19 février 2015

La critique d’avant-hier soir / Lancement Pagu (17)

Pagu et son Parc industriel
par AD

Pagu a écrit un livre prolétaire. Elle lui a donné pour nom Parc industriel et l’a signé Mara Lobo.
Mais qui est Pagu ? Ceux qui la connaissent ainsi que les chroniques de la ville disent que Pagu est le type de femme le plus intéressant que le Brésil ait produit. Belle, intelligente, libre de tout préjugé, elle est apparue, un jour, au sein de l’anthropophagisme de São Paulo, à côté d’Oswald de Andrade, en signant des vers modernistes compliqués. De là, elle s’est élevée. Et son nom a résonné à travers le pays, à présent déjà dans les chroniques policières, pour le peu de cas qu’elle faisait justement de la police…
Pagu vue par Taba
Visitant un jour São Paulo, et passant par le Largo da Sé, je fus témoin d’un horrible vacarme qui venait de l’un des immeubles, suivi de bris de vitres, de coups de feu, d’agents de la circulation et d’une foule accourant de toutes parts. Que se passe-t-il, qu’est-ce donc, et tout fut éclairci. C’était Pagu qui affrontait, révolver au poing, une centaine d’étudiants qui venaient lui demander réparation pour certaine note attentatoire au lustre des jeunes gens. Nous nous enquîmes du journal, que nous supposions être un organe de prestige, et l’on nous montra une feuille de chou pratiquement ronéotypée…
Mais Pagu, en peu de temps, devint célèbre. Garcia de Rezende raconte également une curieuse anecdote survenue dans certain théâtre, lorsque Pagu fut annoncée pour dire un poème de sa composition. Un trépignement unanime l’accueillit. Imperturbable, dans cette figure de statue grecque brunie, elle attendit que cesse le vacarme. Un, deux, trois, cinq minutes. Enfin, il cessa. Et elle commença son poème. Plus ou moins comme cela :

                              Velas

          Segunda-feira, primeira vela,
          terça-feira, segunda vela,
          quarta-feira, terceira vela…

À ce stade l’on n’entendait plus rien. Le théâtre semblait s’effondrer. Les sifflets perturbaient le voisinage huit pâtés de maisons alentour. Et Pagu, sur la scène, sereine… Il n’est pas de mal qui n’ait de fin, comme dit le proverbe. Et quand cette tempête passa elle aussi, elle continua, déjà peu audible :

          Quinta-feira, quarta vela,
          sexta-feira, quinta vela,
          sábado, sexta vela,
          domingo — uma vela de presente.

Tel était le poème moderniste-anthropophagique de Pagu…
Enfin, un jour, après la Révolution victorieuse de 1930, Pagu disparut. Où elle se trouvait, par où elle transitait, peu savaient le dire. Et celui qui le savait expliquait seulement qu’elle était à l’étranger, qu’elle était communiste… et c’est tout.
Communiste, Pagu ! Avec ce génie et ces manies, Pagu devait forcément être communiste. Parce que nous ne le serons pas dans l’absolu, nous, qui versifions encore des sonnets et rêvons de trônes. Parce que nous serons absolument nous-mêmes, nous qui n’avons pas le sang de Pagu.
À cette phrase, le lecteur le plus réel et bourgeois écarquillera les yeux. Je le vois déjà.
— Pourquoi ? Mon Dieu, elle !...
— Oui. Il n’y a que nous, parasites de sang de cafard, qui serons capables de voir ce que Pagu a vu et de rester muets. Elle, non. Elle a vu et a parlé. A crié. A hurlé. S’est battue comme une lionne pour la cause. Elle qui pouvait, par sa beauté, conquérir les millionnaires, préféra conquérir les misérables. Elle qui pouvait vivre dans le luxe, préféra vivre simplement. Elle qui pouvait s’habiller de soie, porte un modeste vêtement de zéphyr.
Pagu fume. Marche comme un homme, le pas ferme. Et dit les gros mots que disent les hommes. C’est un type original, en somme, que cette Pagu.
Eh bien c’est ce type original, cette Pagu, qui a publié sous le nom de Mara Lobo (pourquoi ?) ce roman prolétaire qui s’appelle Parc industriel.
En aucun cas ça n’est un sujet pour demoiselles. On pourrait même dire qu’il est impropre aux enfants et aux jeunes filles. Et certains passages, par le réalisme qu’ils contiennent, aux personnes impressionnables…
À ce stade on peut calculer ce qui ne se trouve pas dans ce premier roman. Toutefois, tel qu’il est, qu’on ne le juge pas exclusivement tel… C’est, en premier lieu, un roman réel. Et, étant réel, il ne pouvait manquer de contenir ce qu’il contient. Mais aucun autre n’a raconté mieux que lui, jusqu’à présent, la tragédie ouvrière. Toute. Tout entière. Intégrale. Sans fioritures ni poésie bourgeoise.
Pagu a marqué un point avec Parc industriel.
Et elle en marquera d’autres à chaque fois qu’elle publiera une œuvre du genre.
Et, à la fin de la partie, elle l’emportera dix à zéro sur l’adversaire.
Vous en doutez ? Mais oui…

(AD, « Pagu e o seu Parque industrial »,
O Malho, Rio de Janeiro, 15 avril 1933, p. 6.)

Dans le texte : ill. et légende originales.


À paraître :
Patrícia Galvão (Pagu)
Parc industriel
(roman prolétaire)
Inédit en français
Prologue de Liliane Giraudon
Le Temps des Cerises
mars 2015

18 février 2015

Dans les archives de la police politique / Lancement Pagu (16)

São Paulo, 23 janvier 1936, au soir : Patrícia Galvão (1910-1962), dite Pagu, membre du PCB illégal, première femme incarcérée pour raisons politiques au Brésil, dès 1931, et surveillée de plus en plus étroitement par la police politique, le Deops (Departamento de Ordem Política e Social), qui intensifiait alors la traque des activistes communistes au lendemain de l’insurrection manquée (nov. 1935) de Luís Carlos Prestes — Pagu, lasse, est enfin appréhendée « en flagrant délit d’action extrémiste » (comme le rapporte la presse), c’est-à-dire apparemment sur le point de transmettre du matériel de propagande, en pleine rue, lors d’un rendez-vous clandestin.
Ce n’est pas sa première arrestation, mais ce coup de filet augure de sa mise à l’ombre pour un certain temps : inculpée de crime politique, relaxée par la Justice Fédérale de São Paulo (faute de preuves concluantes) puis condamnée plus sûrement à deux ans et demi de prison par le Tribunal Militaire de Rio, elle s’évade en octobre 1937 pour quelques mois, à la faveur d’une hospitalisation, s’engage dans un groupe trotskiste dissident, et se voit nouvellement arrêtée en avril 1938 et condamnée à deux ans par le Tribunal de Segurança Nacional. De 25 à 30 ans, près de cinq années, cavale comprise, dans les geôles d’une sombre dictature. Victime, parmi bien d’autres, de ces années de terreur dans le Brésil de Vargas.

Le procès-verbal de son interrogatoire, le jour-même à la Surintendance de l’Ordre Politique et Social, jette une lumière crue sur ce que pouvait être alors le quotidien d’un militant poussé à la clandestinité, comme sur l’humeur politique de Pagu, en consignant…

que depuis l’année 1930 la déclarante sympathise avec le communisme, parce qu’elle voit des injustices dans le régime présent et que seul le Parti Communiste peut y apporter une solution, en installant la dictature du prolétariat dans un premier temps, pour ensuite établir le régime communiste ; que, si la déclarante en ayant l’occasion, elle a l’intention de prêter main forte, la déclarante se refuse à déclarer si elle aidera ou non la lutte révolutionnaire ; que la déclarante a déjà été détenue douze fois, plus ou moins, toujours sans aucune preuve ; que la déclarante a été arrêtée une fois à Santos durant un meeting du « Secours Rouge », Herculano de Souza étant mort à cette occasion ; que la déclarante, quant au matériel trouvé à son domicile, doit informer qu’elle n’en était que dépositaire, toute question à ce sujet étant inutile, parce qu’elle ne sait pas le nom de la personne qui l’a laissé là, ne le connaissant que de vue ; que la déclarante adopte le nom de « Paula » depuis douze ou quinze jours, parce qu’elle savait qu’elle était recherchée par la police ; que la déclarante réside dans la rue susmentionnée [rua Domingos de Morais] depuis douze ou quinze jours, étant donné qu’elle a résidé auparavant dans la maison d’un conducteur de la Light, Rizzieri Mazziotti, vers le Bosque da Saúde, durant huit jours ; que de cette adresse la déclarante est allée résider à Santo Amaro, rue Senador Flaquer, dont elle ne se rappelle plus le numéro, ne faisant qu’y résider ; que la déclarante, contre la volonté du conducteur Rizzieri Mazziotti, a laissé dans sa maison une machine à écrire, avec laquelle elle travaillait sur des traductions et des services particuliers ; que la déclarante a résidé également à la rédaction du journal A Plateia, étant assuré que la machine l’a suivie là également ; que, quant aux papiers stencils trouvés à son domicile aujourd’hui, la déclarante doit également dire qu’ils ne lui appartiennent pas ; que la déclarante est arrivée d’Europe il y a trois mois plus ou moins et que, de passage, elle s’est trouvée en Russie, y ayant perfectionné sa sympathie pour le communisme s’agissant du seul pays où il a été installé ; que, quant au matériel appréhendé aujourd’hui à son domicile, concernant l’« Aliança Nacional Libertadora » et le « Governo Nacional Popular Revolucionário », elle ne peut non plus rien dire, car, comme elle l’a dit, elle en était dépositaire, ne sachant rien à ce sujet. Elle n’a rien dit de plus.

(doc. dactylographié, dossier P. Galvão du Fonds Deops,
Archives Publiques de l’État de São Paulo ;
reproduit dans Viva Pagu : Fotobiografia de Patrícia Galvão,
éd. de Lúcia Maria Teixeira Furlani et Geraldo Galvão Ferraz,
Santos/ São Paulo, Unisanta/ Imprensa Oficial do Estado de São Paulo, 2010, p. 156.)

Photo de P. Galvão, fournie par les services de police
et diffusée par la presse en janvier 1936 :
fonds Lúcia Maria Teixeira Furlani / Centro de Estudos Pagu Unisanta.

Trad. A. C.

D'un titre l'autre / Lancement Pagu (15)

São Paulo 1933/1968 : du roman prolétaire à la chronique chantée du tropicalisme, regards sur un « parc industriel »...

Parc industriel
par Tom Zé

Y a qu’à réchauffer                                                                                         [chœur]
Et utiliser,
Y a qu’à réchauffer
Et utiliser,
Parce que c’est made, made, made, made in Brazil.
Parce que c’est made, made, made, made in Brazil, Brazil.

Retouchez le bleu du ciel                                                                               [solo]
Banderoles dans le cortège
Grande fête dans toute la nation.
Faites vos prières au réveil
Le progrès industriel
Vient nous apporter la rédemption.

Y a des filles de la pub
Des hôtesses de l’air et de la tendresse à l’affiche,
Suffit de regarder au mur,
Et ma joie
Se retape tout d’un coup
Car nous avons le sourire en bouteille
C’est déjà prêt et homologué.

Y a qu’à réchauffer
Et utiliser,
Y a qu’à réchauffer
Et utiliser,
Parce que c’est made, made, made, made in Brazil.
Parce que c’est made, made, made, made in Brazil, Brazil.

Retouchez le bleu du ciel
Banderoles dans le cortège
Grande fête dans toute la nation.
Faites vos prières au réveil
Le progrès industriel
Vient nous apporter la rédemption.

La revue moraliste
Dresse la liste des péchés de la vedette
Allons voir
Et y a un journal populaire qu’on
Ne presse jamais
Parce qu’il peut dégouliner.
C’est une banque de sang sous reliure
C’est déjà prêt et homologué,

Y a qu’à feuilleter
Et utiliser,
Y a qu’à feuilleter
Et utiliser,
Parce que c’est made, made, made, made in Brazil.
Parce que c’est made, made, made, made in Brazil, made in Bra-a-a-a-a-, Brazil.

