Le
vent
(M. Portal)
Il
était une fois le xxe siècle.
Les
aéroplanes, les automobiles, les rayons X, la radio, la divination de
pensée, déconcertant le sens de la Vie, créaient une nouvelle logique, sur
l’illogique. Apparaissaient Einstein, Spengler, Curie, Voronoff
Le
Christ observait depuis sa retraite spirituelle. Les papyrus de la vieille
Égypte, les plongeurs de ses yeux n’y fouillaient plus. Les hommes, ces
pygmées, en savaient plus que Prométhée le voleur du lumineux secret
Il
faisait tourner la boule du monde entre ses doigts de misanthrope céleste,
comme une nouvelle fois la conscience des hommes-enfants, pour pétrir la
première révolution d’amour. Et il se brûlait les mains sur la guerre
européenne
Soudain,
sur la tache blanche de la Russie, coulaient des fleuves de larmes, comme pour
faire fondre la Sibérie. Et du globe tout entier s’élevaient les vapeurs de
l’angoisse, provoquant en lui le vertige des abîmes
Le
Christ se fit enfant et descendit
Mais
il descendit dans le ventre d’une belle bourgeoise qui ne connaissait rien d’autre
que les devoirs de la femme — l’obéissance et la reproduction de
l’espèce — et dont l’époux portait les signes distinctifs des assassins
impunis : les galons militaires. Et il descendit sans mémoire. Grande
vertu des créateurs
Ce
fut un bel enfant, bien soigné, et il aida même son père à cracher au visage
d’un homme du peuple après avoir bafoué sa dignité. Mais soudain dans les yeux
de l’homme s’allumèrent deux lames de poignard pour crier :
militaires ! vous finirez par tomber
Et
dans le cœur du Christ de huit ans s’éveilla sachka
jégouliov.
__________
« Les frères de la forêt »,
étrange confrérie de jeunes gens, fils de notables familles du pays. Les crasseux,
les haillonneux dont le nom faisait trembler les bourgeois et qui avaient pour
habitude de décorer hebdomadairement l’horizon de rouge, quand les crépuscules
étaient déjà morts. Les frères de la forêt, qui avaient les arbres pour
maisons, et qui concluaient leurs fêtes, après s’être juré d’en finir avec les
exploiteurs du peuple, en pleurant au son des balalaïkas naïves comme des
enfants
Aurore
des révolutions.
Les
appels de Dostoïevski, Andreïev, Gorki, se répercutaient jusque dans l’âme des
loups des steppes sibériennes, et plus loin, en Chine. Et plus loin encore, en
AMÉRIQUE.
L’enfant
pâle et dépenaillé, dont la vie avait été semée de cadavres comme d’énormes
iris rouges, et dont la réputation sanguinaire se répandait à travers le monde,
fut conduit à l’échafaud comme un monstre enragé, par son père. Mais Sachka
Jégouliov poussa depuis les racines de la terre, se multipliant jusque là où
les chiffres n’arrivent plus. Sachka n’était pas mort ; dans toutes les
confréries vengeresses son nom ondoyait en un cri rouge
Les
despotismes d’Europe commencèrent à hurler comme des chiens devant les visions
d’outre-vie. Sachka Jégouliov tel un fantôme aux dimensions incommensurables
s’interposait devant le soleil, et plongeait les hommes dans l’obscurité
Devenu
vent il secouait de son onde révolutionnaire les cheveux des étudiants qui dès
lors sacrifiaient leur vie, leurs aspirations, leur jeunesse, pour s’offrir à
la cause libertaire. Devenu moelle, il parcourait l’épine dorsale des hommes ployée
sous l’humiliation, et la redressait jusqu’à la stature de la dignité
Sachka
Jégouliov chemina parmi tous les hommes de la Russie de la Liberté. Et il
souffla son haleine chaude. Comme un bain électrique, les Hommes se mirent en
mouvement. Dans l’air du monde s’insinuait une marseillaise de joie
Mais
comme tous les Sachka étaient morts dans les millions de cadavres de la guerre
européenne et de la révolution russe, le Christ s’incarna en LÉNINE
Sa
compagne, pâle et agitée de grands pressentiments, le poussait à la lutte avec
plus d’ardeur. Durant des nuits entières d’insomnies destructrices et
constructrices, ils saisissaient les piques de la liberté et démolissaient les
palais, où l’on commençait à ériger les ciments de la Conscience libre. Et
comme dans l’appel d’Andreïev ou dans les voix de Jeanne d’Arc, il sentait la
nouveauté merveilleuse d’un visage nouveau sur le corps du monde. Et il
souriait, comme une mère devant l’enfant qui vient de naître.
Le
Christ dans la cène sans Judas distribuait à tous les ouvriers du Progrès le
pain de la Liberté et le vin de la joie. Les commissaires du travail lui
serraient la main. Leurs têtes étaient couvertes, mais dans leurs yeux
souriaient les larmes
__________
À
Leningrad se trouve la tombe du Christ. Depuis les plates-formes les vents peuvent
entendre les voix des prédicateurs libertaires
La
tête du Christ sourit car le rêve qu’il a fait il y a de cela vingt siècles
connaît depuis peu sa brûlante et merveilleuse culmination
Mais
ce sont les HOMMES qui lui préparèrent le chemin.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire