sur Patrícia Galvão (Pagu) (2)

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Compte rendu par Frédérique Guétat-Liviani

Pagu sort de prison. 4 ans de prison dans les geôles du dictateur Vargas. Nous sommes en 1940 et Pagu n’est plus l’égérie de l’Avant-garde artistique brésilienne, elle ne se présente plus aux concours de beauté et n’essaie plus de prouver sa légitimité au sein du Parti Communiste. Pagu est presque morte, elle ne se ressemble plus. Son corps n’est que peau et os. Alors, si elle écrit, c’est pour tenter de reprendre corps dans le réel, et donner sens au combat mené.

Cette Autobiographie précoce est une lettre adressée à Geraldo Ferraz, écrivain antifasciste, l’homme aimé, qu’elle épousera en secondes noces. Ce texte tente de mettre en lumière tous les replis de la vie de l’auteur, ses moindres commissures, afin d’y voir plus clair. L’unique objet de son écriture est le retour à la vie, dans son plein jour. Sans volonté littéraire, c’est sa brutalité qui œuvre dans cette langue lavée de toutes fioritures. Cette langue qu’on avait découverte dans Parc industriel, ce roman prolétaire qui se voulait outil de propagande pour la révolution, mais qui sous la plume de Pagu, était devenu un superbe collage de langages lacérés, entaillés, découpés, donnant à ce roman une forme parfaitement inédite. Il en est de même pour cette autobiographie précoce dont la seule ambition est la franchise et l’affranchissement. Antoine Chareyre, qui avait déjà traduit en français Parc industriel, nous présente cette fois-ci Matérialisme & zones érogènes enrichi d’un glossaire en fin d’ouvrage qui permet de contextualiser les noms cités, ainsi qu’une chronologie donnant des repères historiques dans la vie de l’auteur.

Le motif de Matérialisme & zones érogènes, c’est cette revendication du vrai, du sincère qui hante l’œuvre-vie de Pagu. On suit la traversée d’une fille de la bourgeoisie qui pourrait facilement prendre le chemin que d’autres ont tracé pour elle. Dans une note de lecture signée A. D. à propos de Parc industriel, on peut lire : « Elle qui pouvait, par sa beauté, conquérir les millionnaires, préféra conquérir les misérables. Elle qui pouvait vivre dans le luxe, préféra vivre simplement. » En effet, Pagu aurait pu se mettre à l’abri du monde. Pour cela, elle aurait dû mentir, et se mentir. Mais pour Pagu le mensonge est contraire à la vie, contraire à la lumière. Ne pas mentir, refuser la comédie sociale, rejeter l’appartenance à un milieu quel qu’il soit sans trahir ses convictions, voilà le chemin que choisit Pagu. Pour une femme, jolie qui plus est, qui naît en 1910 au Brésil, c’est un chemin qui ressemble fort à celui de la croix. Son premier combat, dès son plus jeune âge, sera la reconquête de son corps spolié. Pagu ne sera pas choisie, c’est elle qui choisira les amants, s’affichera auprès d’eux et aux yeux de tous, tandis que les petites normaliennes ne rougiront pas de la débauche, tant qu’elle est bien dissimulée.

L’absolue sincérité de Pagu va révolutionner sa vie, et par là même, celle des autres. Le sexe de Pagu n’est pas messianique, le corps des femmes est poreux. De ce fait décrété inapte à la parole sacrée. Pagu s’en fout. Elle dit ce qu’elle pense et pense ce qu’elle dit. C’est tellement rare. Elle se moque des intellectuels, des artistes, qui prônent l’omnipotente liberté et vivent comme de parfaits petits bourgeois. La lucidité de son regard sur le monde artistique de son temps, éveillera sa conscience politique et la fera rejoindre les rangs du Parti Communiste brésilien. Mais très vite, elle ne supportera pas plus les discours creux des intellectuels que les mots d’ordre dogmatiques des cadres du Parti. La seule chose qui l’affecte vraiment, c’est la misère du peuple, la souffrance des enfants.