(texte de « Parque industrial », chanson écrite,
composée et interprétée par Tom Zé avec Os Versáteis
en face B du LP Grande liquidação, Rozenblit, 1968
[rééd. CD chez Mr Bongo])

Trad. A. C.



Titre (et album) en écoute libre sur le site du label Mr Bongo.

16 février 2015

Le Carnaval d’avant-hier soir / Lancement Pagu (14)

Pagu Face B
l’égérie oubliée du Carnaval de 1930 !

Pour l’ami Augusto Massi,
éditeur scrupuleux
de Poesia completa de Raul Bopp.

Février 1932. Otávia, la prolétaire militante, quitte la Colonie de prisonniers politiques de Dois Rios, après six mois de déportation pour agitation syndicale. « La deuxième classe du train de nuit qui la reconduit à São Paulo apporte aussi les derniers sambas de Rio de Janeiro. Les préoccupations de la lutte sociale ont déjà envahi la chanson populaire./ — Tournons !/ — Tournons !/ Ce samba/ Va finir en prison. » Et pourtant, en cette saison où le Carnaval de Rio a été officialisé, « il y a eu du champagne à gogo au [Théâtre] Municipal » mais « bien des gens sont tombés dans la rue, de faim ». En dénonçant une liesse nationale qui « étouffe et trompe la révolte des exploités », dans Parque industrial (1933), Patrícia Galvão fait aussi le procès de qui elle fut : un produit, somme toute, de l’industrie du divertissement. C’est Mara Lobo, qui signe, et qui se retourne contre Pagu, laquelle avait été non seulement « l’annonce lumineuse de l’Anthropophagie », côté avant-garde mondaine, mais aussi, côté culture de masse, un thème éphémère de la chanson populaire… C’est ce qu’il convient d’établir.

« Pagu » naît à la lettre en 1928, femme-concept inventée par des hommes, figure de cette élite culturelle qui assure le spectacle, photos à l’appui, dans les pages des magazines, lorsque Raul Bopp, membre du groupe de la Revista de Antropofagia, publie en forme d’hommage le poème « Coco de Pagu » dans la revue grand public Para Todos (Rio de Janeiro, n°515, 27 octobre 1928), avec un portrait (supposément) de l’intéressée par Di Cavalcanti (dédicataire du poème). Sensation et notoriété soudaine : « Bopp a fait un poème pour elle. Et le Brésil a connu Pagu. […] Quand on voit Pagu, on se répète pour soi ce que Bopp a écrit », notait Clovis de Gusmão (Para Todos, n°555, 3 août 1929). En se donnant des airs folkloriques, par référence au coco (une danse traditionnelle du Nordeste, ou bien le chant qui s’en détache), le texte célébrait rien de moins qu’une beauté fatale — ici dans une version française sans grâce particulière :

Pagu a des yeux doux
Para Todos (27 oct. 1928)
Des yeux de je-ne-sais-quoi
Quand on est près d’eux
L’âme se met à souffrir.

Aïe Pagu eh
On souffre parce que c’est
[bon de faire souffrir

Pagu ! Pagu !
Je ne sais pas ce que tu as.
Qu’on le veuille ou non,
On te veut du bien.

Eh Pagu eh
On souffre parce que c’est
[bon de faire souffrir

Tu as un corps de serpent
Indolent et tout ondulé,
D’un petit venin délicieux
Qui nous fait souffrir la bouche.

Aïe Pagu eh
On souffre parce que c’est
[bon de faire souffrir

Je te veux pour moi.
Je ne sais pas si tu veux de moi.
Si tu veux aller bien loin
J’irai là où tu veux.

