9 avril 2020

Une heure avec Ramón Gómez de la Serna

Pour célébrer la non-publication d’Automoribundia [1948], les mémoires de Ramón Gómez de la Serna demeurés inédits en français et dont la traduction par Catherine Vasseur, programmée par les éditions La Table Ronde pour ce mois d’avril, est reportée apparemment à septembre — voici l’anecdotique entretien que le grand Ramón accordait (en présence de l’ami Valery Larbaud, son premier traducteur français) au rédac’ chef des Nouvelles littéraires, à la faveur d’un séjour à Paris en 1928.
Gómez de la Serna qui, après avoir été assez copieusement traduit, semble décidément bien démodé et tellement peu lisible, avec son idiosyncrasie et son esprit d’apparence volontiers futile, à l’aune des goûts et du jugement littéraire de notre temps — raison pour laquelle il faut le lire, le rééditer et continuer à le traduire. Il est aussi le préfacier de Maelström de Luis Cardoza y Aragón, dont l’édition française est en préparation…


Une heure avec Ramón Gómez de la Serna
Poète et romancier espagnol
par Frédéric Lefèvre

Le pêcheur de grenouilles amoureux. — Première rencontre au Pombo. — Le Portugal, patrie des plus beaux monocles... — L'aveugle et le bec de gaz. — Les Aubes de Paris. — Les poissons rouges quittent-ils parfois leur aquarium ?. — Les enveloppes changées en feuilles ou l’arbre mystérieux. — Poupée de cire, ô ma compagne…

Je garderai longtemps le souvenir des premières heures que j’ai passées avec Ramón Gómez de la Serna. Naturellement, c’est Valery Larbaud qui nous avait présentés l’un à l’autre. Jean Texcier s’étant joint à nous, nous nous étions rendus tous les quatre dans ce restaurant de la rue Montorgueil que les gourmets connaissent bien et dont le patron avoue, avec une modestie charmante, qu’il fut le cuisinier-chef de lord Curzon quand celui-ci régnait aux Indes et qu’il devint ensuite celui du gouverneur de la Nouvelle-Zélande.
On nous présente le menu ; Larbaud est indécis dans son choix, Ramón indifférent et Texcier prend déjà des croquis. Je propose de commencer par des grenouilles à la Provençale.
Aussitôt Ramón me met en garde :
— Non, choisissez plutôt autre chose, j’y ai été assez souvent pris moi-même. On aperçoit des grenouilles sur la arte (Ramón dit rana), on veut les saisir, prrrt… elles ont sauté je ne sais où !
« À propos, dit Ramón en souriant, l’un des types les plus extraordinaires que j’ai connus est un pêcheur de grenouilles. Il alimente le laboratoire du grand savant Ramón y Cajal, qui a été lauréat du prix Nobel et dont vous avez sûrement entendu parler.
Larbaud. — Il a même eu un manuel d’anatomie traduit en français et qui est en usage dans nos Facultés.
Ramón. — Donc mon bonhomme fournit ledit laboratoire de grenouilles exceptionnelles dont il est seul à connaître la retraite : des marais au centre d’une montagne des environs de Madrid où il se rend mystérieusement : arrivé sur le théâtre de ses exploits, il entre dans l’eau sans hésitation ; d’une main agile et sans coup férir, il saisit les grenouilles qui, ravies d’une habileté si incroyable, ne songent pas à opposer la moindre résistance… Aussi sa provision est vite faite !
« Figurez-vous que ce glorieux lascar, qui est légendaire à Madrid, pour m’avoir rencontré dans des cafés à des heures assez… matinales, m’avait pris en affection et il m’estima bientôt assez pour me donner quelques conseils : « Il ne faut jamais se montrer inférieur avec les femmes, petit, aussi ne craignez pas de manger de l’œil, beaucoup d’œil… »
Je lève sur Ramón des yeux un peu ébahis : « De l’ail, me souffle Larbaud ».
Ramón ajoute discrètement. — J’ai mis de côté son ordonnance…
Larbaud craint-il que si la conversation s’engage sur ce ton, son ami ne trouve guère le moyen de me dire des choses sérieuses ? Il intervient :
— Parlez donc à Lefèvre de vos fameuses conférences ?
— Il y a celle de Grenade, en 1919. On donnait une grande fête dans les jardins de l’Alhambra en l’honneur des meilleurs chanteurs du pays. Zuloaga et le compositeur Manuel de Falla vinrent me demander de prendre la parole, les spectateurs auditeurs étaient fort nombreux et déjà très animés, car on pouvait boire pendant la réunion et la plupart ne s’en privaient guère. Au tout premier rang, un spectateur, sans doute plus excité que les autres, tenait constamment son revolver braqué sur moi et je sus depuis qu’il demandait toutes les cinq minutes : « Faut-il le tuer déjà ? »
À quoi ses voisins, soucieux de le retenir, répondaient : « Pas encore ! »

Depuis longtemps une question me brûle les lèvres :
Comment pouvez-vous, si jeune encore, avoir publié déjà une soixantaine d’ouvrages ?
— Je suis né à Madrid, le 3 juillet 1891. Ma vocation littéraire se confond avec mon éveil à la vie. À seize ans, j’ai publié mon premier livre : Entrada en juego. Depuis, un livre suit l’autre. Comme de juste, au premier rang de mes étagères figure un flacon de pharmacie. Son étiquette porte inscrit « Idées ». C’est un grand, un profond flacon, tout plein d’idées. Souvent, je l’emporte dans mes conférences et je le place à ma droite, à côté du verre d’eau nécessaire.
— … !
— Mais non, je ne pratique pas l’humorisme. Je me pratique moi-même. S’il y a humour, c’est de là qu’il vient.
« La société me fit humoriste. Au début, je n’acceptai ce titre qu’en maugréant. Par la suite, j’ai été forcé de l’encadrer dans un de ces cadres tristes où l’on place les titres universitaires, encore que je croie que l’humour seul peut guérir la gravité de dire n’importe quoi au public.
« En dehors de mes livres, j’ai trouvé le moyen de faire des études d’avocat. Bien entendu, je n’ai jamais prononcé aucune plaidoirie, mais je me suis fait photographier en toge. Cette magnifique photographie, vous la verrez chez moi bien en vue avec cette dédicace à moi-même : « À Ramón qui a eu la lamentable idée de se faire photographier dans ce costume. »
Ramón sourit : « Je vous assure que cela fait très bien dans ma librairie. »
Larbaud. — Soyez donc sérieux et expliquez plutôt à notre ami comment toute une partie de votre œuvre est madrilène…
« Ramón, voyez-vous, Lefèvre, a mis dans sa littérature l’esprit de Madrid. Cela fait rire quand on parle des influences françaises qu’il aurait subies… »
Ramón interrompt :
— Je n’ai subi qu’une influence, celle de ce qu’il y a de plus espagnol en Espagne, celle de Goya. Mais Valery Larbaud est beaucoup trop indulgent pour moi ; il est la générosité intellectuelle incarnée. »
Il se tourne alors en souriant vers son ami (tout le monde sourira beaucoup pendant cette soirée) :
— Quand je pense à vous, mon cher Valery, je vois toujours ces affiches de l’Équitable, comment dites-vous en français ? Vous savez, les compagnies d’assurance… Sur les affiches, il y a une mère qui protège ses enfants, eh bien ; j’ai beau faire, je vous vois toujours remplacer la mère…
Nous sourions tous quatre…
Larbaud reprend :
— C’est au début de 1918 que j’ai vu pour la première fois des Greguerias. J’avais lu dans ABC un article de Salaverria plutôt défavorable d’ailleurs, mais qui renfermait de nombreuses citations !
« Immédiatement conquis, j’ai, d’urgence, fait venir le livre de Madrid. Je l’ai lu. Alors, — ici Larbaud, timide, semble hésiter — alors, pendant huit jours, j’ai renoncé à écrire… Ce n’était plus la peine. »
Ramón serre longuement la main de son ami, puis :
— La trouvaille de la Gregueria, voilà ce qui me porta chance, j’entends de la Gregueria en soi et en tant que chose baptisée de ce nom (Criaillerie, en français ; schiamazzi, en italien. Je ne me rappelle plus comment on les a appelées en anglais).
« Quand, au milieu des plus grandes incertitudes de l’univers, je trouvai la Gregueria, je ne me souciais guère du succès ni d’une répercussion quelconque. Quand sur le premier cerisier poussèrent les premières cerises, il dut se produire quelque chose de comparable à ce qui se produisit en moi quand la Gregueria sentit la nécessité de pousser.
« Ce qu’il ne faut pas, c’est les prodiguer. On peut improviser un roman, non une Gregueria. La courtoisie de la Gregueria est sa première qualité.
« La confusion où se débat la nouvelle création artistique, c’est ce qui ressemble le plus à la vérité. Moi, je ne veux rien admettre dans mon œuvre que je ne l’aie deviné antérieurement.
« À mon avis, on doit trouver dans le roman d’inespérées réaffirmations de la vie, des mots attendus, des situations dans lesquelles on aimerait se trouver et des libertés que, peut-être, on ne pourra jamais avoir. On doit indiquer dans le roman quelque chose de ce qui dut arriver et quelque chose de ce qui devrait arriver. Combinaisons et conflits à travers lesquels le créateur n’est pas parvenu à tisser le destin. Tresser ce qui manquait au tapis du monde, voilà ce qu’on peut appeler uniquement cadeau littéraire.
« J’ai en moi quelque chose d’un somnambule qui marcherait sur les toits d’extrême vérité.
« Mon pendule oscille entre les pôles contradictoires, entre l’évident et l’invraisemblable, entre le superficiel et l’abîme, entre le grossier et l’extraordinaire, entre le cirque et la mort.
Tout cela est fort intéressant, mais je voudrais connaître la suite de l’histoire de Larbaud. Après avoir lu les Greguerias, vous avez désiré rencontrer Ramón immédiatement ?
— Cette rencontre n’eut lieu que quelques mois plus tard, en mai 1918. Je me rendis au Pombo, le café madrilène où je savais qu’il retrouvait ses amis. Mais, naïf, je m’y étais rendu dans la journée : « Certainement que nous connaissons M. Ramón, me dit le garçon, il viendra ici ce soir — car c’est samedi — avec ses amis. Le samedi, il reste là habituellement de dix heures du soir à cinq heures du matin. »
« Riche de cette confidence, j’allai dîner non loin de là, à la Puerta del Sol, et bien avant l’heure indiquée, j’étais de retour au Pombo.
« Comme je suis très timide et que j’avais une mission du Quai d’Orsay, j’ai mis en avant ce côté de faux diplomate. Je lui ai aussi présenté cela comme une affaire, lui demandant l’autorisation de traduire son œuvre. Enfin, après avoir dit que je collaborais à la N.R.F., je lui ai déclaré que lui et Gabriel Miró m’apparaissaient comme les deux plus grands écrivains espagnols vivants… »
Vous l’avez, Ramón, présenté ensuite au cercle de vos amis et toute la nuit…
Ramón. — Pas du tout. Il s’est effacé aussitôt, emportant une permission enthousiaste de traduire tout ce qu’il voudrait…
— Je me souviens, reprend Larbaud, d’une phrase que vous avez prononcée lors de notre première entrevue : « Vous autres Français, m’avez-vous dit, vous êtes admirables, vous vous mêlez de toutes ces choses (il voulait parler de la littérature), ici personne ne s’occupe de ces choses. »
« Revenu à Alicante, je chantai les louanges de Ramón à tout venant. Mon admiration rencontrait beaucoup de résistance au point qu’un jour, je déclarai à mes amis : « À Paris, nous trouverions cela très bien ! » les étouffant ainsi sous la Tour Eiffel et le Sacré-Cœur.
Tout à coup, Ramón s’écrie en me désignant du doigt (j’avais abandonné la fourchette pour saisir mon eversharp et griffonner quelques notes).
— Mais, Lefèvre, vous êtes Madrilène. Vous ne frappez pas les trois coups…
Larbaud me tire d’embarras :
— Ramón fait allusion à ce que vous avez pris brusquement votre calepin. Dans les théâtres espagnols, on ne frappe pas les trois coups avant le lever du rideau… Ces trois coups, cela surprend énormément les Espagnols de passage à Paris.
Puis, se tournant vers Ramón :
— Pourtant, c’est très émouvant chez vous aussi. Ce rideau qui se lève, sans crier gare, avec un sifflement brusque…
Durant l’intervention de Larbaud, Ramón fouille dans toutes ses poches… Il semble visiblement atterré.
— Mon monocle, où est mon monocle ? Comment subir sans monocle votre interrogatoire ?
« Parce que c’est un cercle sans verre, personne ne veut comprendre le besoin que j’ai de ce monocle, mais vous à qui la rencontre fréquente des grands de la terre — car vous n’imposez pas la « torture » aux seuls grands d’Espagne — a dû conférer le don d’humour, vous comprendrez : ce monocle me crie : attention ! Il m’oblige à prêter à la vie une attention plus humoristique. Tenant tendus et en éveil quelques nerfs, il appelle tout mon être à la vigilance… Quand j’arrive aux passages les plus importants de mes livres, je m’arme de ce cercle, tantôt de métal, tantôt d’écaille, comme d’un mystérieux sésame qui doit m’ouvrir le mystère, me donner du génie…
« Ma femme de chambre ne peut s’habituer à ce qu’elle considère assez irrévérencieusement comme une manie. Elle s’étonne et m’interroge… Avouez qu’il m’est difficile de lui fournir une explication.

Le garçon nous pressait de choisir un légume :
— Prenons des cèpes à la bordelaise, trancha Ramón. Cela me changera. En Espagne, on croit que tous les champignons sont vénéneux et personne n’en sert jamais.
« Vous souriez. Allons, c’est bien ma veine. Vous allez me prendre, vous aussi, pour un humoriste et vous allez refuser de me faire dire des choses définitives sur la Défense de l’Occident ou la transcendance de l’intuition. Si je suis un humoriste, c’est bien malgré moi !
La tragédie de l’humoriste vient de ce qu’il est toujours à se demander si les hommes sont vraiment des hommes ou des êtres douteux et il se suicide. C’est le roman que je fais en ce moment.
Vous y travaillez ici ?
— Diable non ! Ce sont mes premières vacances depuis quinze ans ! Je les passe à Paris. C’est un agréable devoir que j’acquitte ainsi envers la France.
Depuis quinze ans, je n’ai pas pris d’autres vacances que celles du samedi, de 11 heures du soir à 5 heures du matin… Il est vrai que ces heures voient éclore pas mal de folies… L’autre jour, nous avons pris dans la rue le grand poteau indicateur qui indique le côté réservé aux piétons…
Ne volez-vous pas aussi les becs de gaz ?
— Qui a répandu en France cette calomnie ? La vérité est tout autre et beaucoup plus… prosaïque… : pour travailler, j’ai besoin de la rue ; j’ai, en quelque sorte, besoin de travailler dans la rue… Or, je ne sors que le samedi… Comment faire ? Brusquement, une idée de génie : si j’ai un bec de gaz chez moi, je n’aurai plus besoin d’aller dans la rue. La rue entre chez moi avec ce bec de gaz. Mais j’ai eu beaucoup de mal à mettre mon projet à exécution. Les actionnaires de la société du gaz s’obstinaient à ne pas comprendre. Le cas n’était pas prévu aux règlements.
« Finalement, j’ai eu gain de cause. Mon projet en effet pouvait sembler une incongruité à ces bourgeois ; il leur eût été difficile d’en démontrer l’immoralité… Aussi, depuis lors, j’écris dans mon cabinet de travail — il est assez spacieux — à la lumière d’un vrai bec de gaz. Comme tous les becs de gaz espagnols, il indique même la rue. C’est la rue Ramón.
Larbaud. — Très légère anticipation !
Tout le monde sourit. Notre humoriste reprend :
— J’ai fait quelques discours sur les becs de gaz. Pendant ma dernière conférence sur ce sujet — c’était à Gijon — je tenais constamment à la main le long bâton de l’allumeur de… comment dites-vous dans [votre langue] ce si beau mot, l’un des plus beaux de votre langue si riche…
Larbaud. — … réverbère !
— C’est cela, réverbère ! Que j’aime ce mot, qu’il est gros de sens pour moi. Réverbère, ah ! Hugo est un réverbère !
« Mais revenons à la conférence…
« J’étais très intrigué de voir au premier rang un aveugle — que je sus plus tard être aveugle de naissance — qui toujours applaudissait. À la fin de la séance, il se fit conduire vers moi : « Monsieur, me dit-il avec émotion, jamais, de ma vie, je n’ai vu un bec de gaz, mais ce soir, j’ai vraiment compris ce qu c’était qu’un bec de gaz, je l’ai vu. »
À l’évocation de cette minute, Ramón est vraiment ému.
— J’ai su alors ce qu’était la gloire. Ces minutes paient de bien des choses. Personne d’autre n’avait compris. Sur la foi des affiches, on s’attendait à une conférence scientifique et on n’était pas loin de me prendre pour un fumiste. Sans cet aveugle, j’aurais pu douter de moi. Lui seul voyait. Sa sagesse me justifiait.
Si nous achevions le voyage autour de votre chambre ?
— Dans mon cabinet de travail, j’ai une perdrix artificielle. Elle me permet d’attirer les chasseurs matinaux à l’heure où ni les ingénus chasseurs ni personne ne songerait à s’imaginer que déjà l’humorisme est en action.
« Je les vois alors consternés devant cette perdrix, réclame idéale et qui chante dix ou vingt fois de suite.
« J’ai aussi sur ma table une poupée de cire. C’est mas seule compagne régulière. Elle tient près de moi la place de l’admiratrice inconnue. Comme c’est une dame qui ne peut même pas consentir au flirt, je suis assez chevaleresque pour n’avoir avec elle d’autres relations que celles du : bonjour, bonsoir.
« C’est une délicieuse compagne. Jamais elle ne prononce le terrible : « Je m’ennuie ». Elle ne demande pas constamment d’aller au théâtre ou d’aller souper. Récemment, une grande dame de l’aristocratie madrilène voulait lui faire cadeau d’un costume de soirée. Pour ma tranquillité, je dus décliner cet honneur. Sans doute, ma compagne est modeste, mais il ne faut jamais tenter les femmes… Peut-être, ainsi transformée, serait-elle partie pour les cabarets, les dancings et les palaces.
« Mais la poésie n’est pas toute à l’intérieur. À côté de ma maison, il y a un arbre merveilleux au pied duquel je jette toujours les enveloppes déchirées des lettres que j’ouvre en sortant. Or, un matin du printemps dernier, je m’aperçus en me réveillant que cet arbre avait retrouvé toutes ses feuilles, plus vertes que jamais, et que chaque feuille portait, à son recto, mon nom imprimé.
« Je dois faire cet hiver une conférence sur les poissons. Je placerai sur la table mon poisson rouge. C’est un compagnon admirable. Depuis trois ans qu’il vit dans mon intimité, il n’a jamais consenti à manger ; c’est un véritable abus de confiance.
« Parfois, quand je suis au travail, je lève les yeux ; je veux rafraîchir mon inspiration en le regardant évoluer dans son bocal, et je ne le vois plus. Il a disparu et l’inspiration me fuit… Est-ce que vraiment, à certaines heures, les poissons rouges quittent leurs aquariums ?
« Les savants ne se sont pas assez appliqués à résoudre ce problème. J’en ai quelques autres encore à leur soumettre. Ainsi, le cas de la migration des saumons. Vous savez qu’on affirme qu’ils viennent frayer dans les fleuves et remontent ensuite dans la mer. Fort beau, mais personne ne les a jamais vu remonter.
« Mieux, il y a chez nous un lac longeant la mer dont il est absolument séparé par une bande de terre assez large. Or, un savant a veillé, veillé longtemps. Il n’a rien vu. Je soupçonne fort que lorsque le savant quitte son poste pour aller dormir, les saumons prennent leur canne et gagnent la mer par les chemins secs. »
Larbaud regarde son ami et rit de bon cœur…
Ramón mange un pamplemousse. C’est la première fois de sa vie. « En somme, dit-il, c’est une grosse orange qui a appris la civilité. Elle est bien élevée. Les morceaux s’en détachent facilement. »
Larbaud. — Un des traits caractéristiques de Ramón, c’est sa tendresse pour les choses.
— C’est vrai. De même qu’il existe des protecteurs des animaux, je suis le protecteur des choses. Et spécialement de la Croix-Rouge des cheminées.
« Je tiens pour un des moments épiques de ma vie, le soir où, comme le troubadour des rues obscures découvrant le chevalier blessé par l’épée du destin, je trouvai par terre, dans ma rue, une cheminée. Il me souvient avec émotion de cette espèce de guerrier tombé des créneaux que je conduisis chez moi.
« Cette cheminée au casque enfumé, je l’ai gardée pendant longtemps avec la perdrix, le poisson rouge, la poupée de cire et le bec de gaz. Elle représentait un de mes ancêtres qui eût été guerrier. »
Je voudrais tout de même amener Ramón à parler de ses livres.
Avez-vous déjà vécu en France ?
— Tout un hiver, un hiver terrible, celui de 1912, je l’ai passé à Paris. J’habitais boulevard Saint-Michel, à l’hôtel de Suez. Je travaillais la nuit, comme maintenant. Quand je sentais que l’aube approchait, j’éteignais ma lampe à pétrole. Malgré le froid, j’ouvrais ma fenêtre et je guettais l’aube avec la patience d’un poète et la fièvre d’un amoureux. Cet éveil de la nature, cette naissance du monde, durait une seconde…
C’est avec beaucoup de secondes que j’ai fait mon livre : El alba
Larbaud. — L’un de vos plus beaux livres…
— J’aime beaucoup la France, reprend Ramón ; le Portugal où je vis les trois quarts du temps et l’Italie où je viens encore de passer une année. En Italie, je ne redoute que les commissionnaires, les porteurs. Aussi, quand à la descente du train, ils se précipitent sur moi, je leur déclare d’un ton à la fois impérieux et complice : je suis porteur. C’est que je n’ose pas leur dire que je suis gymnaste, ce qui serait pourtant une plus noble manière de me débarrasser d’eux.
« À Naples, j’ai écrit le Torrero Carrancho où j’ai groupé de façon typique toutes les aventures qui peuvent arriver à un torrero dans l’arène. Ce livre, qui vient de paraître à Paris, portait pour titre le nom d’une promenade de Naples. Or, pendant que je l’écrivais, un ami de Madrid, Moya, m’apprit qu’un novillero venait d’affronter le public madrilène avec beaucoup de succès et qu’il s’appelait… Carrancho !...
« J’ai aussi écrit à Naples un autre roman, la Femme d’ambre, et je vais publier bientôt l’Homme au melon gris. C’est l’histoire d’un homme qui n’est pas tout à fait un escroc.
« Aujourd’hui même paraît à Paris Gustave l’Incongru, admirablement traduit par Jean Cassou et André Wurmser. J’ai publié ce livre en Espagne dès 1921 sous le titre El Incongruente. J’insiste sur la date, non seulement afin de vous permettre de mieux situer cette œuvre, mais surtout pour souligner mon évolution le long de ces sept années.
Poète, romancier, conférencier, vous êtes aussi le plus fécond des journalistes ?
— C’est peut-être mon meilleur titre de gloire. J’écris dans de nombreux journaux et revues d’Amérique et d’Espagne : revues de radio, revues d’automobile, revues médicales, revues nègres. J’écris toujours à l’encre rouge pour que l’acte d’incarnation et de transfusion que doit être l’acte d’écrire soit plus effectif.
« Je suis très fier d’avoir été le premier chroniqueur officiel du cirque, si fier que j’ai fait graver ce titre sur mes cartes de visite.
« J’ai tenu dans plusieurs journaux la chronique des cirques et des cimetières espagnols.
Et les théâtres ?
— J’ai deux volumes de théâtre. Si toutes ces pièces n’ont pas été d’abord publiées, ce n’est pas qu’elles soient injouables, c’est que jamais je n’ai voulu les laisser représenter en Espagne.
« Chez nous, on manifeste contre les pièces. En France, on n’a pas affaire à un public ainsi buté contre la nouveauté. Aussi, je veux que mes premières pièces représentées le soient à Paris.
« Lugné-Poe va jouer les Demi-Êtres, pièce en trois actes, et Baty la Mise au Sépulcre. Ce dernier drame est tiré d’un livre que j’ai fait sur la Semaine Sainte à Madrid. »

