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12 septembre 2020

Une anthologie « pour le plaisir », avec Miomandre

Il y a décidément mille manières de monter une anthologie, que celle-ci soit bonne, mauvaise, pertinente ou plus oiseuse, objective ou subjective, rationnelle ou hasardeuse, académique, excentrique ou, simplement, curieuse et un peu inattendue par son objet, selon que l’on vise l’ouvrage de référence ou l’anecdote bibliographique…
Étrange trouvaille que celle-ci, pour les collectionneurs et les amateurs de la chose franco-brésilienne : Poèmes français d’écrivains brésiliens, [avant-propos,] choix et notes biographiques de Luiz Annibal Falcão (président de l’Alliance française de Rio), préface de Francis de Miomandre, Périgueux, Pierre Fanlac, s. d., 115 p. (achevé d’imprimer le 8 août 1967 dans l’atelier de Pierre Fanlac près la Tour de Vésone à Périgueux).
Une compilation dont le seul titre pose bien des questions, entre réflexions théoriques, histoire littéraire et socio-culturelle, et études de cas : en amont, pourquoi, dans quelles circonstances (collectives ou personnelles) des Brésiliens se sont-ils trouvés écrire en français ? en aval, quelle diffusion, quelle réception, quelles lectures possibles pour ces productions forcément décalées, un peu hors-sol, ni d’ici ni d’ailleurs, écrites pour qui ?
Le bref « Avant-propos » de l’organisateur ne nous donnera qu’une justification bien générale :

L’influence française au Brésil se faisait déjà sentir au XVIIIe siècle, surtout par la lecture des encyclopédistes.
La conjuration d’Ouro Preto, à Minas, en 1792, qui réunissait un groupe de poètes et d’intellectuels rêvant de proclamer l’indépendance et la révolution de 1817 à Pernambuco, instituant une république éphémère dans le Nord-Est du pays, s’inspirèrent directement des philosophes français et de la Révolution.
La mission artistique appelée, en 1816, par le roi Jean VI du Portugal, alors installé à Rio de Janeiro, dont il avait fait sa capitale, allait contribuer à cette influence d’une manière éclatante.
Ainsi, voici plus de deux siècles que les Brésiliens apprennent, lisent et parlent le français.
C’est donc presque naturellement que des écrivains et des poètes brésiliens ont été amenés à s’exprimer en français. Ce faisant, ils ont démontré, une fois de plus, le miracle de l’universalité de la langue française. Mais, surtout, ils l’ont employée parce qu’elle est un merveilleux instrument d’expression. Nulle autre au monde ne pourrait mieux être ce langage de l’intelligence et du cœur.
Nous avons trouvé plus de deux-cents écrivains brésiliens ayant écrit des poèmes, des contes, des études historiques ou scientifiques en français.
Ce petit recueil de poèmes n’en est donc qu’un court aperçu.

Quant au corpus, on y trouve un certain nombre d’auteurs parfaitement négligeables, des amateurs, des déracinés perdus définitivement dans les eaux du bilinguisme d’antan et dont on ne sait trop s’ils mériteraient de figurer ailleurs qu’en ces pages, mais aussi quelques signatures plus notoires : Aloysio de Castro, Alphonsus Guimaraes, Augusto de Menezes, Christovam de Camargo, Dalzo, Dominique Braga, Gonçalves Crespo, Machado de Assis, Manuel Bandeira, Maria Eugenia Celso, Ozorio Dutra, Egas Moniz Barretto de Aragao, Raul Pedrosa, Ribeiro Couto, Sergio Milliet, Tristao da Cunha, Vicomte de Pedra Branca, Joaquim Nabuco, Rodrigo Octavio, Rosa Tango de Argaez, Gilda Guinle.
On retiendra ici la présence de deux figures du mouvement moderniste, quoique servis par une postérité dissemblable en tant que poètes : Manuel Bandeira (1886-1968) et Sérgio Milliet (1898-1966), encore qu’à ce titre il faudrait aussi dire un mot de Ribeiro Couto (1898-1963), qui fut, autour de 1930, diplomate à Marseille puis à Paris, où il mourut après avoir remporté en 1958 un prix international de poésie décerné aux étrangers.
Manuel Bandeira occupe les pages 53-57, avec « Mes vers te font du mal », « Bonheur lyrique », « Chambre vide » et « Les complaintes de Julien Lescaut », des poèmes déjà bien connus pour deux d’entre eux, recueillis qu’ils furent dans Libertinagem (1930) et sur lesquels l’auteur s’expliqua, je crois bien, dans Itinerário de Pasárgada (1954) ou quelque part dans sa correspondance avec Mário de Andrade. De Bandeira, d’ailleurs, l’unique traduction française en volume (l’anthologie Poèmes, préf. d’Otto Maria Carpeaux, Paris, P. Seghers, « Autour du monde », 1960) fut cotraduite (avec l’auteur et F. H. Blank-Simon) par ce même Luiz Annibal Falcão, ici maître d’ouvrage. Et Bandeira fut lui aussi un fameux anthologiste, entre autres l’organisateur, dans le même genre de curiosités, d’une Antologia dos poetas brasileiros bissextos contemporâneos (Rio de Janeiro, Zélio Valverde, 1946 ; rééd. Nova Fronteira, 1996) — « bissextiles », comprendre : les poètes occasionnels. Voici sa « note biographique », par Falcão :

Manuel de Souza Bandeira est né à Recife, État de Pernambuco. Ayant fait ses études à Rio de Janeiro, puis à São Paulo, il suivit la carrière universitaire, étant actuellement professeur des littératures hispano-américaines à l’Université de Rio.
Écrivain et poète, il publia en 1917 son premier recueil de poèmes « A Cinza das Horas » (La Cendre des Heures), qui le classa d’emblée parmi les plus grands poètes du Brésil. On sentait, dans ses poèmes, une émotion profonde, une sensibilité contenue, une amertume voilée mais poignante, sous une forme parfaite, d’un rythme et d’un son nouveaux, et, par-dessus tout, cet indéfinissable qui est la magie de la poésie.
Ce n’est qu’en 1936 que Manuel Bandeira publia son premier livre en prose : « Les Chroniques de la Province du Brésil », où il évoque avec maîtrise le Brésil colonial. En prose, on lui doit encore un magnifique « Guide de Ouro Preto », une Histoire des Littératures et une « Présentation de la Poésie Brésilienne », outre quatre anthologies de poètes brésiliens. En poésie, après « Carnaval » (1919), « Libertinage » (1930) et « Estrela da Manhã » (1936). Il a publié plusieurs éditions de ses poèmes, dont quelques-uns ont été composés en français.
Manuel Bandeira appartient à l’Académie Brésilienne depuis 1940.

Sérgio Milliet, qui occupe les pages 85-90, avait engagé sa carrière de poète avec trois volumes composés en français ; il est ici retenu avec deux pièces, « Misère » et « Printemps », tirées du dernier d’entre eux, Œil-de-bœuf (Anvers, Lumière, 1923), un recueil rarissime et bien oublié, pourtant significatif, et désormais lisible dans Poèmes modernistes & autres écrits (Anthologie 1921-1932) (éd. et trad. d’A. Chareyre, Toulon, La Nerthe, 2010) — et l’on ignorait cette réapparition dans une anthologie assez confidentielle de 1967. Voici sa « note biographique » :