Eh Pagu eh
On souffre parce que c’est bon de faire souffrir

Mais si tu veux être tout près
Vraiment tout près d’ici
Alors… tu peux venir
Aïe… ti ti ti, ri ri ri… ih…

Eh Pagu eh
On souffre parce que c’est bon de faire souffrir

Le poème fit son petit bout de chemin, comme une réclame, avant d’être recueilli par Bopp dans Urucungo (poemas negros) (1932), plus tard remanié et retitré simplement « Coco ». D’abord repris dans Maracajá (suppl. littéraire de O Povo de Fortaleza, 7 avril 1929), puis dans A Manhã de Rio de Janeiro (11 août 1929), il fut aussi porté sur la scène par sa muse même. Car la belle et jeune Pagu, en effet, tout juste sortie de l’École Normale d’institutrices, et non sans s’être classée dans un « Concurso Fotogênico de Beleza Feminina e Varonil » promu par la Fox en 1927, se faisait alors connaître dans le sillage du groupe anthropophage comme déclamatrice de poésie moderniste, donnant des pièces de sa composition, des poèmes de son amant et prochain époux, l’anthropophage en chef Oswald de Andrade, et de Raul Bopp, dont ce « Coco de Pagu », donc, qu’elle interpréta notamment lors d’une réception au Teatro Municipal de São Paulo le 5 juin 1929, à la faveur d’une prestation devant une audience houleuse, et remarquée par la presse — « révélant, rapporte un journaliste, des beautés cachées dans le poème de Raul Bopp », ce dernier se souvenant (en 1966) d’une Pagu « ajoutant aux vers qu’elle disait de légères doses de malice »…

Tout cela est connu, depuis que l’histoire du mouvement moderniste est écrite par le menu (ou presque), et depuis que l’on s’est penché de près sur la biographie de Pagu. Mais ce n’est pas tout. Ce que l’on sait moins, c’est que par le truchement du poème de Bopp, Pagu devait atteindre jusqu’à la chanson populaire, et ce dans le contexte carnavalesque. Une autre beauté du moment, Laura Suarez (1909-1990), Miss Ipanema 1929, compositrice et interprète, actrice au théâtre, bientôt au cinéma et plus tard à la télévision, se trouva composer, dans le genre toada, une chanson sur le poème de Bopp, qu’elle donna par exemple lors d’un récital au Teatro Lyrico de Rio le 19 juillet 1929. Elle lança bientôt, début 1930, son premier 78t. (disque Brunswick n°10.015) : des deux toadas qu’elle y chantait, accompagnée par les guitares du Conjunto Típico Brasileiro Bomfiglio, l’une, en face B, n’était autre que sa mise en musique de « Coco de Pagu ». Le titre fut diffusé les 15 et 22 janvier et 12 février 1930, au soir, sur les ondes de la Radio Sociedade Record (São Paulo), dans le programme « Hora Brunswick ». L’enregistrement fut salué dans les colonnes d’O Malho (Rio, 8 février 1930), dans celles du Correio da Manhã (Rio, 9 février), avant quoi la revue Phono-Arte du 30 janvier 1930 (ci-contre) avait donné la transcription du texte « sur écoute du disque » (Bopp n’y étant semble-t-il pas crédité), en classant la chanson (peut-être pas la mieux indiquée) parmi les possibles succès du Carnaval de 1930…

(Autant que l’on sache, il n’en fut rien. Cette année-là, les succès du Carnaval furent plutôt deux marchinhas devenues autrement des standards : celle qu’enregistra la grande débutante Carmen Miranda, Pra você gostar de mim, une composition de Joubert de Carvalho arrangée par Pixinguinha ; et celle d’Ary Barroso, Dá nela, triste incitation à l’agression phallocrate, qui résonne à ce titre dans le premier roman de Jorge Amado, O País do Carnaval (1931), où elle se trouve mise en application — comme dans celui de Pagu, Parque industrial (1933), mais pour y être retournée en un geste d’émancipation féminine par l’égérie frustrée de 1930, devenue Mara Lobo…)

De coco en toada, et en plein Carnaval 2015, redécouvrons donc cette archive confidentielle, ici révélée en exclusivité :




N. B. : « Coco de Pagu » fut également interprété, dans leurs propres compositions, vers 1935 par une certaine Leticia de Figueiredo (encore à découvrir), et bien plus récemment par Beatriz Azevedo (sur le CD Alegria, en écoute ici.)

(L’identité entre le poème de Bopp et la composition de Laura Suarez n’aurait pu être confirmée sans le matériel sonore généreusement communiqué -et ici mal reporté- par le journaliste Marcelo Bonavides, auteur du blog Estrelas que nunca se apagam. Qu’il en soit chaleureusement remercié. A. C.)