*
*   *
Le dîner est achevé. La rue nous a repris. Ramón voudrait marcher, marcher longtemps dans ce petit froid sec, mais Larbaud n’est pas sportif. Nous les confions à un taxi jaune-bleu-blanc qui les ramènera vers la montagne Sainte-Geneviève. Accompagné de Texcier, je regagne Montmartre. Nous essayons de démêler l’impression produite en nous par cet homme que le peintre Robert Delaunay appelle un Apollinaire espagnol, tandis que d’autres veulent voir en lui un Cocteau espagnol.
Il est bien vrai que Ramón connut et aima Apollinaire et qu’une grande affection l’unit depuis longtemps à Jean Cocteau. Mais ces parentés spirituelles me semblent demeurer toujours terriblement superficielles. Ramón est Ramón, c’est-à-dire une création spécifiquement et authentiquement espagnole qui serait incompréhensible et d’abord impossible sous d’autres cieux et qui n’est devenu si vite une gloire internationale que parce qu’elle symbolisait magnifiquement l’Espagne intellectuelle du xxe siècle.
Si nous devions à tout prix le comparer à quelque écrivain français contemporain, c’est le nom de Max Jacob qui s’imposerait à nous.
Pas seulement à cause de leur commune fantaisie, souvent burlesque, mais la qualité de leur sensibilité et la nature intime de leur talent, qu’elle détermine, la texture de leur style, la composition, enfin, tout les rapproche.
Ceux qui, depuis une vingtaine d’années, pratiquent l’art et les recherches de Max Jacob, savent bien, par exemple, que notre ami Larbaud s’est rendu coupable d’hérésie en traduisant gregueria par criailleries. La préface du Cornet à dés a conféré au vocable poème en prose un sens précis et définitif qu’avait illustré par anticipation Louis Latourrette avec Des Étoiles en plein midi et qui s’applique parfaitement aux greguerias de Ramón Gómez de la Serna.


