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11 décembre 2015

Pagu dans la presse brésilienne & française, hier & aujourd'hui...

Comment lire, comment recevoir, dans le Brésil des années 1930, le premier « roman prolétaire » publié dans le pays ? Comment assimiler une figure comme celle de Pagu ?
Comment lire, comment transmettre, dans la France de ce début de XXIe siècle, un « roman prolétaire » d’un autre temps, venu du Brésil ?

D’un contexte l’autre, la critique se débrouille.

Double dossier de presse sur le roman Parc industriel


10 mars 2015

Le concours d’avant-hier soir / Lancement Pagu (23)

Quelle est la plus grande
des poétesses brésiliennes ?

Concours organisé par O Malho
auprès de 250 intellectuels brésiliens résidant à Rio de Janeiro


Dépouillement final :

Gilka Machado    100
Maria Eugênia Celso    41
Rosalina C. Lisbôa    11
Carmen Cinira    10
Anna Amelia C. de Mendonça    10
Patrícia Galvão (Pagu)    7
Cecília Meirelles    6
Henriqueta Lisbôa    3
Lia Corrêa Dutra    1
Leda Rios    1
Hildeth Favilla    1
Else Machado    1
Heloisa Bezerra    1
Elza Araripe Milanez    1
Eneida    1
Ide Blumenschein (Colombina)    1
Palmyra Wanderley    1

(O Malho du 18 mars 1933.)

[Ont voté pour Pagu : Garcia de Rezende, Danton Jobin, Ary Pavão, Martins Castello, Arnon de Mello, Ricardo Pinto et Aníbal Machado.]


Justification de Jorge Amado

Gilka Machado est sans nul doute la plus grande poétesse brésilienne. Si elle n’existait pas, j’hésiterais entre Eneida et Pagu.

(O Malho du 17 décembre 1932.)


Justification de Garcia de Rezende

Je vote pour Pagu pour une raison fondamentale : parce qu’elle a foudroyé anthropophagiquement le vieil et indigne sentiment poétique, dans un pays où l’on confond poésie et lubricité. Cela fut un acte de bravoure.

(O Malho du 17 décembre 1932.)


Justification d’Ary Pavão

En débutant sa section « Panorama » dans le Diário Carioca [du 16 décembre], Ary Pavão a publié la justification qui suit, pour son vote hors-concours, que nous ne pouvons qu’avoir le plaisir de transcrire :
Je vote pour Pagu. J’ai envoyé, hier, mon vote pour le concours ouvert par O Malho, par lequel on cherche à élire la plus grande poétesse du Brésil, et dans le corps électoral duquel j’ai été qualifié et enrôlé ex officio — suivant les schémas observés par les nouveaux règlements que Dieu Notre Seigneur a instaurés pour faciliter l’exercice de notre débutante démocratie.
J’ai voté pour Pagu, en hommage à la jeune intelligence de notre pays et à l’unique et authentique expression du féminisme national.
* * *
Patrícia Galvão — Pagu — est apparue un jour, à São Paulo, en empoignant le milieu artistique du grand État de son esprit révolutionnaire d’écrivaine. Ses vers apportaient un parfum de sève jeune et une chaleur inconnue de modernité.
Car — par-dessus tout — Pagu était belle ; et une poétesse laide, c’est comme entendre la plus douce mélodie exécutée par l’orgue-de-barbarie de l’homme au perroquet qui lit la bonne aventure dans les rues des faubourgs.
Dans le journalisme de São Paulo, Pagu a fait les quatre cents coups… Elle a suscité des polémiques, a provoqué des scandales, a tiré des coups de révolver, a pris des coups dans le dos, comme n’importe quel voyou du Morro da Mangueira — et, un jour, elle est sortie de la rédaction entre deux rangées de policiers et de bourgeois révoltés.
C’est ainsi que je comprends le Féminisme, d’où mon admiration pour Pagu.
Le féminisme qui veut les profits du sexe masculin, qui nous prend nos postes avec l’argument imparable d’une paire de jambes hallucinantes, mais qui ne voyage pas sur le marche-pied du tram et ne prend pas les armes, comme la rappelé à la bonne heure l’esprit malicieux du général Góes Monteiro — cela n’est pas le Féminisme — c’est un emmerdement.
Le jour où toutes les femmes adeptes du nouveau credo se présenteront avec le courage et la sincérité de Pagu, alors, oui.
J’admettrai que les hommes soient relégués au plan peu agréable qui consiste à changer les couches et à donner le biberon aux bébés... ou à quelque chose de bien pire — si Notre Dame de la Parturition n’a pas pitié de nous.

(O Malho du 31 décembre 1932.)


(Extraits de l’enquête-feuilleton « Qual a maior das poetisas brasileiras ? »,
O Malho (Rio de Janeiro), décembre 1932 – mars 1933.)

Dans le texte : photo de Pagu inséré dans O Malho du 28 janvier 1933.

19 janvier 2015

La critique d’avant-hier soir / Lancement Pagu (3)

Panorama
par Ary Pavão

Parc industriel, roman prolétaire… Tant que « les employés des tissages déchiffrent sur le crâne de la crevette impérialiste » que São Paulo est le plus grand centre industriel de l’Amérique du Sud, on croit encore à Mara Lobo, mais, dès que la « petite Italienne matinale » adresse certain salut expressif au tram, le nom de la couverture du livre disparaît comme par enchantement, pour laisser apparaître à sa place — Pagu — avec la violence et l’éclat de son tempérament révolutionnaire. Puis c’est le Brás avec ses usines, ses cheminées puissantes, ses mendiants, ses enfants en haillons, ses apôtres anonymes ; la rue de l’amertume, enfin… cette même rue de la vie facile, que les heureuses créatures font « paver de diamants, pour que s’y promène leur amour »…
« Travailleuses à l’aiguille », les humbles petites couturières qui lèchent les vitrines des maisons élégantes de la rue Barão de Itapetininga, pleines d’envie devant les gourmandises exposées… Araignées tristes qui tissent les robes coûteuses des autres femmes, sans pouvoir les porter. Un jour, voilà qu’arrive l’élégant coupé sport qui ne manque jamais de faire son apparition là où il y a de jeunes ouvrières faméliques. Après la garçonnière, l’abandon, la honte… La lutte des classes dans tous les secteurs. La séance du syndicat régional est une page extraordinaire. Le compagnon Miguetti qui est un agent de la police, et qui se rend à la réunion dans l’unique dessein d’interrompre les orateurs et de les dénoncer à l’Ordre Politique et Social, est une figure obligée dans toutes les sociétés ouvrières du Brésil. Le jour où les travailleurs mettront à la rue tous les Miguetti qui vivent parmi eux, je ne dis pas qu’ils augmenteront le volume de leurs revendications, mais ils diminueront considérablement leurs ennuis. Miguetti est une institution nationale. Il débute comme prolétaire, devient agent infiltré et finit propriétaire et persécuteur de ses anciens compagnons…
Le noir Alexandre, que la cavalerie de l’Ordre a un jour assassiné, est une autre figure impressionnante et bizarre du livre de Pagu. Et les deux petits noirs, Carlos Marx et Frederico Engels, que la vieille paralytique a commodément brésilianisé en Marcos et Enguis ?... Et toute une somme de choses délicieuses. Otávia, Alfredo et Eleonora — les principales figures du roman —, on les connaît. Les deux premiers évoluent par ici, heureux des idéaux qu’ils ont embrassés. Eleonora est restée à l’Esplanada, attendant sa nouvelle toilette* pour un gala de charité. De temps à autre, peut-être, la visite une légère nostalgie du temps passé. Mais le sifflement des usines est une musique fort malcommode aux oreilles habituées aux orchestres des hôtels de luxe… Et elle chasse les mauvaises pensées en commandant un autre Martini…
Roman rapide, couleurs fortes, personnalité. Même pour ceux qui, comme moi, ne participent pas au courant d’idées qui l’a inspiré, Parc industriel de Pagu est un livre qui se lit avec plaisir. Impropre aux enfants et aux jeunes filles — comme tout livre qui contient des idées — il intéresse, parce qu’il peint avec une notable simplicité les aspects les plus désolants de cette lutte terrible que les inégalités humaines ont créée entre les différentes couches sociales.
N’était la présence de certains termes que les dictionnaires civilisés ont bannis de leurs pages, par incapacité esthétique, je conseillerais à tout le monde la lecture de ce livre. Il y a des créatures, toutefois, que leur sensibilité empêche de lire ou d’entendre certains mots… quand bien même nous les avons tous à l’esprit, en un stock imposant, pour les déverser — quoique mentalement — sur ceux-là qui se mettent en travers de notre chemin, ou qui tentent, d’une certaine manière, de diminuer notre part de bonheur…

(A. Pavão, « Panorama »,
Diário Carioca, Rio de Janeiro, jeudi 19 janvier 1933, p. 4.)



À paraître :
Patrícia Galvão (Pagu)
Parc industriel
(roman prolétaire)
Inédit en français
Prologue de Liliane Giraudon
Le Temps des Cerises
mars 2015