15 février 2015

La critique d’avant-hier soir / Lancement Pagu (13)

Notes
Pagu

São Paulo vient de se réaffirmer à l’avant-garde littéraire qu’elle occupe avec l’apparition d’un roman social de Mara Lobo (Pagu) intitulé Parc industriel et qui a pour sujet la lutte déjà définie dans le grand centre économique du pays entre la classe capitaliste et la classe prolétaire. Ce livre, qui a rencontré un grand succès de librairie, est écrit avec une liberté inouïe mais sans perdre sa finalité de propagande sociale.
Dans le Jornal do Brasil, le célèbre critique et académicien João Ribeiro l’a considéré comme un travail merveilleux et poignant dans presque toutes ses pages.
Les personnages de Parc industriel sont tirés sur le vif de la société pauliste et de ses milieux prolétaires.
En eux se rencontrent et s’entrechoquent les différents courants idéologiques qui définissent la lutte des classes, toujours plus aiguë dans le développement de la crise mondiale.
L’atmosphère de désagrégation des classes possédantes met en relief la lutte prolétaire qui s’agite dans la São Paulo du capital et du travail. Le langage cru des dialogues de Parc industriel résulte de la copie fidèle de ce qui se passe dans l’un et l’autre secteur. C’est en fin de compte le langage d’un livre impressionnant, qui ne peut avoir de plus grande fatalité. Le nouveau Brésil, résultat des transformations économiques, politiques et sociales postérieures à octobre 1930, a trouvé en Mara Lobo ou Pagu (dont le véritable nom est Patrícia Galvão) un notable conservateur qui en outre possède le sens dramatique et social des situations de classe.
Parc industriel constitue de fait un excellent début d’écrivain, bien plus important que les poèmes inédits qui ont classé Pagu dans le concours lancé par la revue O Malho pour savoir quelle est la plus grande poétesse brésilienne actuelle.
Pagu, qui a adopté ce pseudonyme il y a plusieurs années, dans le journalisme de São Paulo, va désormais partir pour Leticia, comme correspondante de guerre de différents journaux.

(Anonyme, « Notas / Pagu »,
Diário da Manhã, Vitória (Espírito Santo), jeudi 9 mars 1933, p. 1.)



À paraître :
Patrícia Galvão (Pagu)
Parc industriel
(roman prolétaire)
Inédit en français
Prologue de Liliane Giraudon
Le Temps des Cerises
mars 2015

14 février 2015

Eh Pagu, eh ! / Lancement Pagu (12)

Eh Pagu, eh !
Court-métrage sur la vie de Patrícia Galvão,
écrit et réalisé par Ivo Branco (1982).


À paraître :
Patrícia Galvão (Pagu)
Parc industriel
(roman prolétaire)
Inédit en français
Prologue de Liliane Giraudon
Le Temps des Cerises
mars 2015

Le comic strip politique d’avant-hier soir / Lancement Pagu (11)


Cliquez pour agrandir !
Légendes :
(1) Kabelluda fit un meeting communiste sur la Praça da Lamparina
(2) Elle fut arrêtée
(3) Fusillée
(4) Au troisième jour elle ressuscita d’entre les morts ! [Dans le dessin : Z’allez me le payer !]

(de la série « Malakabeça, Fanika e Kabelluda », tenue par Pagu
dans O Homem do Povo, São Paulo ; ici dans le n°4, 2 avril 1931, p. 6.)



13 février 2015

People / Lancement Pagu (10)

Qui donc fait la couverture du Matricule des Anges n°160 de ce mois de février ?
C’est bien sûr Liliane Giraudon, qui fut la première éditrice française de Pagu (dans Banana Split en 1985) et qui préface le roman Parc industriel à paraître au Temps des Cerises !



(Dossier « Liliane Giraudon & Jean-Jacques Viton » par Emmanuel Laugier, p. 16-26.)

Au courrier des lecteurs / Lancement Pagu (9)

S. Paulo, 14 avril 1931.

Camarade Pagu.

