur une chronologie plus que sommaire, par trop générale et assez peu adaptée au contenu de l’autobiographie, et sur quelques notes de vocabulaire, assez indigentes. N’était-ce pas alors l’occasion de reprendre le travail d’édition à nouveaux frais, et de donner à ce texte toute la portée et la profondeur qu’il peut avoir, en l’accompagnant d’une information solide et actualisée ? Fût-ce en allant voir du côté de l’édition française ? fût-ce en allant consulter les quelques chercheurs qui se donnent la peine, aujourd’hui, de faire avancer le « dossier Pagu » ?
Au lieu de cela, cette nouvelle édition s’en tient à une brève et générale « Note sur l’auteure » en fin de volume (autant dire rien qui vaille), et au principe du cahier photos de l’édition de 2005, un dossier iconographique peut-être bienvenu pour illustrer le propos intime de l’auteure, mais qui n’est pas sans perpétuer cette image glamour de Pagu, pour ne pas dire people et un peu voyeuriste, celle-là même qu’il s’agirait de mettre à distance, certes pas de censurer ou d’oblitérer (comment comprendre, dès lors, ce que put représenter cette Pagu-là dans la société brésilienne d’alors ?), mais d’enchâsser, d’intégrer de manière critique dans une vision beaucoup plus vaste et, notamment, plus politique.
Enfin, voilà encore une preuve, s’il en fallait, que l’erratique bibliographie brésilienne, qui fait souvent errer le lecteur d’une édition épuisée à l’autre, et les divers mouvements de prédation dans l’industrie éditoriale, à la recherche de quelques parts de marché, ajoutés aux petites affaires des uns et des autres, ne sont au service ni des œuvres, ni vraiment de la postérité des auteurs, ni même des lecteurs, en droit de réclamer si tant est qu’ils puissent se douter de ce dont on les prive.
C’est dire avec quelle impatience on attend, au même catalogue, la reprise du roman Parque industrial qui viendra remplacer, pour le meilleur et pour le pire, la belle réédition produite en 2018 par Linha a Linha, qui représentait, excusons-la, la première édition critique brésilienne de ce roman désormais mythique, et qui a déjà été rendue indisponible (on s’assure ainsi le moment venu, vous comprenez, une petite base de lecteurs frustrés).
Voyez comme on régresse. Mais comme on est quand même content de voir Pagu reparaître au Brésil, on peut applaudir les éditions Companhia das Letras, qui auront fait le service minimum.

18 septembre 2020

La voix de Sérgio Milliet

Le label phonographique Festa, d’illustre mémoire, fondé à Rio de Janeiro, en 1955, par Irineu Garcia (1920-1984), lançait en 1958 ce qui devait être le dernier disque de sa fameuse collection « Poesia[s] », laquelle accueillit en studio un total de 24 poètes brésiliens issus de trois générations successives, depuis le mouvement moderniste des années 1920 jusqu’aux figures plus contemporaines.
Ce volume XIII de la collection (LPP013), sous une pochette illustrée par Fernando Lemos et avec un texte de présentation de Luís Martins, était partagé comme à l’accoutumée par deux poètes, en l’occurrence Sérgio Milliet (face A) et Manuel Bandeira (face B), ce dernier ayant déjà inauguré la collection (et tout bonnement le catalogue Festa) trois ans plus tôt, en s’octroyant la face A d’un disque dédié aussi à Carlos Drummond de Andrade.
Loin de la popularité de ces deux sommités de la poésie brésilienne, Sérgio Milliet était devenu, depuis la haute époque de l’avant-garde moderniste, un essayiste et critique d’art et de littérature plutôt influent, l’auteur notamment d’un Diário crítico publié en 10 volumes de 1944 à 1959, et avait quelque peu relégué au second plan la création poétique, son apport à l’évolution de la poésie brésilienne ayant toujours été, du reste, assez discrètement remarqué.
Il faut croire toutefois qu’il jouissait encore, dans les années 1950, d’une certaine notoriété à ce titre. Il n’avait d’ailleurs pas cessé de faire paraître, de temps à autre, de nouveaux textes dans le genre, creusant un sillon discret et singulier, à l’ombre des grandes voix de l’époque, et ce sont justement des poèmes tardifs qu’il lut alors devant le micro : « Paisagem italiana », « Longitudes », « Que nada recorde nada », « O morto », « Bem da gente », « O mar outrora », « Lembrança », « Tristeza », « Vazio », « Sob o signo da virgem » et « Inverno suiço ».
(L’enregistrement de « Que nada recorde nada » fut par ailleurs repris, par le même label, sur Poetas do Brasil (Antologia, vol. I) (IG49007), un disque intégralement constitué par des titres de la collection « Poesias » et lancé en 1968 avec un texte de présentation d’Irineu Garcia.)