Né en 1898 à São Paulo où il vient de mourir, Sergio Milliet da Costa e Silva, après avoir fait ses études dans sa ville natale, entre à l’Université de Genève. Ses premiers ouvrages sont écrits en français : « Par le sentier » et « Le départ sous la pluie ».
En 1922, il rentre au Brésil et prend part au mouvement de rénovation littéraire des « modernes » de São Paulo. En 1923, il publie « L’œil de bœuf » à Anvers. Après deux ans de séjour à Paris, il rentre définitivement et publie de nombreux ouvrages comme « Poemas análogos » (1927), « Terminus Sêco » (1930), un roman, « Roberto » (1935), « Marcha a rè » et « Roteiro do Café » (1937), « Ensaios » et « Poemas » (1938), « Pintoras e pinturas » (1940), « Duas cartas no meu destino » (1941), « Marginalidade da pintura Moderna » et « A pintura norte-americana » (1943). En 1937, il avait représenté le Brésil au Congrès de Population à Paris.
Professeur à l’École Libre de Sociologie et de Politique, journaliste, traducteur de nombreux ouvrages français ayant trait au Brésil, comme ceux de Jean de Lery, de J. B. Debret et de Claude d’Abbeville, il est le président de l’Association des Écrivains Brésiliens.
Les deux poèmes que l’on va lire et dont on goûtera la saveur, figurent dans « L’œil de bœuf ».

Joie supplémentaire, cet ensemble est préfacé, quoique à titre posthume, par l’exquis Francis de Miomandre (1880-1959), un écrivain et critique mieux connu, en tant que traducteur, pour ses affinités hispaniques, mais qui fraya aussi du côté brésilien, plus occasionnellement — ne lui doit-on pas le tout premier roman de Machado de Assis passé en français, en l’occurrence Dom Casmurro (préf. d’Afrânio Peixoto, Paris, Institut international de coopération intellectuelle, « Coll. ibéro-américaine », 1936 ; rééd. préfacée par le traducteur : Albin Michel, 1956, 1989 ; Le Livre de Poche, 1997), dans une version revue par un autre poète moderniste, le cher ami Ronald de Carvalho ? (Une traduction volontiers décriée par les éditrice et traductrice de la version actuellement en librairie, mais qui ne démérite certainement pas.)
Miomandre n’évite pas les poncifs, à tous égards, mais il répond à sa façon, lui aussi, aux questions évoquées plus haut. Cette « Préface », pour finir, la voici :

Il y a des mots qui, pour chacun de nous, restent chargés d’une puissance d’évocation que rien ne semble jamais devoir diminuer. Ils exercent sur l’esprit une sorte d’enchantement. Pour moi, Brésil est un de ces mots magiques. Il suffit que je le prononce pour voir aussitôt se lever devant mes yeux mille images merveilleuses du Ciel, de l’Océan, de la Montagne, de la Forêt. Mille images de plages éblouissantes, de fleuves immenses, de fleurs inconnues, de savanes, de sylves profondes, de villes abandonnées qui dorment parmi les statues, mille images d’aventures et de splendeurs, de loisir et de beauté, au milieu d’une population où se fondent toutes les races de l’univers, en une harmonie de tolérance et de sagesse. Le modernisme le plus audacieux voisine, en ce pays unique, avec le romantisme le plus sentimental. Et la race est si belle, justement parce qu’elle a su se développer en toute liberté, dans l’ignorance de tout préjugé racial ! Et l’esprit y est tellement ouvert, tellement généreux ! Tous les Brésiliens que j’ai connus avaient ce trait commun de noblesse et de grandeur, de bienveillance enthousiaste à l’égard de toutes les idées et de tous les projets de toutes les formes de la vie. Aucune autre région de l’Amérique ne présente pour moi un attrait aussi vif, dans aucune autre je ne me sentirais mieux en accord…
*
* *
C’est sans doute qu’il existe, entre ce pays et le mien quelque affinité profonde, que nous dissimulent les prodigieuses différences du climat et du site. Et cette affinité, comment la nier quand on constate de quelle faveur ont toujours joui et continuent de jouir notre langue et notre culture ? et cela (avouons-le à notre confusion) avec une réciprocité si faible qu’elle en est dérisoire. Oui, le Brésil aime la France, et s’obstine à croire qu’il peut indéfiniment en subir l’influence et en recevoir les leçons. Les preuves de cet amour sont tellement nombreuses qu’on ne saurait en citer une sans aussitôt ressentir l’injustice d’omettre les autres. Mais celle que nous présentons aujourd’hui, dans ce livre, est une des plus caractéristiques et des plus saisissantes. Car, enfin, je défie qu’on arrive dans aucun autre pays du monde, à réunir autant de noms d’auteurs ayant écrit dans une langue étrangère. Alors qu’au Brésil, on dirait qu’il s’agit d’une tradition. Aucun snobisme en un tel geste, rien qui ressemble à un accès de vanité d’érudit. Non, mais la coquetterie bien naturelle de qui s’amuse, avec la plus gentille et courtoise modestie, à s’exercer en un idiome où il a appris à penser, à rêver, en un idiome qu’il a eu plaisir à parler en même temps que sa langue maternelle. C’est tout, et cela finit par faire, tout de même, un ensemble imposant, et, selon moi, extrêmement émouvant. Car, dans cette phalange où brillent les maîtres de la littérature brésilienne, si riche en poètes, en romanciers, en savants, en géographes, en conteurs, en critiques et en philosophes, vous chercheriez en vain le nom d’un ambitieux quelconque, d’un homme animé de la moindre arrière-pensée. Toutes ces pages ont été écrites dans un désintéressement absolu, pour le plaisir.
Pour le simple plaisir de s’exprimer dans la langue considérée depuis toujours comme la plus belle de toutes, dans la langue réservée aux plus parfaites énonciations de la pensée, de l’émotion et de la rêverie. Mais nullement, mais jamais, dans l’idée de se faire valoir auprès des Français mêmes, puisque, ces pages nous ne les avions jusqu’ici point lues, nous n’en connaissions pas même l’existence. Elles seront pour nous une révélation, et combien flatteuse !
Puisse ce recueil, absolument unique en son genre, nous inspirer ; d’abord la fierté pleine d’émotion que doit provoquer un hommage si pur et si spontané, mais ensuite — et surtout — l’envie d’en être plus dignes encore en y répondant par la curiosité que mérite l’œuvre directe et personnelle de ces généreux écrivains. Puissent de nombreux traducteurs s’attaquer à cette œuvre abondante et puissante, où le pittoresque ne parvient pas à étouffer la vie intérieure, où les drames du cœur et les fêtes de l’esprit se déroulent parmi les fastes de la plus somptueuse nature. Il n’existe pas de meilleur moyen que la lecture de ces ouvrages pour entrer dans le monde de ce pays plein de mystère et de beauté, dans le monde merveilleux du Brésil.
Francis de Miomandre

23 octobre 2016

La polémique d'avant-hier soir (1)

La poésie française à l’étranger

Tout Français polyglotte qui se tient au courant du mouvement intellectuel dans le monde ne peut manquer de remarquer que de nombreuses revues étrangères donnent à leur public une idée fausse et parfois ridicule du mouvement littéraire en France. Nos meilleurs écrivains y sont moqués ou traités avec dédain, lorsqu’ils ne sont pas passés complètement sous silence, tandis que les pires y sont l’objet d’extravagantes apologies ; et par « pires » je ne désigne pas les auteurs de romans policiers et de romans à épisodes pour cinéma que tout le monde est d’accord pour laisser en dehors de toute discussion littéraire ; mais ceux qui se présentent eux-mêmes comme les créateurs audacieux d’une littérature nouvelle, de la littérature de demain, et qui sont, en majorité, ou des impuissants et des paresseux, ou des dévoyés, ou des assoiffés de publicité par tous les moyens, ou des fumistes sans esprit ni fantaisie. Nous assistons à une véritable offensive menée en leur faveur, et souvent par eux, contre les belles-lettres françaises et contre la France sur tous les terrains et principalement — le fait est curieux — sur celui de la poésie. Les bolchevistes français de la littérature profitent de l’hospitalité qui leur est donnée dans ces revues pour y écrire des choses qu’ils n’oseraient peut-être pas publier dans des revues parisiennes. Il serait temps de dénoncer le mal qu’ils font et d’aviser aux moyens de l’enrayer.

