17 mai 2019

Du nouveau sur Pagu

Une chose doit être dite : quarante ans après les premières recherches sur le sujet, et alors même que les travaux de nature biographique nont pas manqué de s’accumuler, on n’en finit pas d’explorer les archives de presse et de mettre la main sur de nouveaux faits relatifs à la vie stupéfiante de Pagu (Patrícia Galvão, 1910-1962), de réviser, d’augmenter la chronologie de péripéties de toutes sortes, entre menues anecdotes et événements plus ou moins majeurs… Les récentes éditions critiques du roman Parc industriel (française en 2015 et brésilienne en 2018), puis l’édition française de son autobiographie (Matérialisme & zones érogènes, Le Temps des Cerises, 2019), ont pu établir des éléments jusqu’alors inconnus — et vous pensez bien qu’on ne peut pas tout retenir, encore, dans les appareils critiques. Ces apports ne sont jamais vains puisqu’ils permettent à la fois de sortir de l’ornière des clichés approximatifs qui finiraient presque par galvauder une figure trop mythique, et de compléter considérablement notre connaissance et notre compréhension d’une « vie-œuvre » autrefois défrichée par Augusto de Campos, ce pionnier.

L’internationale des amis de Pagu fait son œuvre (tandis que sétoffent les bibliothèques numériques), et pour cette fois c’est la chercheuse et écrivaine brésilienne Adriana Armony, qui enquête actuellement sur le séjour parisien de Pagu de l’été 1934 à l’été 1935 (période peu ou prou connue, mais encore très imprécisément documentée, mal balisée), qui vient de nous dégoter ces petites nouvelles parues dans le n°265 de La Défense (Organe de la Section française du Secours Rouge International) (Paris, 8e année), en date du vendredi 7 septembre 1934.


Une arrestation de plus, dans le parcours erratique de la jeune militante communiste qui était partie seule, à 23 ans, faire le tour du monde, et déjà une menace d’expulsion alors qu’elle venait juste de débarquer à Paris, expulsion qui ne devait intervenir, dans d’autres circonstances, qu’un an plus tard.

En page 3 de cette livraison de La Défense, une notule insérée dans la « Quinzaine de la répression (du 16 au 31 août) / Contre les immigrés » donnait ainsi l’alerte, coquille comprise : « Galvao Pagne [sic] est arrêtée sans motif et expulsée de France. »

   

Absconse information développée en page 4, dans « La page de nos correspondants : la vie de nos comités et les petites nouvelles des villes & villages », rubrique « De la région parisienne » :

Une scandaleuse expulsion dans le 17e
     
Notre camarade Patricia Galvao, de nationalité brésilienne, a été arrêtée samedi 26 août, sous prétexte de distribution de tracts. Elle se trouvait dans le square des Batignolles où avait lieu effectivement une distribution de tracts contre les manœuvres aériennes, mais elle n’y participait pas, étant au bras de son compagnon. Le gardien du square la désigna aux agents parce qu’elle portait une cravate rouge.
Patricia Galvao ne fut relâchée que lundi soir, après être restée plus de 24 heures sans nourriture, après avoir été insultée grossièrement, et on lui signifia alors un arrêté d’expulsion.
Contre cet acte d’arbitraire, les travailleurs du 17e doivent protester, signer par milliers des listes de pétition pour obtenir le retrait de cette mesure inique.
    

  

Voilà donc en partie éclaircies, et ce n’est pas rien, la date et les circonstances de l’une des arrestations de Pagu durant son étape parisienne, qui furent, croit-on savoir, au nombre de trois. L’écho nous dit quelque chose, en outre, de l’intégration de la « camarade » Pagu dans les réseaux militants, communistes ou antifascistes, alors actifs dans la capitale française. Il faudrait aussi identifier, un jour, peut-être, quel fut ce « compagnon » de la belle Pagu (déjà séparée d’Oswald de Andrade) ; pour sûr quelque descendant aurait des souvenirs à divulguer, qui sait quelques papiers et documents oubliés dans un grenier ? Affaire à suivre, naturellement.

Source des images : gallica.bnf.fr / BnF

11 mai 2019

Matérialisme & zones érogènes : rencontre autour de la Brésilienne Pagu


La librairie Texture et les éditions Le Temps des Cerises, dans le cadre de la Semaine de l’Amérique latine et des Caraïbes, vous invitent à une rencontre autour de Pagu (Patrícia Galvão, 1910-1962), écrivaine et militante révolutionnaire brésilienne, auteure du roman prolétarien Parc industriel et de l’autobiographie Matérialisme & zones érogènes, tous deux traduits par Antoine Chareyre.

Présentation, lecture et discussion en présence du traducteur, avec la participation d’Élodie Dupau et de Juliette Combes.

Jeudi 23 mai, 19h30
Librairie Texture
94 av. Jean Jaurès, Paris 19e

23 avril 2019

Hernández Franco - L'homme qui avait perdu son axe (4/17)