Par leur ton ou leurs thèmes, ces poèmes ne sont pas sans rappeler certaines compositions des années 1920, que l’on peut lire en français dans le volume Poèmes modernistes et autres écrits (Anthologie 1921-1932) (La Nerthe, 2010). On eût aimé entendre le timbre de voix, l’humeur du jeune poète qui bataillait alors aux côtés de Mário de Andrade, Oswald de Andrade et les autres, et même l’accent de celui qui écrivit d’abord ses vers en français. Mais il s’agit là, sauf erreur, du seul enregistrement connu de la voix de Sérgio Milliet.

14 septembre 2020

À paraître

L’oncle d’Amérique, traducteur-éditeur à Paris, nous informe : le premier titre de son catalogue sera prochainement dédié au Brésilien António de Alcântara Machado, génie moderniste de la prose ultra-courte, et au recueil de nouvelles Brás, Bexiga et Barra Funda (Informations de São Paulo), première édition française, critique et pseudo-fac-similé, suppléments, notes, bibliographie et postface du traducteur.


Un classique très sympathique, lu par des générations d’écoliers brésiliens, bientôt entre les mains de tous !

12 septembre 2020

Une anthologie « pour le plaisir », avec Miomandre

Il y a décidément mille manières de monter une anthologie, que celle-ci soit bonne, mauvaise, pertinente ou plus oiseuse, objective ou subjective, rationnelle ou hasardeuse, académique, excentrique ou, simplement, curieuse et un peu inattendue par son objet, selon que l’on vise l’ouvrage de référence ou l’anecdote bibliographique…
Étrange trouvaille que celle-ci, pour les collectionneurs et les amateurs de la chose franco-brésilienne : Poèmes français d’écrivains brésiliens, [avant-propos,] choix et notes biographiques de Luiz Annibal Falcão (président de l’Alliance française de Rio), préface de Francis de Miomandre, Périgueux, Pierre Fanlac, s. d., 115 p. (achevé d’imprimer le 8 août 1967 dans l’atelier de Pierre Fanlac près la Tour de Vésone à Périgueux).
Une compilation dont le seul titre pose bien des questions, entre réflexions théoriques, histoire littéraire et socio-culturelle, et études de cas : en amont, pourquoi, dans quelles circonstances (collectives ou personnelles) des Brésiliens se sont-ils trouvés écrire en français ? en aval, quelle diffusion, quelle réception, quelles lectures possibles pour ces productions forcément décalées, un peu hors-sol, ni d’ici ni d’ailleurs, écrites pour qui ?
Le bref « Avant-propos » de l’organisateur ne nous donnera qu’une justification bien générale :

L’influence française au Brésil se faisait déjà sentir au XVIIIe siècle, surtout par la lecture des encyclopédistes.
La conjuration d’Ouro Preto, à Minas, en 1792, qui réunissait un groupe de poètes et d’intellectuels rêvant de proclamer l’indépendance et la révolution de 1817 à Pernambuco, instituant une république éphémère dans le Nord-Est du pays, s’inspirèrent directement des philosophes français et de la Révolution.
La mission artistique appelée, en 1816, par le roi Jean VI du Portugal, alors installé à Rio de Janeiro, dont il avait fait sa capitale, allait contribuer à cette influence d’une manière éclatante.
Ainsi, voici plus de deux siècles que les Brésiliens apprennent, lisent et parlent le français.
C’est donc presque naturellement que des écrivains et des poètes brésiliens ont été amenés à s’exprimer en français. Ce faisant, ils ont démontré, une fois de plus, le miracle de l’universalité de la langue française. Mais, surtout, ils l’ont employée parce qu’elle est un merveilleux instrument d’expression. Nulle autre au monde ne pourrait mieux être ce langage de l’intelligence et du cœur.
Nous avons trouvé plus de deux-cents écrivains brésiliens ayant écrit des poèmes, des contes, des études historiques ou scientifiques en français.
Ce petit recueil de poèmes n’en est donc qu’un court aperçu.