Voici, par exemple, Nosotros, de Buenos-Aires, une des revues les plus importantes de l’Amérique latine. On ne saurait trop la féliciter de s’être assuré la collaboration de M. Francis de Miomandre, qui y tient la « chronique de la vie intellectuelle française ». Mais, dans son numéro de décembre, elle publie une étude — la première d'une série — de M. Nicolas Beaudouin [sic] sur « la nouvelle génération littéraire française » qui est bien un modèle de bourrage de crâne à l’usage des étrangers. Nous plaignons les Hispano-Américains qui se fieront à ce que M. Beaudouin [sic] leur dit de cette nouvelle génération. Nosotros est une revue littéraire sérieuse et très estimée. Eh bien ! nous pouvons affirmer à son directeur que pas une revue similaire française n’aurait publié cet article, et surtout que pas une seule, même parmi celles qui sont qualifiées de « petites revues », ne l’aurait fait suivre d’une note disant qu’en 1914 M. Beaudouin [sic] était « le poète le plus admiré des nouvelles générations françaises » et que « les revues littéraires du monde entier commentent l’œuvre de ce fécond écrivain », de ce « grand poète français ».

M. Beaudouin [sic] commence son article par des considérations d’ordre général :

S’il est vrai, comme on le prétend et comme je l’admets, que la vitalité d’une nation se mesure au lyrisme de ses poètes, jamais la France ne s’est trouvée en une meilleure situation qu’à l’heure actuelle. Jamais il n’y eut une floraison poétique aussi neuve et féconde, aussi compréhensive des réalités, aussi fervente de vie, aussi saine et sage à la fois. La génération présente s’accorde merveilleusement au rythme vigoureux de la France nouvelle et son lyrisme rencontre partout, même auprès de la grande critique, une attention véritablement réconfortante…
…À la passion romantique des ruines, à l’immobilité parnassienne, succèdent un violent amour de la vie sous toutes ses formes, un désir de nous mêler à l’activité contemporaine, de participer, sous les espèces du lyrisme, à la communion des vivants.

C’est très bien. Ou plutôt, non, c’est très mal, car les poètes qu’il propose à l’admiration des Hispano-Américains sont tous, à l’exception de Paul Valéry, des auteurs de second plan, ou médiocres, ou mauvais ; c’est très mal, car les poètes dont il vient de nous dire qu’ils sont sains et sages, fervents de vie, merveilleusement d’accord avec le rythme vigoureux de la France, et qu’il énumère ensuite, sont pour la plupart des bolchevistes de la littérature (quelques-uns même de la politique !) et des dadaïstes. M. Beaudouin [sic] va vraiment un peu trop loin dans l’art de bourrer le crâne aux étrangers lorsque, en tête de ces poètes qui participent sous les espèces du lyrisme à la communion des vivants et qui sont les régénérateurs de la poésie française, il place Henri Guilbeaux. On sait, de celui-ci, en France, qu’il est un médiocre littérateur ; on sait surtout qu’il a été condamné à mort pour trahison. Personne, à Paris, pas même ses amis, n’oserait le traiter de grand poète. Cela ne passerait pas ; mais cela passe à Buenos-Aires. M. Beaudouin [sic] va encore plus loin, il écrit : « Henri Guilbeaux, fougueux et passionné, qui, depuis plus de quatre ans, vit ses poèmes. »

Parlant des dadaïstes, le chroniqueur parisien de Nosotros dit de l’un que c’est « un pur poète, un alchimiste verbal », et d’un autre que « ses étranges réalisations honorent magnifiquement notre époque ». Et il conclut :

Dans un beau verger illusoire qu’ils transforment parfois dans l’espoir de floraisons inconnues, voici… les quatre visages du jeune dieu Dada autour desquels se groupe toute une fervente et sympathique jeunesse.