Mon ami l’inventeur

L’âme des inventeurs se consume, dans un feu d’inquiétude, devant les autels d’Onan — demi-dieu.
L’inventeur est le poète de l’Absurde par excellence, le cavalier éternel du coursier de l’Hypothèse, le jongleur d’équations, le ménestrel des formules chimiques, le sourcier qui avance à tâtons…
Le poème de l’inventeur se complique lorsque, le tirant du domaine de l’abstrait — que l’imagination rend élastique — la Gravitation Universelle, qui est une forme du Sens Commun, le fait tomber dans le domaine du concret.
C’est à ce moment-là, justement, que bien des inventeurs font leur apparition, brusquement, sous les roues des trains souterrains.
Et il doit en être ainsi.
Un poète raté, par exemple, est un cas comique. Acrobate, inhabile, sur la corde raide des Élucubrations, il s’est trouvé, un beau jour, à gesticuler sur le filet superflu de la Rhétorique. Et il n’a pas de raison de se suicider. Le geste ne serait pas compris, outre qu’il serait inutile. Le poète raté doit continuer à vivre jusqu’à ce que, par son humilité, il répare l’affront fait à l’Humanité par ses strophes et ses alexandrins.
Pour l’inventeur, c’est autre chose. L’inventeur échoue quand — déjà presque plein d’un Eurêka ! triomphant — la Matière, la Chose, l’Inanimé s’anime dans sa résistance et dit : NON !
C’est le triomphe, momentané, mais écrasant, du concret sur l’abstrait.
La mort d’Ariel.
C’est, pour l’homme, redevenir l’inventeur qui n’a rien inventé. Trouver le grand A ou le petit a qui, dans une équation lointaine, fut coupable du désastre, est chose insensée. Conscient de sa responsabilité, l’homme doit se suicider pour éviter à ses contemporains le spectacle d’une tragédie de plus.
*
*   *
J’ai connu au cours de ma vie plusieurs inventeurs. J’ai fait leur connaissance quand ils luttaient encore, sur le papier, avec leurs « mécaniques » imaginaires qui devaient révolutionner le monde. J’ai fait leur connaissance quand ils n’avaient pas encore senti la morsure féroce de la Matière, dans leurs cervelles en ébullition.
Au milieu des boxeurs, des poètes, des peintres, des prostituées, des hommes de bien, des invertis, des pédérastes et d’autres catégories de personnes — au milieu desquelles je suis tombé avec ma curiosité et ma sincérité — les inventeurs occupent une place inquiétante dans ma mémoire.
Depuis ce matin, je songe à la dernière phrase que m’a dite Amado Campos, un jeune homme qui rêvait de construire un aéroplane sans moteur. — Le vol attire, par tout ce qu’il a de beau, ces infatigables rêveurs.
Amado Campos me dit :
J’apprends à jouer de la flûte !
Voilà la phrase sombre et dénuée de sens apparent qu’il laissa tomber sur ma tête quand nous nous rencontrâmes, en cet après-midi d’automne, près de la Sorbonne. Je suppose qu’ainsi se manifestaient les prédictions des augures ou qu’ainsi les devineresses antiques distillaient-elles leur dialectique.
*
*   *
Je vais dire ici comment les choses s’enchaînèrent jusqu’à parvenir à la synthèse de cette phrase.
Personne ne me présenta Amado Campos. Notre amitié naquit sans que nous nous en fussions rendu compte. Nous fûmes amis. Chétif, pâle, grand, millionnaire : tel était Campos. Je savais seulement de lui qu’il était venu en France pour étudier le français. Cela, il me l’avait dit lui-même. Je devinai que son tailleur était un homme plein d’humour.
Mais, un beau jour, parmi les miroirs embués d’un café, Campos « m’ouvrit son cœur » :
— Je ne suis pas venu étudier le français… Je suis venu parce que je veux lancer sur le marché mondial un appareil de mon invention. Un aéroplane sans moteur. Il est déjà construit ; venez chez moi. Vous le verrez. Jurez-moi sur l’honneur que vous n’êtes pas ingénieur… que vous ne me volerez pas ma gloire…
Il me fut facile de lui démontrer que je bats un record d’inexactitude en sciences exactes. Nous partîmes.
Évidemment, l’appareil était construit. D’une taille de dix centimètres, en papier satiné, il était fixé avec une épingle, comme un papillon, sur le mur.
— Regardez-le !
Je le regardai. Cela n’avait pas de moteur. C’était un aéroplane. Un aéroplane sans moteur.
Je félicitai Campos.
Debout sur une chaise, l’inventeur projetait son aéroplane contre le mur et l’avion en papier, en faisant quelques pirouettes, venait s’écraser sur la table de nuit….. Merveilleux !
— Comment le trouvez-vous ?
Sans rien calculer, je répondis :
— Il sera beaucoup mieux quand il aura son petit moteur…
Je compris. J’avais dit une énormité.
Quelques mois plus tard, je cessai de rendre visite à Campos, car je le trouvais toujours, une paire de ciseaux à la main, en train de faire ses aéroplanes en série. Je finis par croire qu’il s’était tué en essayant de traverser la Seine dans l’un de ses appareils.
Il y a peu je le rencontrai, pour la dernière fois, près de la Sorbonne :
— Eh, comment ça va ? Et ton appareil ?
Et c’est alors que me tomba dessus cette phrase, la phrase terrible :
J’apprends à jouer de la flûte !

Paris, 1925.

Sylvio Floreal - Ronde de minuit (2/23)

Le vertige en marche
« Physionomie d’un quartier »