Au fil des pages, le corps de Pagu réclame toujours plus d’espace et de mouvement. C’est ce corps si libre que tentent d’asservir les avant-gardistes d’abord, les communistes, puis les fascistes qui l’emprisonnent. Son premier mari, le grand écrivain Oswald de Andrade, affiche une sexualité qu’il désire sans entraves, mais il est incapable d’assumer la jouissance du corps libre de Pagu. Pagu se plonge dans la soumission absolue, non pas à l’homme mais à l’amour. Pagu parle d’anéantissement, d’abandon et de don. Autant que de franchise et de vérité. Sur ce chemin qui la mène à la révolution, elle est seule, très seule. Ce ne sont pas les masses qu’elle rencontre, mais toutes sortes de prédateurs. « Il entra dans ma petite chambre à la recherche de viande. Comme il était révoltant et ridicule, ayant quitté l’habit communiste. » Heureusement, quelques figures resteront à jamais intactes, comme celle d’Herculano le colosse noir qui meurt dans ses bras alors que la police vient de tirer dans la foule des manifestants.

Au sein du Parti, elle subira grand nombre de souffrances et d’humiliations, qu’elle accepte sans se plaindre. Cependant, elle se questionne : « Était-ce l’extase qui m’envahissait ? » Malgré ce sentiment d’extase, Pagu ne se départit pas de son sens de l’humour, elle voit le comique dans bon nombre de situations. Lorsque, par exemple, le Parti l’envoie en tenue de ville, portant une arme lourde, pour protéger le lieu d’une réunion secrète. « …ma joie était pénétrée d’une foi absolue ». C’est alors que le Comité fantôme demande à Pagu de montrer son parfait dévouement à la cause révolutionnaire. Mais aucun sacrifice n’est suffisant, le Parti l’ostracise, il lui faut s’exiler. Elle part en Russie, doit passer par le Japon, la Mandchourie, la Chine. De ce périple, elle dit : « les harcèlements sexuels prévalent en nombre sur n’importe quel autre événement. » Elle dit aussi : « …ma situation de femelle face aux chiens renifleurs ». Au Japon elle s’ennuie, ce n’est qu’en Chine qu’elle sent à nouveau couler en elle le sang de la révolution. Elle aime la Chine, malgré la multitude des morts. Elle aime la Chine et la révolution qui naît, sous la putréfaction des corps qui revivront bientôt. Pagu fait un long et tragique voyage, elle reste avare de détails et jamais ne se prend au jeu du grand reportage. Elle sait que l’aventure ne se joue pas ailleurs qu’en nous-mêmes. « Comme il était emmerdant, le Sungari avec les petits bateaux en promenade. Comme ils étaient emmerdants les cabarets. Comme ils étaient emmerdantissimes les nobles russes en exil. Comme elle était insupportablement crétine, la présence des intellectuels. »

Lorsque Pagu arrive enfin en Russie, au pays idéal, c’est la fin du voyage. Son regard croise celui d’une petite mendiante affamée. « Alors la Révolution avait été faite pour ça ? Pour que perdurent l’humiliation et la misère des enfants ? » Pagu ouvre les yeux. La révolution prolétarienne a bel et bien été confisquée au peuple russe. L’URSS est l’incarnation du mensonge. Cependant Pagu ne renie rien de ses convictions. Communiste, elle l’est et le restera jusqu’au dernier souffle. Matérialisme & zones érogènes (Autobiographie précoce) est suivi de trois autres témoignages de Pagu qui dénoncent l’hypocrisie sous toutes ses formes : l’hypocrisie des mœurs dans Les petites normaliennes, texte plein de drôlerie paru en 1931, puis Lettre d’une militante, paru dans un bulletin ronéotypé datant de février 1939, qui critique sévèrement la bureaucratie soviétique que l’auteur accuse de s’être emparé du pouvoir, d’avoir trahi le communisme pour produire à son tour des « héritiers » et de ce fait forcément, des « déshérités », Pagu affirme qu’en ne dénonçant pas cette trahison, elle craint « d’être complice d’une catastrophe historique ».

Puis, dans Vérité et Liberté en 1950, elle revient sur ses années de détention, sur les persécutions qui lui furent infligées par la police d’État tout autant que par les membres du Parti devenu stalinien.

À la fin, elle écrit : « Maintenant, je sors d’un tunnel.
J’ai plusieurs cicatrices, mais JE SUIS VIVANTE. »

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