Et voilà encore de la littérature pour exportation. On sait que le dadaïsme est une stupide mystification montée par deux étrangers résidant en France où ils trouvèrent des complices. L’an dernier, l’un d’eux avoua qu’ils s’étaient moqués du public, lequel, d’ailleurs, ne l’avait pas pris au sérieux, et, faisant une pirouette, déclara qu’il allait s’occuper d’autre chose. Ignore-t-on cette petite histoire ridicule à Buenos-Aires ? En tout cas, M. Beaudouin [sic] la connaît. Il n’en persévère pas moins à propager à l’étranger une mystification complètement dénuée d’esprit quand ses propres auteurs y ont renoncé. Et il va jusqu’à traiter de « jeune dieu » ce grotesque Dada. Nous le défions bien d’écrire dans une revue littéraire, et vraiment française, que « toute une fervente et sympathique jeunesse » se groupe autour du « jeune dieu Dada ».

Mais une grande revue argentine publie ces élucubrations ; d’autres revues hispano-américaines en publient d’autres du même genre. Car l’entreprise de sabotage de la littérature française qui trouve partout des agents conscients ou non, et qui est poursuivie, depuis plusieurs années, par tous les moyens, a déjà donné des résultats. Quelles en seront les conséquences — au point de vue de la poésie dont nous nous occupons en ce moment — si l’on ne se décide pas à opposer une propagande active pour le bien à la propagande active pour le mal ?

Les lecteurs de Nosotros, par exemple, qui connaissent notre langue et qui aiment la poésie se fieront d’autant plus à M. Beaudouin [sic] qu’il leur est présenté comme « le poète le plus admiré des nouvelles générations ». Ils liront les œuvres qu’il leur recommande. La plupart, ceux qui ont du goût, hausseront les épaules en riant ou s’indigneront. « Comment ! diront-ils, c’est ça la nouvelle poésie française ! » Mis en méfiance, ils achèteront de moins en moins des livres français. Et ce sera tant pis pour la littérature française.

D’autres, parmi les jeunes écrivains, diront : « Voilà la vraie et belle poésie du présent et de l’avenir. Nous n’avons qu’à l’imiter pour être des poètes originaux comme le grand Guilbeaux, celui qui vit ses poèmes, comme Martinet que « les Temps maudits ont classé parmi les lyriques véhéments de notre époque » ; nous serons célèbres et l’on parlera de nous à Paris, comme on parle de Martinet, de Guilbeaux et des « quatre visages du jeune dieu Dada » à Buenos-Aires. »

Et ils feront de la poésie bolcheviste et dadaïste ; ils saboteront la belle langue castillane. Il y a même déjà, en Amérique, un certain nombre de jeunes saboteurs. Et c’est tant pis pour la littérature hispano-américaine.

Marius André.

La Revue hebdomadaire (Paris),
32e année, n°9, 3 mars 1923,
« Chronique de l’Amérique latine », p. 108-111.

2 octobre 2016

Tribune



Hep toi, là ! oui, toi, l’ÉDITEUR...
c’est moi, le métèque
guatémaltèque,
à Paris j’avais 20 ans, j’étais
poète,
je lisais Laforgue, Lautréamont,
j’admirais Larbaud, Supervielle, Cocteau,
je voyais les surréalistes,
j’ai écrit des vers
instantanés, des proses
télescopées,
Miomandre m’a traduit, Gómez de la Serna
m’a préfacé,
j’ai publié tout ça & je suis parti,
on a parlé de moi
dans toute l’Amérique,
mais je suis parti,
& me revoilà,
pour toi, l’ÉDITEUR,
quelqu’un m'a traduit,
imprime-moi,
tu ne connais pas mon nom mais imprime-moi,
je suis le métèque guatémaltèque,
à Paris c’était la syphilis ou le surréalisme,
j’ai choisi le surréalisme,
& je suis parti,
mais quelqu’un
m’a traduit, c’est bien gentil,
IMPRIME-MOI,
ou je vais rester là, le bras levé,
à faire le clown,
mets fin à tes cauchemars,
soulage ta conscience &
IMPRIME-MOI.