Le Brás, de jour, est un véritable poème homérique d’activité et de travail. C’est l’aspiration en marche, désabusée et audacieuse. C’est la lutte dans la fébrile apparition d’un assaut indompté, pénétrant, dominant toutes les sphères de la vie. L’effort aguerri par la furie d’enrichissement se multiplie de mille manières, prend des aspects et des proportions stupéfiantes, créant les initiatives, tramant les expédients, ourdissant les inventions, inventant les moyens qui le conduiront au triomphe monétaire.
Il se manifeste, paradoxalement, une aspiration titanesque, sous toutes les latitudes, à gagner de l’argent ! Ce sont l’inertie et l’oisiveté, d’après certains moralistes extravagants de Chine, qui rapprochent l’homme de la perfection et de Dieu. Assurément ce dispositif philosophique ne rencontre dans le Brás aucun adepte fervent — là, tout le monde conspire contre la stagnation et la paresse, en travaillant ardemment, en s’éloignant de Dieu et de la perfection et en se rapprochant de l’Homme. L’exagération et l’absurdité, dans ce quartier, agissent et prospèrent dans une alliance admirable d’entendement tacite. À côté de guenilleux et de mendiants qui quémandent une fugitive aumône, passent des industriels arrogants et distingués. Défilent, dans des directions opposées, des matrones « mamelues » et de lestes silhouettes de petites couturières. Et la vie tourbillonne dans un mélange grisâtre.
Si la sueur était le symbole de l’honnêteté, le Brás serait, dans le concert des quartiers, le plus honnête de tous. Tous ceux qui vivent là, saisis par le désir d’accumuler une fortune, s’éreintent, s’écorchent presque animalement, dans le dessein de s’enrichir le plus vite possible. Et tout pullule dans une agitation délirante, névrotique, produite par des milliers et des milliers d’individus dominés par le désir de devenir quelque chose par l’argent. Au milieu de ceux qui ont ici fixé définitivement leur destin, il y a aussi ceux qui travaillent de leurs bras, mais en pensant toujours à leur patrie lointaine. Chez ceux-là, le fond du cerveau est coupé et traversé par des locomotives et des navires en plein tourbillon de locomotion. Heureusement, ceux-là sont la minorité. La majorité travaille avec la ferme intention de ne plus partir d’ici.
Scruté dans sa moelle, ce quartier offre un aspect fort curieux : c’est un véritable échiquier de races et de peuples, les plus étrangers par leurs sentiments et les plus différents par leurs origines, où tous, immergés dans une relative harmonie, portés par de merveilleux appétits, jouent et disputent entre eux, agressifs et astucieux, affables et calculateurs, la partie fatale pour emporter le roi argent et la tour millions !
À côté de ce spectacle d’une énorme agitation, nous surprenons, fréquemment, ceux qui sont venus ici et se sont mis dans le crâne l’idée inamovible de faire l’Amérique, d’une manière ou d’une autre. En-dehors de ces petites anomalies, nous voyons alors la plèbe qui trime dans les usines, à gaspiller sa santé, concourant ainsi à la grandeur du quartier. Et les emplois les plus contradictoires et les métiers les plus inégaux et choquants s’y confondent et entrelacent, formant un tissu exceptionnel et résistant de multiples activités qui cherchent à envahir et à dominer toutes les sphères de la lutte pour la vie.
Il y a deux grandes artères qui, centralisant le gros du commerce, coupent stupidement, en un parallélisme irritant, ce quartier : l’avenue Rangel Pestana et la rue du Gazomètre. Vers elles convergent une infinité de petites et grandes rues, ruelles, impasses, traverses, et autres monstruosités de cet acabit, impraticables, certaines encore en formation. Et toutes, comme de grosses bouches impudentes, déversent sur les deux grandes voies leur formidable populace anonyme et ambulante. Et les jours de travail, à la cadence tourbillonnante de l’agitation qui gronde, retombe, danse, se retient et bondit, passent, fendant le bruit, fouettant l’air, des hurlements, des cris, des voix, des sifflements, dans une débandade stridente qui chloroformise les oreilles et vrille les nerfs.
À chaque coin de rue de ce quartier, l’on parle une langue étrangère et l’on arbore des coutumes délirantes. Dans chaque rue, un peuple différent exhibe ses traditions. Sur chaque place, s’amusent des paquets de gamins espiègles et malpolis, produits de cette foire des peuples. Et les jours de congés scolaires, alors, le Brás, dans un grand désir patriotique de manifester son extraordinaire prolifération, en bon colonisateur du sol, exhibe sur les places et dans les rues son infatigable effort génésique, représenté par des tas et des tas d’enfants de tous les aspects et de toutes les tailles.
Brutalité ! Dans cet extraordinaire fourneau du travail, où les bras forgent le progrès, où les volontés ourdissent la civilisation et les égoïsmes hululants thésaurisent les capitaux, se fond et s’athlétise audacieusement, pour des occupations variées et des métiers différents, une génération d’hommes et de femmes, floraison splendide de semblables intégrés dans cette zone de lutte et d’activité, tous originaires de cette exotique végétation de peuples qui, une fois installés ici, compensent le mal matériel qu’ils font, en délocalisant nos capitaux vers leurs propres terres, par le bien moral qui consiste à laisser ici leurs enfants, qui constitueront sur le sol américain la famille brésilienne de demain. Toutes les races de ce quartier ont très bien déployé leurs efforts. Mais, si l’on ne dit pas que les Italiens ont fait le Brás, ceux-ci, logiquement, mourront de rage ! Faisons-les mourir de vanité, en disant que ce quartier est le produit presque exclusif de leurs efforts. C’est à eux, et seulement à eux, que l’on doit, peut-être, la prospérité de celui-ci. Et le Brás est bel et bien une possession italienne incrustée dans le flanc de São Paulo. Là, on respire une atmosphère éminemment italienne, en général, d’excellente faconde et d’enthousiasme ; et dans certaines particularités, également, nous percevons quelques brises napolitaines. On boit un vin fait de tout, sauf de raisin ; on a coutume de faire vite cuire d’avantageux plats de pâtes, et l’on joue aussi à la mora en criant, tandis que les pimpinellas et les guagliôs se promènent tout sourire, s’amourachant, comme s’ils se trouvaient sur la voie de Chiaia de la ville du Vésuve. Il y a d’autres nationalités, c’est vrai, crustacisées sur l’organisme du quartier, mais en nombres inférieurs et dispersés, disséminées ici et là, dans tous les recoins du grand bassin. On ne peut, néanmoins, nier qu’au sein de cette vaste agglomération, les Italiens, propriétaires du quartier, dans une franche camaraderie, forment la règle ; les autres, l’exception : et, même s’ils sont bien vus, ils ne sont que locataires.
Le Brás, sur la toile panoramique de la ville, vu d’en-haut à la lumière du jour, est une touche criarde de minium, où les trompes insolentes des cheminées d’usine rejettent, en une éjaculation insistante vers le haut, masquant de noir la physionomie du ciel, des rouleaux de fumée désordonnés ! Il a l’aspect d’un amphithéâtre en combustion, bouillonnant, engendrant en son sein un monstre apocalyptique !
Il est tout entier le Progrès en une fantastique escalade vers le Futur !

22 avril 2019

Hernández Franco - L'homme qui avait perdu son axe (3/17)


Les femmes de Lewis

J’ai connu beaucoup de drogués au cours de ma vie. Les drogués m’ont intéressé un jour, parce que je sais que chacun d’eux porte en lui une tragédie isolée, unique, différente de toutes les tragédies des autres drogués, formidable, sans début ni fin, stable, pérenne.
La cocaïne, la morphine, l’opium, le whisky. Tout se vaut. Il y a aussi l’éther qui fait tout oublier, sauf un petit triangle lumineux qui continue à irradier la conscience. Ce qui est banal, c’est qu’il existe des hiérarchies dans le vice.
J’ai étudié à fond les drogués au whisky. La tragédie de l’ivrogne se mesure sur une échelle à la graduation compliquée. Je crois que de toutes les ivresses, la plus horrible est celle qui correspond à 0° sur les thermomètres : l’ivresse taciturne.
Je ne parle pas des ivrognes intermittents, ni des occasionnels. Je parle des ivrognes ivrognes.
Les femmes ivrognes appartiennent à une catégorie trop violente pour nos nerfs déséquilibrés.
*
*   *
De mes observations, j’ai tiré quelques notes pour rédiger cette page. Je l’écris aujourd’hui parce que Lewis va bientôt mourir.
Je suis allé le voir ce matin à l’hôpital où des agents de police l’amenèrent un soir. Il paraît que Lewis a eu une crise d’épilepsie en plein boulevard.
Hier soir, je reçus un billet de sa part. « Dépêchez-vous, me disait-il, vous allez avoir le plaisir de parler avec quelqu’un qui est en train de mourir. Demandez le lit 18 dans la salle B. »
Avant de m’accompagner jusqu’au lit de mon ami, le médecin m’avait demandé :
— Êtes-vous de la famille ?
Sans m’en rendre compte, je répondis :
— Son frère !
Il y eut dans ses yeux une petite flamme de joie.
— Monsieur, votre frère est en train de mourir !
J’ignore pourquoi on lui avait interdit de parler. Profitant d’un instant d’inattention de l’infirmière, il me dit :
— Le médecin lui ressemble, à Elle…..
— À qui ?
— À Lui !
Je pris congé. Comme il convient de faire en des cas semblables, je serrai longuement cette main tremblante.
— Adieu !
*
*   *
L’homme qui allait mourir avait été un taciturne buveur de whisky. Il buvait du whisky au même endroit où je buvais du café. Six mois durant, il s’était installé chaque après-midi devant moi et devant une grande bouteille noire, et jamais nous n’échangeâmes la plus légère salutation.
Il y avait entre nous une incompatibilité primordiale. Je buvais du café et il buvait du whisky.
Il venait tous les jours avec une femme différente. Je l’enviais un petit peu. Il en eut de tous les pays, de toutes les couleurs, de toutes les classes sociales. L’intéressant, c’est que je ne vis jamais cet homme ouvrir les lèvres pour dire un mot.
Je buvais du café et il buvait du whisky.
Un jour, il arriva seul.
J’ignore pourquoi je commandai au serveur :
— Un whisky pour moi !
L’homme à la bouteille me regarda pour la première fois :
— Venez à ma table !
Au petit matin, quand on nous mit à la porte du café, le monde s’était mis à tourner positivement. Le lendemain, je reconstruisis la nuit que j’avais passée, comme je pus. Rien de plus désagréable que ces « vides » de la mémoire. Mon homme était anglais et s’appelait Lewis, comme un demi-million de ses compatriotes. Il lui avait fallu sept heures d’ivresse pour me raconter ceci :
— Il y a deux ans de cela, je suis venu à Paris avec ma mère. Un ami de Londres nous avait conseillé de visiter ici une série de lieux « rares ». Parmi ces lieux « pittoresques », il y avait un bar qui était une Maison d’Amour pour hommes. Un soir, je m’étais enivré, pour la première fois de ma vie, au whisky. En rentrant, je trouvai ma mère, habillée pour sortir, qui me demandait de l’accompagner dans cet endroit. Elle disait que c’était absolument « shoking » et « intéressant* ». Ma mère n’avait pas remarqué que mes genoux ployaient.
Nous sortîmes.
Je n’avais jamais vu un endroit aussi vulgairement grossier. Il y avait beaucoup d’hommes, déshabillés en femmes. Banal.
À côté de moi, il y avait une femme en costume de bayadère. Splendide.
Son front.
Ses yeux.
Sa bouche.
Ses mains.
Ses seins.
C’est à peine si les seins d’un enfant furent jamais plus beaux que ceux de cette femme. Et sa bouche… vous n’avez jamais vu une bouche aussi rouge et aussi sage… et ses yeux ! Je me diluais pour toujours dans son regard suave, lourd, provocant.
Je commandais encore du whisky. Ma mère dessinait sur la carte des vins. J’étais plus ivre que jamais. Cette femme me plantait, de son regard, une tige de glace dans la colonne vertébrale. Je ressentis le besoin de la tuer. De lui sucer le sang. De lui faire du mal. Personne n’a pu aimer, désirer, comme j’ai pu le faire…
Toutefois j’ignore comment elle vint près de moi, et comment elle m’embrassa et comment nous nous embrassâmes. J’aurais voulu lui arracher des dents les cantharides de ses yeux.
Cette femme avait deux cantharides dans les yeux…..
Soudain, elle me dit : « Viens, chéri ! »
Je compris tout. L’obélisque en vous tombant sur le crâne vous procurerait la même sensation…..
Cette femme était un homme !!
Je vous jure que de « ce » point de vue, les hommes ne m’intéressent pas. Mais « j’y fus » ce soir-là. Cela ne m’importait plus. La partie homme de cet homme ne m’intéressait pas, c’était la partie femme que je voulais, que je désirais et que j’obtins…
Cet homme contenait en lui toutes les femmes que vous avez pu voir… toutes les femmes qu’il y a au monde !
Je ne me souviens plus comment les choses se passèrent. Le lendemain, je me réveillai à l’hôtel. Ma mère pleurait solennellement à côté de mon lit. La pauvre, elle est morte à présent. Je n’ai jamais essayé de revoir cette femme-là. Je la reconstruis par parties à travers toutes les femmes du boulevard….. Et j’ai continué à boire du whisky…..
Croyez-moi, cher ami, il, Elle, avait deux cantharides dans les yeux…..

Paris, 1925.

21 avril 2019

Sylvio Floreal - Ronde de minuit (1/23)

Rien de tel, pour se familiariser avec la São Paulo du début du XXe siècle qui inspira tant poètes et prosateurs modernistes, que de faire un pas de côté et d’aller fréquenter parfois une production littéraire d’apparence plus légère, au rayon de ces chroniques bon marché qui ont leurs facilités, leurs conventions rhétoriques et stylistiques, sans doute, mais leurs charmes aussi bien, et une indéniable valeur documentaire. C’est aussi l’occasion, pourquoi pas, d’exhumer quelques curiosités, et de réhabiliter certaines figures oubliées de singuliers plumitifs qui, ni installés ni d’avant-garde, ne laissèrent pas forcément leur nom dans le bottin mondain et durent évoluer parfois en-dehors du système littéraire établi ou en passe de l’être, en marge des instances officielles de légitimation.
Or voilà un gars d’humble origine, Domingos Paes Alexandre (?-1928), qui sous le pseudonyme Sylvio Floreal en arriva à publier quatre ou cinq ouvrages : les chroniques de Atitudes (couv. de J. Prado, São Paulo, Casa Duprat, 1922, 108 p.) et de Ronda da meia-noite (1925, voir ci-après), le roman A coragem de amar (São Paulo, Rossetti e Rocco, 1924 ; 2e éd., couv. de Paim, Empresa editora Nova Era, 1925), le reportage O Brasil trágico (Impressões, visões e mistérios do Mato-Grosso) (ill. J. G. Villin, São Paulo, Empresa Gráfica Rossetti, 1928, 282 p.), paru quelques jours à peine après sa mort, et supposément O rei dos caça-dotes (s. d.).
Ce chroniqueur et romancier originaire de Santos fut d’abord un travailleur manuel. Jeune maçon, il reçut une instruction grâce aux cours du soir dispensés par la Fédération ouvrière de Santos, qui mettait également à la disposition des travailleurs une salle de lecture pourvue d’une bibliothèque dont on imagine aisément la composition. À la même époque, on le vit aussi rédiger des manifestes pour la même organisation syndicale. Il fut ensuite employé des postes, où il ne se signala pas, semble-t-il, par sa ponctualité. Il se lança enfin dans le journalisme, publiant ses premiers travaux littéraires, à partir de la fin des années 1910, dans la presse locale de Santos puis dans celle de São Paulo où il vint s’établir, fit paraître quelques livres parfois remarqués, acquit dans le milieu une petite réputation de dilettante, d’esprit bohème et indépendant, et de fin observateur des mœurs urbaines, et put rêver de s’enrichir par la plume et les grands tirages. Si l’on ignore la date de sa naissance, on sait qu’il mourut à São Paulo le 15 septembre 1928, à un âge semble-t-il point trop avancé, victime d’une crise cardiaque à son domicile (une modeste pension au n°18 de la rue Senador Feijó). « Écrivain, journaliste, indigent », titra-t-on alors une notice nécrologique dans A Tribuna de Santos (le 18 sept.), en reprenant les mots d’une simple feuille de papier qui fut déposée sur son cadavre, pendant le transport du cercueil, lors d’une cérémonie marquée par l’abandon et le plus grand dénuement.
Ronda da meia-noite sortit des presses de la Typografia Cupolo, à São Paulo en 1925, sous une couverture signée Paim (Antonio Paim Vieira, 1895-1988). L’ouvrage a bénéficié sur le tard de deux rééditions : l’une illustrée, préfacée et annotée par Nelson Schapochnik, São Paulo, Boitempo Editorial, coll. « Paulicéia », 2002, 189 p. ; l’autre chez Paz e Terra, coll. « São Paulo », 2003, 198 p. C’est le texte établi pour l’édition de 2002 qui a servi pour la présente ébauche de traduction.
Voici donc, dans une traduction feuilletonnée, pour l’heure inédite et forcément provisoire, cette chronique spirituelle et ironique d’une métropole brésilienne en pleine effervescence, mais saisie à travers sa vie nocturne, sa bohème, ses bas-fonds, sa population cosmopolite et bigarrée, ses marges pittoresques. Une trouble modernité, un envers.

*

Ronde de minuit
Vices, misères et splendeurs de la ville de São Paulo
par Sylvio Floreal


Symphonie cosmopolite

São Paulo ! Tu es la Ville-Espérance, la convergence des audaces, la victoire miraculeuse des improvisations ! — là où les batailles furieuses des intérêts, dans la volupté des efforts, édifient peu à peu, dans une lutte solide et indivisible, la civilisation-dernière heure ! En toi s’amalgament, en cet instant de travaux hallucinants, toutes les puissantes convoitises bâtardes, attirées par le mirage interrogateur de la fortune. En toi, l’énergie efficiente et souveraine chante, polyphonique et continue, le poème des ambitions américaines, au milieu du conflit démocratique du vaste environnement que sillonnent des aspirations indéfinies. Le progrès transfigurateur, comme descendu de l’Express des besoins absorbants, avec l’intuition tacite de la jouissance des faveurs des triomphes, s’étend avec confiance, dans la soif dominatrice des affirmations décisives.
*
São Paulo ! Foire des désirs insolents, aurore cosmopolite, surgie comme une apparition inattendue, sur les horizons de l’espérance brute des envies de conquête de tous les individus forts — amants de l’imprévu —, colonisateurs simples et bons, passionnés par le hasard. Kermesse de peuples et de races aux passés curieux et aux tendances étranges, qui, venus naviguer en ton sein, où le marâtrisme amer et humiliant de l’exil, conjugué aux vertus de l’action, ne fait prospérer pour personne les possibilités généreuses de l’environnement prêt pour l’ambition, t’ont érigée jusqu’aux cimes de ce prestige qui a résisté à tous les désastres, y compris au désastre des mauvais gouvernements !
*
Brutale, stupéfiante, tu grossis et resplendis dans un dynamisme menaçant et audacieux, en te dressant sur l’anonyme ferment actif des volontés de tous les itinérants qui sont venus mêler ici l’obstination avec les rêves irrépressibles de richesse.
*
Il y a au plus profond de ta vie inquiète, où les réserves de générations fleurissent en pleine confusion, une résurrection de fibres violentes, héritières d’audaces migratoires qui se transmuent en chairs brésiliennes, confondues dans les stratifications vertigineuses de la ville nouvelle qui tente de discipliner une civilisation de greffe.
Sur tes places, dans tes rues et tes quartiers, la vie s’agite, en un perpétuel dégorgement de sèves insolentes et fertiles, débordant de cette plénitude envahissante qui dévore l’inertie et fait fuir la routine, déflagrant en légitimes désirs de suprématies. C’est la race nouvelle qui cherche, ainsi, à se développer, galvanisée par de téméraires aspirations et travaillée par le désir ardent de vouloir fixer dans le temps et dans l’espace, avec le minimum d’effort, au plus haut degré compensateur que la tentative, bien qu’obstinée, des ancêtres, n’est pas parvenue à réaliser !
*
São Paulo, irrégulière et insatiable, suspendue au-dessus de la prodigalité unanime de multiples énergies, tu roules précipitamment dans le flot des derniers tramways, des flux et reflux des développements, et tu assistes, du haut du destin fait d’orgueils transformés en valeurs, à la symphonie de cet intime enthousiasme qui résonne dans une rengaine permanente, maintenant latent le spectacle des assauts prometteurs, dans d’avides veilles.
*
Tu délires dans l’insomnie déréglée de la victoire qui court au flanc du futur !
*
Et dans la conquête du Marathon de la gloire, orientée intrépidement vers toutes les initiatives, à la veille de posséder un million d’âmes, tu es bien une ruche libérale qui, mettant à profit les actions de valeur, ne méprise pas le concours des abeilles égarées et anonymes qui, portées par les vents divers du hasard, en une permanence féconde, ne cessent de voleter, avides et turbulentes, autour de ta floraison hallucinée !
*
Salut ! Ville-Espérance ! Fortuné désespoir des improvisations.

S. Paulo, mars 1925
S. F.

10 avril 2019

Haroldo de Campos, politiquement concret

C’est à Luiz Carlos de Brito Rezende que nous devons la première traduction française d’un volume poétique dHaroldo de Campos : L’éducation des cinq sens (Bassac, Plein Chant, 1989, « L’enjambée », 88 p.). En quoi il fut suivi, avec la fortune que l’on sait, par Inês Oseki-Dépré, traductrice de Galaxies et de Yugen (Cahier japonais) (à La Main Courante en 1998 et 2000), d'Une anthologie (Al Dante, 2005), mais aussi des essais rassemblés sous le titre De la raison anthropophage (Nous, 2018), et incidemment par l’animateur de ce blog avec Une poétique de la radicalité (Les Presses du Réel, 2010), une copieuse étude sur Oswald de Andrade, comme de juste. Or tout arrive, car voilà que Luiz Carlos de Brito Rezende vient de mettre au point, depuis le Brésil, le manuscrit dun volume présentant en français les recueils les plus récents de l’auteur.
Pendant que les éditeurs se tâteront, on n’est pas mécontent, chez Bois Brésil & Cie, de pouvoir donner la primeur de « Senatus Populusque Brasiliensis », un poème composé et publié en 2001, recueilli dans le volume posthume Entremilênios (2009). Pour n’en pas dire plus, on renverra à l’avertissement rédigé pour la circonstance par le traducteur lui-même ; ses notes sur le texte sont rassemblées sur une page annexe (en lien).
À propos dHaroldo de Campos (1929-2003), avec les préfaces aux ouvrages précédemment mentionnés, le lecteur français trouvera tout d’abord quelques repères bio-bibliographiques dans le petit dossier préparé par Jean-René Lassalle, mis en ligne en 2018 dans l’« Anthologie permanente » de Poezibao. Pour une vue d’ensemble sur les multiples textes de l’auteur parus en français de manière éparse, la notice fournie en 2015 par la librairie Compagnie. Noter que les éditions Nous republient le mois prochain Galaxies, dans la traduction d’Inês Oseki-Dépré avec la préface de Jacques Roubaud.
Voici donc, pourquoi pas, du nouveau.
Avis aux éditeurs, ces amis.
A. C.


« Senatus Populusque Brasiliensis »
dHaroldo de Campos

traduction inédite & notes
de Luiz Carlos de Brito Rezende


Avertissement

Autour de l’année 2001, le Brésil se trouvait — encore une fois, comme de coutume — plongé dans une série de scandales de corruption politique. L’image de la « mer de boue » sous laquelle étaient noyées les institutions revenait régulièrement dans la presse. Le phénomène, cyclique au Brésil, aboutit à l’élection de Lula, l’année d’après... Les choses n’ont pas changé, en dépit de l’immense espoir suscité. Lula et son gouvernement ont préféré ne pas bousculer le complexe réseau de pots-de-vin et d’enrichissement personnel sur lequel est bâti le système économico-politique du pays... Le résultat, après la débâcle du Parti des Travailleurs (PT) qui culmina avec la destitution de la présidente Dilma Roussef, qui avait succédé à Lula, fut la victoire électorale du gouvernement proto-fasciste de Jair Bolsonaro, qui risque, quant à lui, de ne pas durer bien longtemps...
Haroldo de Campos avait déjà un demi-siècle de poésie à son actif quand il écrivit ce poème, dont la formule-titre est issue du SPQR romain. Accusé par ses nombreux détracteurs d’un hermétisme stérile, d’un formalisme de tour d’ivoire, déconnecté des « problèmes réels », il portait en fait, dans son ultra-baroquisme, une vision imprégnée d’un marxisme humaniste et messianique, laquelle n’avait certes aucun lien direct avec les forces politiques en présence, mais qui servait (et sert encore) de miroir critique : une manière de « poésie engagée » peut-être plus efficace que les œuvres « militantes » qui se pratiquaient alors. Haroldo de Campos donnait là une image proprement homérico-dantesque, apocalyptique, de la capitale Brasília... une image qui se rapproche de plus en plus de ce que nous vivons.
Ce n’est d’ailleurs pas dans un supplément littéraire que le poème parut d’abord, mais au beau milieu des pages politiques du quotidien Folha de S. Paulo, en date du 4 mai 2001. Haroldo est mort avant de le voir publié en volume, au sein d’une section intitulée « La muse militante » dans le recueil posthume Entremilênios (São Paulo, Perspectiva, « Signos », 2009).
L. C. B. R.


Senatus Populusque Brasiliensis

1.
il pleut
de la boue sur le
plan-pilote de
brasília
(d. f.) [1] – là où le pied-
-de-valse juscelino (le fondateur)
kubitschek un libéral-pas-
-néo mais capable
de s’extra-vertir vers le
peuple (la « société ») tranquille
adepte de l’art convivial de la tolérance :
capable de discerner – flèche dans le blanc –
le génie singulier de niemeyer
(oscar)
communiste convaincu et cohérent

oscar (niemeyer)
un architecte à la vision constructiviste
(depuis son église de pampulha) mais capable de
courbes : de l’incurvé / des spires / du sinueux – du baroque
équilibre de syntagmes : voir l’amphithéâtre de congonhas [2]
port aérien de lisse pierre-savon où se met en scène
une causerie gesticulante de prophètes
contre le bleu du ciel
ou la rond’albissime chapelle ovale de l’ó
tout en ors et rouges de macao ? [3] une
(peut-être) colombe-derviche virevoltant ses jupons de
blanche dentelle de cambrai tournoyant livide sur
elle-même (la colombe)
naissant dé-naissant dé-mourant (le phénix)
juscelino (le fondateur) aussi capable
de voir dans l’esprit lucide de lúcio
costa l’engendrement de diagrammes quasi-
-icônes d’épures épurées de traits droits
à la pointe sèche de rubis tracés au crayon-rayon-laser
dans un gracieux rythme d’oiseau-mondrian
déchevelant à pic son vol
exact

2.
j. k. le président aérien             chair-man des options
impossibles (dont brasília)
que son ferm voler (sa ferme volonté) [4]
convertissait en de soudaines « utopies concrètes » (ernst-
bloch midrashiste-
-marxiste [5] avec ses « énigmes rouges »
turbinées au « principe-espérance ») –
« envole-toi, nonô [6] » – le saluait la vox populi
épatée par le jamais-capitulant
thaumaturge de la praxis
le magnanime homme d’état sans rancune
capable de pardonner aux abrutis-ptérodactyles
de la mutinerie d’aragarças qui jamais
de leur côté ne lui pardonneraient [7]
juscelino dont le grand-père avait é
poëte bissextile (loué par les étudiants)
pendant qu’il faisait son droit
le planteur de villes polyphytoteucté qui entreprit
de bâtir (acier verre béton) le rêve
visionnaire de don bosco [8]

3.
il pleut sur la capitale fédérale
de la brousse
sur la cartésienne-bureaucratique-
-spermatique-néobaroque capitale zénithale des hautes landes [9]
cité radieuse sous les tropiques entropiques
(ainsi l’a vue max bense [10]         dont le cicerone
dans une tournée-exploration fut le poète-
-ingénieur joão cabral [11]         bense écrivit
alors – sans superbe tudesque – brasilianisches
intelligenz)

la bruine se change en averse
les gouttes dégouttent en gomme en grumeaux
scorie des égouts
vidoir des entrailles
des lunaires palais disco-formes
parmi lesquels se dresse un gros épis d’argent
cou de girafe-gratte-ciel

il pleut
trombe
barbotte
gicle
éternue
agace [12]
la cascade déverse-morve répand de la
boue verdâtre (« de par ma chandelle verte
merdre [13] » – ricane le père ubu
pendant qu’il se soulage) coule mollement la
pâte marron-potiron-jaune-
-excrémentielle amarantoïde-diarrhée en bouillie
fétide

sur la ville sur la cité
sur le senatus brasiliensis
sur les édifices transgalactiques de
niemeyer et le trait de lúcio
sur les cosmonefs de béton
où s’installa un parloir
un (parlement) avant-gardiste
la tempête gicle ébouriffée
trempe les structures lévitantes
entre par leurs conduits et tubes
souterrains où les légi-
fères – d’austères probivires [14] (en
principe) – circulent en transit le long
du labyrinthe formiculaire
des trames chuchotées dans les cabinets dodus
à la pleine lumière de la cour plénière

4.
il pleut de la boue orageuse
sur la capitale
fédérale
une trombe lymphatique boursouflée
comme une « sangsue violacée [15] »
(l’œil météorologique dans l’œil
du typhon          camoëns           poète-marin
la dépeint avec une précision scientifique –
humboldt
baron alexander von – lecteur des lusiades
entre sage et poète
l’atteste)
telle une bête suceuse nourrie
« de la grande charge quelle prit »
dans le colossal fumier de paludes et marais
comme un formidable serpent fluide
ruminant
adossé aux nuages

5.
quand les garants de la loi
ne garantissent rien
quand les pères-de-la-patrie
conspirent sous le masque des apatrides
quand le panneau électronique
– champ détoiles civique –
n’est qu’une vestale violée par l’épée
du gardien qui en a la charge
et se tord et ramollit
telle la montre visqueuse de dalí

quand l’inculpé se déconfesse pour
se confesser à nouveau                   crocodilarmeux
quand le critère de vérité
est celui de la mi-vérité
et que le coupable se dé-culpabilise
à son gré
alors la voix du peuple parle
le chœur des indignés se
soulève : dans l’assemblée plénière un gros écran lumineux
exhibe un vidéogramme incongru peuplé de
spectres :

6.
tiradentes équarri (voir le tableau
gicle-sang de pedro américo [16]
où la passion du lieutenant est re-mise en scène
en forme d’effigie telle un corpus christi)            la tête
sur une pique (pour mieux châtier)
la terre de sa demeure rendue infertile par l’emploi de gros sel
– le conjuré [17] rebelle envoyé à l’échafaud
par le juge venu du royaume
fait sonner avec la corde du pendu un tocsin funèbre
et donne l’alarme
portant à ses mains cadavériques
des lanternes couleur de chair vive-morte

frère caneca [18] – joaquim de l’amour divin – armé
d’obstination et de rhétorique – typhis
/ stupeur / du pernambouc
la feuille où il escrimait sa parole
tendue de figures en révolte –
voyant s’écrouler une autre fois la « confédération de l’équateur »
ré-affronte défroqué (chemise et pantalon en denim
jaune) le peloton qui le fusille
peu avant il avait écrit une
« dissertation sur ce qui doit s’entendre par
patrie »

zumbi [19]
coincé dans son réduit de palmares
par le majeur-des-champs [20]
domingos jorge velho
alias mercenaire chasse-bougres
(pour d’autres un géant bandeirante [21] « ouvre-forêt »)
qui commande en nheengatou [22] / il parlait à peine
le portugais / ses troupes d’indiens esclaves
zumbi neveu de ganga zumba roi nagô [23]
en voyant s’effondrer la palissade
se prépare à répéter
le saut-dans-le-vide
indomptable domptant dans le temps néfaste
la sagaie-mort

et plus proches de nous          nos prochains
les morts d’eldorado-dos-carajás [24]
émaciés comme des bougres
adorateurs de bochique le dieu-soleil [25]
en procession les zombis vers l’au-delà-
-du-sacrifice
voguant dans le radeau tout-or
sur la surface bleu-funeste de l’étang sacré
hantés par le prince du mal fomagatá
prédateur d’hommes aux ongles scorpionesques
et se préparent à répéter le rite carnassier
en soulevant dans leurs mains à nouveau
des cœurs/tournesols arrachés au thorax ouvert
saignés au fil d’obsidienne et
livrés au hasard du dieu

7.
quand ce chœur de fantômes
étranglés            se dé-tait [26]
enfin                   et parle enfin
l’œil agonique
l’archange essoufflé de la réforme
agraire
repoussé en arrière par des prétoriens aux mains sales
à la solde de la gloutonnerie multiséculaire
du pit-bull plantation [27] (tandis qu’aboie
le cerbère tricéphale et que jubile géryon [28]
– que dante pound ernesto
cardenal appellent
usure)

une sirupeuse giclée
explose :
de la boue vert-cannabis
(et au-dessous brasília qui se gondole)
mais éclate
s’échauffe
caustique
la voix du peuple
(tandis que s’insinue un ricanant
refrain qui dé-console)

petrus sapientissimo imperator plus-que-quinquagénaire
redressant son plastron
de toucan-roi [29] / se laisse entourer de
pimpbrokers et de stockjobbers répond
à leurs questions en sept langues vivantes
et cinq langues mortes // sousândrade
dans un des cercles de l’enfer de wall street
asticote l’ogre fini-ricin
et vocifère : – « la fraude est la clameur de la nation ! » // capistrano
de abreu (lélocuteur du refrain qui dé-
console) laissant de côté sa
grammaire de la langue rã-txa hu-ni-ku-in
des caxinaüas [30]
dicte au microphone de la vox populi son :
avant-projet de
constitution de la république fédérative
des états-unis du brésil

article (sans rien y enlever ou ajouter)
premier et unique :
« tout brésilien est tenu d’en avoir honte »


*




Nous donnons ci-après, à titre documentaire, la traduction de la note introduisant le poème dans la Folha de S. Paulo du 4 mai 2001 (ci-contre).

Lisez l’inédit du poète Haroldo de Campos sur la crise au Sénat
Le scandale inspire un poème politique

Par la rédaction

Son indignation face à la crise au Sénat a conduit le poète Haroldo de Campos à écrire un poème que Folha publie en exclusivité (lire ci-dessous). Il s’agit d’un long libelle contre ce qui se passe à Brasília, ville dont la fondation est aussi un thème du poème.
Le titre, « Senatus Populusque Brasiliensis » (en latin, « Le Sénat et le Peuple du Brésil »), évoque le SPQR (Senatus Populusque Romanus) et l’idée de civilité de la Rome antique. Le poème est écrit en minuscules afin d’indiquer l’avilissement de la situation.
Ce n’est pas la première fois quHaroldo de Campos conjugue l’engagement dans la vie publique et l’expérimentation radicale du langage, qu’il a toujours défendue. En juillet 1994, quand il décida de soutenir Lula aux élections présidentielles, il écrivit « Pour un Brésil citoyen », une production qu’il inscrit dans « le genre des poèmes d’agitation de l’écrivain soviétique Vladimir Maïakovski (1893-1930) ».
Haroldo Eurico Browne de Campos est né le 19 août 1929, à São Paulo. Avec Augusto de Campos et Décio Pignatari, il a fait partie du groupe fondateur de la poésie concrète, dans les années 1950 — époque du développementalisme de Juscelino Kubitschek.
La poésie dHaroldo est rassemblée dans des livres comme Xadrez de estrelas (1976), A educação dos cinco sentidos (1985) et Crisantempo (1998). Auteur de plusieurs livres d’essais, il travaille actuellement sur la traduction de l’Iliade d’Homère.

(légende de la photo : « Haroldo de Campos recouvre l’image de ACM [Antônio Carlos Magalhães (1927-2007), alors sénateur, qui dut démissionner le 30 mai] durant la séance de confrontation »)
(illustration du poème : dessins d’Oscar Niemeyer)

(trad. A. C.)