Je n’aime pas que vous vous moquiez de tout le monde, surtout des jeunes étudiantes. J’ai une fille à l’École Normale à qui j’apprenais à être antireligieuse et communiste, conformément aux leçons d’O Homem do Povo. Mais depuis que vous vous êtes moquée des jeunes filles, je me demande si cela vaut la peine d’être antireligieuse et communiste de cette façon ?
Quelle belle moisson de fruits O Homem do Povo ne ferait-il pas dans la propagande communiste, s’il employait un autre langage et d’autres manières pour se moquer de qui le mérite, y compris les curés. Étant donné la transformation qui s’est opérée en moi en lisant le bel article de Hélio Negro, sur ce qu’est le communisme, imprimé dans les premiers numéros, je ne sais plus bien le titre, mais qui était écrit dans un langage noble et sain.
Dans ce même numéro (8) on lit un bel et convaincant travail de Raul Maia, sans parler de l’édito magistral d’Oswald de Andrade.
Je termine en envoyant un salut enthousiaste à O Homem do Povo, qui, avec l’attaque de ces beaux jeunes gens, a gagné en popularité et est devenu très connu.
Qu’il continue, de l’avant, à éduquer les consciences et à propager le communisme, mais sans se moquer de ceux qui le méritent en termes peu recommandables à la bonne éducation.
Je suis franche, parce que je suis sincère et que j’aime O Homem do Povo, qui parle le langage convaincant de l’homme qui travaille et connaît le besoin, de l’homme qui travaille et endure le froid et la faim.

Walkiria de Souza.


(Lettre manuscrite, relative au n°8 d’O Homem do Povo,
le dernier paru avant suspension définitive par la police ;
dossier Patrícia Galvão (Pagu) du Fonds Deops
[Departamento de Ordem Política e Social],
Archives Publiques de l’État de São Paulo ;
doc. publié dans l’éd. fac-similé de la revue :
São Paulo, Globo/ Imprensa Oficial, 2009, p. 53.)

Trad. A. C.




L’humour d’avant-hier soir / Lancement Pagu (8)

Les styles caricaturés
par Osvaldo da Sylveyra

Patrícia Galvão (Pagu)

U.R.S.S.
(poème soviétique)

« à qui est cette 4 cylindres
qui passe en ronflant
sur l’Av. Paulista
comme un sanglier
piétinant
celui qui passe ?
elle est à cet imbécile
de petit-bourgeois
qui travaille
jusqu’à 10h chez Matarazzo ;
mais je me vengerai
’tendez voir !
un jour moi aussi
j’achèterai une ford
à crédit
et je montrerai à ces types-là
comment on les piétine !
vous croyez que j’ai peur
du Cabinet ?
tss !!! »

(Osv. da Sylveyra, « Estylos em caricatura / Patrícia Galvão (Pagu) »,
O Malho, Rio de Janeiro, n°1576, 4 mars 1933, p. 11.)



À paraître :
Patrícia Galvão (Pagu)
Parc industriel
(roman prolétaire)
Inédit en français
Prologue de Liliane Giraudon
Le Temps des Cerises
mars 2015

L’édito d’avant-hier soir / Lancement Pagu (7)

[L'Homme du Peuple]