Quant au corpus, on y trouve un certain nombre d’auteurs parfaitement négligeables, des amateurs, des déracinés perdus définitivement dans les eaux du bilinguisme d’antan et dont on ne sait trop s’ils mériteraient de figurer ailleurs qu’en ces pages, mais aussi quelques signatures plus notoires : Aloysio de Castro, Alphonsus Guimaraes, Augusto de Menezes, Christovam de Camargo, Dalzo, Dominique Braga, Gonçalves Crespo, Machado de Assis, Manuel Bandeira, Maria Eugenia Celso, Ozorio Dutra, Egas Moniz Barretto de Aragao, Raul Pedrosa, Ribeiro Couto, Sergio Milliet, Tristao da Cunha, Vicomte de Pedra Branca, Joaquim Nabuco, Rodrigo Octavio, Rosa Tango de Argaez, Gilda Guinle.
On retiendra ici la présence de deux figures du mouvement moderniste, quoique servis par une postérité dissemblable en tant que poètes : Manuel Bandeira (1886-1968) et Sérgio Milliet (1898-1966), encore qu’à ce titre il faudrait aussi dire un mot de Ribeiro Couto (1898-1963), qui fut, autour de 1930, diplomate à Marseille puis à Paris, où il mourut après avoir remporté en 1958 un prix international de poésie décerné aux étrangers.
Manuel Bandeira occupe les pages 53-57, avec « Mes vers te font du mal », « Bonheur lyrique », « Chambre vide » et « Les complaintes de Julien Lescaut », des poèmes déjà bien connus pour deux d’entre eux, recueillis qu’ils furent dans Libertinagem (1930) et sur lesquels l’auteur s’expliqua, je crois bien, dans Itinerário de Pasárgada (1954) ou quelque part dans sa correspondance avec Mário de Andrade. De Bandeira, d’ailleurs, l’unique traduction française en volume (l’anthologie Poèmes, préf. d’Otto Maria Carpeaux, Paris, P. Seghers, « Autour du monde », 1960) fut cotraduite (avec l’auteur et F. H. Blank-Simon) par ce même Luiz Annibal Falcão, ici maître d’ouvrage. Et Bandeira fut lui aussi un fameux anthologiste, entre autres l’organisateur, dans le même genre de curiosités, d’une Antologia dos poetas brasileiros bissextos contemporâneos (Rio de Janeiro, Zélio Valverde, 1946 ; rééd. Nova Fronteira, 1996) — « bissextiles », comprendre : les poètes occasionnels. Voici sa « note biographique », par Falcão :

Manuel de Souza Bandeira est né à Recife, État de Pernambuco. Ayant fait ses études à Rio de Janeiro, puis à São Paulo, il suivit la carrière universitaire, étant actuellement professeur des littératures hispano-américaines à l’Université de Rio.
Écrivain et poète, il publia en 1917 son premier recueil de poèmes « A Cinza das Horas » (La Cendre des Heures), qui le classa d’emblée parmi les plus grands poètes du Brésil. On sentait, dans ses poèmes, une émotion profonde, une sensibilité contenue, une amertume voilée mais poignante, sous une forme parfaite, d’un rythme et d’un son nouveaux, et, par-dessus tout, cet indéfinissable qui est la magie de la poésie.
Ce n’est qu’en 1936 que Manuel Bandeira publia son premier livre en prose : « Les Chroniques de la Province du Brésil », où il évoque avec maîtrise le Brésil colonial. En prose, on lui doit encore un magnifique « Guide de Ouro Preto », une Histoire des Littératures et une « Présentation de la Poésie Brésilienne », outre quatre anthologies de poètes brésiliens. En poésie, après « Carnaval » (1919), « Libertinage » (1930) et « Estrela da Manhã » (1936). Il a publié plusieurs éditions de ses poèmes, dont quelques-uns ont été composés en français.
Manuel Bandeira appartient à l’Académie Brésilienne depuis 1940.

Sérgio Milliet, qui occupe les pages 85-90, avait engagé sa carrière de poète avec trois volumes composés en français ; il est ici retenu avec deux pièces, « Misère » et « Printemps », tirées du dernier d’entre eux, Œil-de-bœuf (Anvers, Lumière, 1923), un recueil rarissime et bien oublié, pourtant significatif, et désormais lisible dans Poèmes modernistes & autres écrits (Anthologie 1921-1932) (éd. et trad. d’A. Chareyre, Toulon, La Nerthe, 2010) — et l’on ignorait cette réapparition dans une anthologie assez confidentielle de 1967. Voici sa « note biographique » :

Né en 1898 à São Paulo où il vient de mourir, Sergio Milliet da Costa e Silva, après avoir fait ses études dans sa ville natale, entre à l’Université de Genève. Ses premiers ouvrages sont écrits en français : « Par le sentier » et « Le départ sous la pluie ».
En 1922, il rentre au Brésil et prend part au mouvement de rénovation littéraire des « modernes » de São Paulo. En 1923, il publie « L’œil de bœuf » à Anvers. Après deux ans de séjour à Paris, il rentre définitivement et publie de nombreux ouvrages comme « Poemas análogos » (1927), « Terminus Sêco » (1930), un roman, « Roberto » (1935), « Marcha a rè » et « Roteiro do Café » (1937), « Ensaios » et « Poemas » (1938), « Pintoras e pinturas » (1940), « Duas cartas no meu destino » (1941), « Marginalidade da pintura Moderna » et « A pintura norte-americana » (1943). En 1937, il avait représenté le Brésil au Congrès de Population à Paris.
Professeur à l’École Libre de Sociologie et de Politique, journaliste, traducteur de nombreux ouvrages français ayant trait au Brésil, comme ceux de Jean de Lery, de J. B. Debret et de Claude d’Abbeville, il est le président de l’Association des Écrivains Brésiliens.
Les deux poèmes que l’on va lire et dont on goûtera la saveur, figurent dans « L’œil de bœuf ».

Joie supplémentaire, cet ensemble est préfacé, quoique à titre posthume, par l’exquis Francis de Miomandre (1880-1959), un écrivain et critique mieux connu, en tant que traducteur, pour ses affinités hispaniques, mais qui fraya aussi du côté brésilien, plus occasionnellement — ne lui doit-on pas le tout premier roman de Machado de Assis passé en français, en l’occurrence Dom Casmurro (préf. d’Afrânio Peixoto, Paris, Institut international de coopération intellectuelle, « Coll. ibéro-américaine », 1936 ; rééd. préfacée par le traducteur : Albin Michel, 1956, 1989 ; Le Livre de Poche, 1997), dans une version revue par un autre poète moderniste, le cher ami Ronald de Carvalho ? (Une traduction volontiers décriée par les éditrice et traductrice de la version actuellement en librairie, mais qui ne démérite certainement pas.)
Miomandre n’évite pas les poncifs, à tous égards, mais il répond à sa façon, lui aussi, aux questions évoquées plus haut. Cette « Préface », pour finir, la voici :

Il y a des mots qui, pour chacun de nous, restent chargés d’une puissance d’évocation que rien ne semble jamais devoir diminuer. Ils exercent sur l’esprit une sorte d’enchantement. Pour moi, Brésil est un de ces mots magiques. Il suffit que je le prononce pour voir aussitôt se lever devant mes yeux mille images merveilleuses du Ciel, de l’Océan, de la Montagne, de la Forêt. Mille images de plages éblouissantes, de fleuves immenses, de fleurs inconnues, de savanes, de sylves profondes, de villes abandonnées qui dorment parmi les statues, mille images d’aventures et de splendeurs, de loisir et de beauté, au milieu d’une population où se fondent toutes les races de l’univers, en une harmonie de tolérance et de sagesse. Le modernisme le plus audacieux voisine, en ce pays unique, avec le romantisme le plus sentimental. Et la race est si belle, justement parce qu’elle a su se développer en toute liberté, dans l’ignorance de tout préjugé racial ! Et l’esprit y est tellement ouvert, tellement généreux ! Tous les Brésiliens que j’ai connus avaient ce trait commun de noblesse et de grandeur, de bienveillance enthousiaste à l’égard de toutes les idées et de tous les projets de toutes les formes de la vie. Aucune autre région de l’Amérique ne présente pour moi un attrait aussi vif, dans aucune autre je ne me sentirais mieux en accord…
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C’est sans doute qu’il existe, entre ce pays et le mien quelque affinité profonde, que nous dissimulent les prodigieuses différences du climat et du site. Et cette affinité, comment la nier quand on constate de quelle faveur ont toujours joui et continuent de jouir notre langue et notre culture ? et cela (avouons-le à notre confusion) avec une réciprocité si faible qu’elle en est dérisoire. Oui, le Brésil aime la France, et s’obstine à croire qu’il peut indéfiniment en subir l’influence et en recevoir les leçons. Les preuves de cet amour sont tellement nombreuses qu’on ne saurait en citer une sans aussitôt ressentir l’injustice d’omettre les autres. Mais celle que nous présentons aujourd’hui, dans ce livre, est une des plus caractéristiques et des plus saisissantes. Car, enfin, je défie qu’on arrive dans aucun autre pays du monde, à réunir autant de noms d’auteurs ayant écrit dans une langue étrangère. Alors qu’au Brésil, on dirait qu’il s’agit d’une tradition. Aucun snobisme en un tel geste, rien qui ressemble à un accès de vanité d’érudit. Non, mais la coquetterie bien naturelle de qui s’amuse, avec la plus gentille et courtoise modestie, à s’exercer en un idiome où il a appris à penser, à rêver, en un idiome qu’il a eu plaisir à parler en même temps que sa langue maternelle. C’est tout, et cela finit par faire, tout de même, un ensemble imposant, et, selon moi, extrêmement émouvant. Car, dans cette phalange où brillent les maîtres de la littérature brésilienne, si riche en poètes, en romanciers, en savants, en géographes, en conteurs, en critiques et en philosophes, vous chercheriez en vain le nom d’un ambitieux quelconque, d’un homme animé de la moindre arrière-pensée. Toutes ces pages ont été écrites dans un désintéressement absolu, pour le plaisir.
Pour le simple plaisir de s’exprimer dans la langue considérée depuis toujours comme la plus belle de toutes, dans la langue réservée aux plus parfaites énonciations de la pensée, de l’émotion et de la rêverie. Mais nullement, mais jamais, dans l’idée de se faire valoir auprès des Français mêmes, puisque, ces pages nous ne les avions jusqu’ici point lues, nous n’en connaissions pas même l’existence. Elles seront pour nous une révélation, et combien flatteuse !
Puisse ce recueil, absolument unique en son genre, nous inspirer ; d’abord la fierté pleine d’émotion que doit provoquer un hommage si pur et si spontané, mais ensuite — et surtout — l’envie d’en être plus dignes encore en y répondant par la curiosité que mérite l’œuvre directe et personnelle de ces généreux écrivains. Puissent de nombreux traducteurs s’attaquer à cette œuvre abondante et puissante, où le pittoresque ne parvient pas à étouffer la vie intérieure, où les drames du cœur et les fêtes de l’esprit se déroulent parmi les fastes de la plus somptueuse nature. Il n’existe pas de meilleur moyen que la lecture de ces ouvrages pour entrer dans le monde de ce pays plein de mystère et de beauté, dans le monde merveilleux du Brésil.
Francis de Miomandre