Source :
Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques
(Hebdomadaire d’information, de critique et de bibliographie),
directeurs-fondateurs : Jacques Guenne et Maurice Martin du Gard,
rédacteur en chef : Frédéric Lefèvre,
Paris, n°273, 7 janvier 1928, p. 1 et 8.

Texte recueilli dans :
Frédéric Lefèvre, Une heure avec…, 5e série,
Paris, Librairie Gallimard, « Les Documents bleus », 1929,
p. 188-202.

13 février 2020

Sur les modernistes brésiliens à Paris (et leur bibliographie)

Dans l’ouvrage Les Brésiliens à Paris au fil des siècles et des arrondissements d’Adriana Brandão (préf. de Gilles Lapouge, Chandeigne, « Bibliothèque lusitane », 2019, 352p., 23€), place est faite, comme de juste, à quelques modernistes brésiliens, écrivains ou artistes, de passage ou installés à Paris autour des années 1920 : Oswald de Andrade (p.70-73) et Tarsila do Amaral (p.275-278), naturellement, Vicente do Rego Monteiro, mais aussi Patrícia Galvão dite Pagu (p.266-268) — qui bénéficie de la sorte d’une deuxième mention dans un ouvrage généraliste français, après l’entrée « Patrícia Galvão » ménagée par Éric Dussert parmi ses Cachées par la forêt (138 femmes de lettres oubliées) (La Table ronde, 2018).
Au détour de ces évocations, on lit, à propos d’Oswald : « Les premières traductions de ses œuvres mettront plus de cinquante ans à voir le jour. Le recueil Bois Brésil, lui, n’arrive dans les librairies françaises qu’en 2010, c’est-à-dire, quatre-vingt-cinq ans après sa première publication à Paris. » À propos de Pagu : « Ses livres commencent à être traduits en France très tardivement, à partir des années 2010. »
Rappelons donc aux plus curieux que sont actuellement disponibles en librairie, traduits et présentés par Antoine Chareyre : le recueil Bois Brésil d’Oswald de Andrade (éd. bilingue, préf. de Paulo Prado, ill. de Tarsila do Amaral, La Différence, 2010, 398p., 30€), le roman Parc industriel (préf. de Liliane Giraudon, Le Temps des Cerises, 2015, 166p., 14€) et l’autobiographie Matérialisme & zones érogènes (Le Temps des Cerises, 2019, 201p., 15€) de Patrícia Galvão (Pagu).
*
Autour de l’ouvrage Les Brésiliens à Paris, Adriana Brandão sera l’invitée d’une rencontre sur le thème « Brésiliennes et espace de liberté à Paris », animée par Mazé Torquato Chotil, vendredi 28 février à 19h30, Institut culturel franco-brésilien Alter’Brasilis, MIJE, 6 rue de Fourcy, Paris 4e. (Voir la présentation de l’événement sur le site des éditions Chandeigne.)

25 janvier 2020

Import-export

À la stupeur générale, L’oncle d’Amérique traducteur-éditeur pointe le bout de son nez.
Il défait peu à peu ses malles & valises, en sort un logogramme d’inspiration vaguement cendrarsienne (une histoire d’oncles), un site officiel & une page dédiée sur certain réseau social.
Affaires mirobolantes en perspective & première publication programmée pour le premier semestre 2020.

22 décembre 2019

La critique d'avant-hier soir

L’esprit des livres
par
Martim Damy

António de Alcântara Machado est de retour. Et encore une fois avec un livre d’ambiances sous le bras.
Cette fois, néanmoins, ce n’est pas la vieille Europe — avec ses terres épuisées, ses paysages décolorés, sa volonté égoïste — qui a fourni ses thèmes à l’observation du jeune écrivain. Non. Sa sensibilité est désormais entrée en contact avec le sol brésilien. Encore mieux, avec le sol paulistain.
De fait — les quartiers remplis de cette population joyeuse qui va s’amalgamant dans les rues longues et mal pavées de São Paulo sont le décor où s’est ouvert l’objectif observateur du talentueux auteur de Brás, Bexiga et Barra Funda.
Ce livre aux desseins nationalistes est toutefois totalement différent des autres livres nationaux. Joyeux sans être satirique, critique sans être mordant, il marque assurément le début d’une littérature qui servira encore de thème à beaucoup. On peut même dire que c’est le premier trait venu souligner l’existence d’une sous-race brésilienne.
Fait, comme on le verra, de bois neuf — il focalise un domaine où ne s’est jamais exercée la plume brésilienne — Brás, Bexiga et Barra Funda est la révélation d’ambiances authentiquement brésiliennes, la révélation de ce qu’il se trouve par ici des âmes anonymes qui attendent que des intelligences supérieures déchiffrent leur destin.
Pour moi, António de Alcântara Machado est l’un de ces écrivains supérieurs. Grâce à son énorme talent, ce recoin anonyme de l’âme brésilienne est sorti du silence. Et la peinture que nous en fait le jeune auteur est une démonstration de plus de sa riche vocation à déployer devant nos yeux des ambiances intéressantes et vierges.
Son style possède pour cela tous les requis indispensables.
Essentiellement moderne, il n’entre pas pour autant dans la chimie des phrases incomprises. Il est net et franc, agile, élastique, sans escamotages de paillettes aveuglantes. Tout en gardant sa vivacité, jamais il ne se presse. Il ne s’arrête qu’après avoir épuisé son sujet. Avant, non.
Ses pages, dans Brás, Bexiga et Barra Funda, sont à la vérité ainsi — faites de notes syncopées et de pensées qui galopent en phrases rapides. Mais quelle ardeur dans ses ardeurs contenues, quelle acuité dans l’analyse tendrement adoucie, quel mordant dans l’innocence qu’il met dans presque toutes ses pages. C’est une réticence permanente. Un permanent entrelacs d’images, un croisement ininterrompu d’observations. De temps à autre, un coup de sifflet strident. Et l’auteur interrompt alors volontairement le trafic de ses considérations d’ambiances pour laisser passer le cortège des Carmelas, des Gaetaninhos.
C’est alors toute la São Paulo des Italiens qui vient jusqu’à notre émotion. Plus que cela — c’est toute l’Italie immigrée qui vient jusqu’à nous. Et en lutte avec le milieu et dominée par lui, ses bras s’ouvrent amicalement à nous. Et nous les vainquons, et l’Italien finit brésilien.
Vous ne le croyez pas ? Eh bien lisez le livre d’António de Alcântara Machado.

*
Brás, Bexiga et Barra Funda n’est pas supérieur à Pathé-Baby, le premier livre d’António de Alcântara Machado. Il a toutefois, sur celui-ci, l’avantage de l’originalité.
Il étudie de fait ce que personne jusqu’à présent n’a étudié avec une vision neuve : la fermentation d’une nouvelle race au milieu de la population pauliste. Nous ne sommes plus intéressés par la sous-race née du Portugais et de l’Indienne, du Portugais et de la Noire qui roule des hanches.
Le Portugais a cessé de jouer son rôle d’affineur de peuple obscur. Maintenant il vole. Et seuls lui conviennent actuellement « les airs jamais auparavant navigués ».
Et il vole dans l’espace bleu, à la recherche d’étoiles blanches…
C’est pourquoi est en train de mourir, chez nous, la race métisse. Ou mieux, elle est paralysée, elle reste mulâtre, prétentieusement mulâtre, tandis que l’Italien, joli et joyeux, marié avec des Brésiliennes ou même avec ses compatriotes, jette dans les rues de nos quartiers la race nouvelle des Italo-Paulistes.
Bonne race, belle race. Nonobstant ses enthousiasmes irréfrénés pour M. Mussolini et sa passion tenace et invincible pour Paillasse, de Leoncavallo, elle est encore la gorge la plus forte et sincère d’où jaillit le cri d’enthousiasme pour l’immense terre brésilienne.
Eh bien ce sont exactement ces gens-là — nés du carcamano : les petits Italiens de São Paulo — qu’António de Alcântara Machado a fait entrer dans les pages de son nouveau livre.
Pour un esprit ancien, Brás, Bexiga et Barra Funda n’est pas autre chose que de simples notes tachygraphiques à développer en plusieurs volumes. Tant de synthèse, tant de simultanéité, des suggestions tout juste ébauchées, des études seulement esquissées ne constituent pas, pour les vieux écrivains, un répertoire de valeur.
Pour les nouveaux, si souvent désorganisés dans leurs jugements, puisqu’ils considèrent que l’originalité ne peut être une chose nationale, le livre d’António de Alcântara Machado pèche aussi par un excès de descriptions, il ennuie par sa préoccupation permanente de tout éclaircir.
Des opinions. Et comme tout jugement comporte une bêtise insensée, je ne serai pas tellement surpris que ce livre merveilleux soit rejeté par les anciens et par les modernes. Je veux toutefois affirmer que je l’admire exactement parce qu’il est rapide et qu’il sait décrire l’environnement où vit la population italo-paulistaine.
Il est vrai qu’on raconte par ici que je fais partie d’une chapelle littéraire. Et que de cette chapelle, le saint qui a mon béguin* est António de Alcântara Machado.
Peu importe qu’il en soit ainsi. C’est un saint miraculeux. Il a réussi à transformer en réalités artistiques l’objectivisme grossier que ses yeux ont vu pourrir dans les rues et les quartiers de São Paulo.
Et lequel de nos écrivains a fait une chose pareille ?

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La critique qui s’élève contre Brás, Bexiga et Barra Funda, la critique que les passéistes diffusent dans l’esthétique stagnante du public têtu et incapable, rencontre une parfaite réplique dans l’« Éditorial », l’originale préface dans laquelle António de Alcântara Machado explique le but de son livre.
Brás, Bexiga et Barra Funda n’est pas un livre, dit l’auteur. C’est un journal où s’imprime la vie nouvelle de tant de gens ignorés. Et « en tant que membre de la presse libre, [il] tente de fixer tout au plus quelques aspects de la vie laborieuse, intime et quotidienne de ces nouveaux métis nationaux et nationalistes. C’est un journal. Rien de plus. De l’information. C’est tout. Il n’a ni parti ni idéal. Il ne commente pas. Il ne discute pas. Il n’approfondit pas. »
Il n’est pas vrai que ce livre n’approfondisse pas les aspects de la vie des nouveaux métis de la population paulistaine. Il les approfondit et avec sagacité, élargissant les perspectives de leur environnement et réglant le projecteur de sa critique sur d’amples et inédites projections. Et tout cela sans la batterie assourdissante de l’adjectivation nationale, sans la manie pédante des longues et prétentieuses analyses. Seulement avec les demi-teintes du détail, avec les coups de pinceau rapides et incisifs de l’humour adéquat, avec la juste évocation des physionomies physiques et morales de ses personnages.
Ses descriptions — le tourment de ceux qui veulent écrire avec des mots détachés — s’arrêtent au moment opportun. Elles ne font que suggérer, abandonnant totalement, ainsi, la préoccupation des écrivains de la vieille garde qui s’attardent sur tous les détails d’un tableau.
C’est qu’António de Alcântara Machado a compris qu’il faut noter seulement la variation d’un tableau. Le fond, stable, échappe à ses cogitations.
Et pour cette raison même, c’est nous qui remplissons les vides. Et cette opération se révèle si délicieuse pour nous que, après avoir lu un de ses « articles », on continue à y réfléchir posément, mettant ici un petit mètre de description en plus, là un bout un peu plus long à propos du charmant visage, là encore des paroles plus développées dans les dialogues interrompus.
Voyez « Carmela ». Combien de suggestion dans deux lignes si rapides. Et combien de précision. Et son langage est si parfait dans les dialogues de ces petites couturières, que leur conversation continue à nous enchanter l’oreille durant des heures entières. À la lecture, sans le vouloir, nous y mettons la prononciation exacte de la petite Italienne des ateliers*. Comme le Napoléon d’Aguiar.

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Dix-huit heures trente. Pas une minute de plus, parce que madame respecte les heures de travail. Carmela sort de l’atelier. Bianca vient à son côté.
La rue Barão de Itapetininga est un dépôt bigarré d’automobiles criardes. Les maisons de mode déversent sur les trottoirs les petites couturières qui rient, parlent fort, roulent des hanches comme des balançoires.
— Guette s’il est pas au coin.
— Il y est pas.
— Alors il est place de la République. Ici y a vraiment trop de monde.
— Quel comédien !
La robe de Carmela, toute près du corps, est d’organdi vert. Bras nus, cou nu, bijoux dehors. Petits souliers verts. Grain de raisin Marengo mûr pour les lèvres des amateurs.
— Hé, le joli petit corps !
— Tu te prends pour qui, espèce de rustre ? Portugais mal élevé !
Elle ouvre son sac à main et scrute le petit miroir brisé qui reflète sa bouche brillante de carmin d’abord, puis son nez en trompette, puis les fils fins de ses sourcils, enfin les perles de métal blanc au bout de ses oreilles découvertes.
Bianca, parce qu’elle est strabique et moche, sert de sentinelle à son amie.
— Regarde l’auto de l’autre jour.
— Le binoclard ?
— Avec de sacrés gants rouges.
Le binoclard arrête la Buick exprès à l’angle de la place.
— Vous pouvez passer.
— Merci bien.
Elle traverse sur la pointe des pieds. Tête baissée. Toute nerveuse.
— Te retourne pas, Bianca. Scandaleuse !

Ah ! C’est là, en une synthèse formidable, un bout de São Paulo que l’élégance vagabonde de nos jolis enfants observe tous les jours dans cette prometteuse ruche du chic paulistain que sera bientôt la rue Barão de Itapetininga.
Un instantané plus parfait serait impossible. L’environnement n’a pas échappé à l’auteur. Il est exact. Son âme non plus. Elle est là à parler et gesticuler dans les paroles et les gestes de la petite couturière.

*
Et ce n’est pas seulement « Carmela » qui nous parle de la force créatrice d’António de Alcântara Machado. Ah ! il y a encore d’autres types bizarres, originaux. Voyez « Gaetaninho » : c’est le coup de pinceau lyrico-triste de la vie de ces gamins que la Light tue impitoyablement dans les rues de São Paulo.
Gaetaninho est l’ombre vive de ces gens humbles qui ont été jetés dans l’obscurité de la vie. Il est l’image de ces enfants dont les parents, dans la fabrication de leur Amérique, n’ont pas assez pour s’acheter d’agréables Isotta-Fraschini. Il est l’âme de ceux qui restent éternellement à observer le passéisme bon marché des taxis. Et pourtant, que d’envie dans les rêves de cet enfant. Que d’aspiration dans les désirs de ce gamin.
António de Alcântara Machado est allé le chercher dans une obscure ruelle de l’immense ville. Et il l’a peint génialement. Génialement ? Oui, messieurs, génialement.

*
António de Alcântara Machado n’étudie pas que dans l’une de ses modalités la nouvelle sous-race paulistaine. Il en a défloré toutes les modalités. Dans des portraits individuels et de groupes. Dans les groupes se trouvent tous les nouveaux métis nationaux. Dans les photographies isolées, les nationalistes. Un exemple typique : Aristodemo Guggiani, dans « Caserne de réservistes n°35 ». Un chapitre des meilleurs, qui contient le matériau magnifique pour un roman. Un roman psychologique, qui étudierait trois types — celui de l’italo-brésilien, celui du teuto-brésilien et celui du mulâtre, formidablement représenté par le sergent instructeur, Aristóteles Camarão de Medeiros.
Le barbier Tranquillo Zampinetti, délaissant l’étude des types perdus dans la foule, est un autre portrait merveilleux de l’individu étranger conquis par le milieu ambiant. On observe la lutte que cet Italien mène avec lui-même pour que son nouveau pays, où il est venu vivre, ne tue pas en lui le sentiment exalté qu’il nourrit pour sa lointaine Italie. Mais c’est en vain qu’il vit en faisant semblant d’être seulement italien. Insensiblement, son italianité s’amenuise. Jusqu’au jour où, voyant que ses enfants sont brésiliens, diplômés et aussi aimés par tous les indigènes, tous ses préjugés disparus définitivement, enrichi, devenu propriétaire, bientôt quelqu’un d’important, il voit avec une immense joie que la première tâche professionnelle de Bruno, son fils diplômé en droit, consiste à solliciter sa naturalisation. La sienne, qu’il avait supposée éternellement liée au sol de l’Italie…

*
Brás, Bexiga et Barra Funda est ainsi un livre profond, avec les apparences d’une chose banale. Il est même si sérieux qu’il ne sera pas étonnant s’il est considéré par Mussolini comme nocif pour l’idée ennuyeuse et impertinente de l’italianità créée par le fascisme. Dans toutes ses pages, se glisse de fait cette vérité unique — l’Italien conquis par le Brésilien. Tous les personnages commencent italiens, mais finissent brésiliens.
Ils continuent, c’est vrai, à fredonner éternellement Catari, Catari, mais lequel d’entre eux a déjà manqué de se mêler à la foule, les jours de fête nationale ? Lequel d’entre eux manque de vibrer aux accords martiaux de l’hymne brésilien ?
C’est plus ou moins cet amour pour le Brésil qui se lit entre les lignes du livre d’António de Alcântara Machado. Et qui se lit avec fierté, en sentant la conquête de notre pays qui ressemble à une femme fascinante qui attrape tout le monde.
Tout le monde ? Peut-être pas. Vivent ici bien des Italiens au cœur dur. Ceux-là évidemment ne sont pas entrés dans les pages de Brás, Bexiga et Barra Funda, livre d’amour et de simplicité. Mais je peux jurer qu’ils apparaîtront dans un autre livre d’António de Alcântara Machado.
Attendons donc, confiants, le Brás, Bexiga et Barra Funda des palais de l’avenue Paulista, où vivent les princes en couronne de carton* de la noblesse italo-paulistaine.

Trad. A. C.


Source :
Martim Damy, chronique « O espírito dos livros »,
Jornal do Comércio, São Paulo, 6 avril 1927.

Vol. en préparation :
António de Alcântara Machado,
Brás, Bexiga et Barra Funda (Informations de São Paulo) [1927],
trad., notes, postface & bibliographie d’Antoine Chareyre.