Ordre et Progrès
par Oswald de Andrade

Nous n’avons ni généraux ni prophètes. Nous sommes l’opinion libre mais bien informée.
Nous savons nous positionner dans l’espace-temps.
Nous savons qu’il existe à São Paulo un courant séparatiste qui préfère l’occupation étrangère à l’évolution du Brésil dans la direction de l’explosion du monde par la guerre et par la révolution sociale.
Nous savons qu’aux frontières du Sud il existe un grand chef* capable de créer une aventure de caractère romantique et populaire.
Nous savons que le parti communiste, aidé par les faits, prépare les masses des usines et des campagnes, tandis que la résistance Koulak se forme dans la dissolution naturelle des latifundios. Dans ce secteur, le déterminisme historique se divise en deux et s’affronte.
Nous savons qu’il y a de mystiques estomacs vides au Nord-Est, des arrivistes dans le Sud, des indifférents à l’Ouest, des canons impérialistes dans nos eaux.
Nous savons qu’existe l’aile des gauchers, dans le monde comme ici. Y adhèrent ceux qui, croyant être de gauche, ne sont rien d’autre que des droitistes confus.
Entre les uns et les autres, nous nous positionnons avec une immense et claire sympathie du côté des revendications de notre peuple exploité.
Notre programme est simple — il suffit que d’intégrer notre drapeau. Donner vie, force et signification à une devise qui hier encore semblait vide et ironique — ORDRE ET progrès. Miracle des idées dites subversives !
Nous voulons la révolution nationale comme étape vers l’harmonie planétaire que nous promet l’ère de la machine.
Contre les grands trusts parasitaires qui vivent de notre bain turc de peuple agriculteur. Nous voulons la révolution technique et donc l’efficacité américaine. Nous admirons la Russie actuelle, car désordonnés que nous sommes encore, nous devons respecter les maisons avec comptabilité. Nous combattrons donc du côté de la rationalisation économique et contre le colin-maillard de la production capitaliste. Ordre économique, progrès technique et social. En 1923, la Russie avait un déficit de près de 6 millions de roubles dans sa métallurgie, tandis que prospéraient de manière stupéfiante les brasseries et les petits bars. Dans n’importe quel pays capitaliste orienté par les forces aveugles du marché et par le profit anarchique de l’offre et de la demande, les bars auraient prospéré comme ici le café sous la productive vigilance de MM. Lazard Brothers, et la métallurgie aurait péri.
Mais dans la patrie de Lénine, c’est le contraire qui se produisit. Il n’y eut jamais surproduction de brasseries et la métallurgie, qui au début fut aidée, concentre aujourd’hui les merveilleux résultats du plan quinquennal.
Ici, les capitaux étrangers ont étrangement déformé notre économie.
D’un pays qui possède la plus grande réserve de fer et le plus haut potentiel hydraulique, ils ont fait un pays de dessert. Café, sucre, tabac, bananes.
Qu’ils nous laissent au moins les bananes !
Les capitaux étrangers ont acheté nos chutes d’eau et ont créé un sordide et mol urbanisme colonial qui est devenu ce qu’ils désiraient — l’un des meilleurs marchés pour leurs produits et leurs hochets.
De la sorte, l’or entre par le café et sort par le pot d’échappement des automobiles. Nous dépensons trois cent mille contos annuels en pneumatiques, essence ou choses de ce genre. Et l’Amazonie du caoutchouc comme le bassin de l’alcool-moteur périssent.
Notre capacité intérieure de consommation pour le café (40 millions d’habitants) serait normalement de 5 millions de sacs par an. Mais qui a dit que le Pauliste ou n’importe quel autre homme riche du littoral s’est jamais incommodé plus que lyriquement des populations affamées du Nordeste ou des récents esclaves de Mister Ford ? Nous protégeons le sel d’Espagne contre la production des salines du Rio Grande do Norte. Nous mangeons la pomme de Californie, la morue et la sardine, mais nous maintenons au plus avilissant des bas niveaux celui qui produit les fruits les meilleurs du monde et celui qui pêche l’abondant poisson de nos rivières et de notre mer. Si nous n’achetons rien aux autres États du pays, il est plus que logique que nous suffoquions sous 22 millions de sacs de café, la pierre y compris !
Dans le tram où nous montons, dans le cinéma où nous entrons, dans le pain que nous mangeons, nous mettons avec le sourire la généreuse obole de plus de 50% pour les petits pauvres étrangers qui ont aidé à créer notre grandeur.
Telle est la situation du Brésil, dans laquelle O HOMEM DO POVO se situe pour dire ce qu’il endure, ce qu’il pense et ce qu’il veut.

(O. de Andrade, « Ordem e Progresso »,
édito d’O Homem do Povo, São Paulo, n°1, 27 mars 1931.)

* Luís Carlos Prestes (1898-1990), figure majeure du tenentismo, mouvement politico-militaire insurrectionnel dans les années 1920 ; passé au marxisme et alors en exil à Montevideo (Uruguay).
Trad. A. C.