2 août 2019

Rentrée littéraire

Devinez quel jeune talent de 1927 s’invite dans les librairies à l’automne ?


(ici dans une rare caricature du toujours génial Di Cavalcanti)

18 juin 2019

La presse se déchaîne pour Pagu

Et c’est au tour de Michael Löwy (lui-même) de saluer comme il se doit l’étonnante autobiographie de Patrícia Galvão (Pagu), Matérialisme & zones érogènes.
Intitulé « Pagu, une communiste rebelle », l’article se lit dans Les Lettres françaises, nouvelle série, n°6 (172) de juin 2019, en page 9.


(On n’oublie pas qu’en 2010/2011, c’est aussi dans les Lettres françaises qu’avait paru, signée par Françoise Han, la toute première recension du tout premier livre du même traducteur. Il s’agissait du célébrissime recueil Bois Brésil d’Oswald de Andrade, poète moderniste que les lecteurs français redécouvrent à présent comme le compagnon de lutte et l’époux atypique de la jeune Pagu…)

11 juin 2019

La presse se déchaîne pour Pagu

Et voici, ma foi, un très bel article, précis, attentif, intelligent, sur Matérialisme & zones érogènes, l’autobiographie de Patrícia Galvão (Pagu).
Fichtrement bien intitulé « La Belle et le Parti », il est signé par Odile Hunoult dans le n°81 d’En attendant Nadeau (en ligne). Bravo !

(Il est toujours réjouissant pour le traducteur, mais surtout stimulant, intellectuellement, de voir — sans sy attendre — un critique suivre ainsi un auteur dont l’introduction en France n’a rien d’évident, mais qui vaut le détour. Frédérique Guétat-Liviani avait déjà remis le couvert, et de belle manière, sur Sitaudis.fr. D’Odile Hunoult, rappelons donc la sublimissime recension du roman Parc industriel, en pleine page de La Quinzaine littéraire en septembre 2015...)

9 juin 2019

Serafín Delmar & Magda Portal - Le droit de tuer (3/15)

Le vent
(M. Portal)

Il était une fois le xxe siècle.
Les aéroplanes, les automobiles, les rayons X, la radio, la divination de pensée, déconcertant le sens de la Vie, créaient une nouvelle logique, sur l’illogique. Apparaissaient Einstein, Spengler, Curie, Voronoff
Le Christ observait depuis sa retraite spirituelle. Les papyrus de la vieille Égypte, les plongeurs de ses yeux n’y fouillaient plus. Les hommes, ces pygmées, en savaient plus que Prométhée le voleur du lumineux secret
Il faisait tourner la boule du monde entre ses doigts de misanthrope céleste, comme une nouvelle fois la conscience des hommes-enfants, pour pétrir la première révolution d’amour. Et il se brûlait les mains sur la guerre européenne
Soudain, sur la tache blanche de la Russie, coulaient des fleuves de larmes, comme pour faire fondre la Sibérie. Et du globe tout entier s’élevaient les vapeurs de l’angoisse, provoquant en lui le vertige des abîmes
Le Christ se fit enfant et descendit
Mais il descendit dans le ventre d’une belle bourgeoise qui ne connaissait rien d’autre que les devoirs de la femme — l’obéissance et la reproduction de l’espèce — et dont l’époux portait les signes distinctifs des assassins impunis : les galons militaires. Et il descendit sans mémoire. Grande vertu des créateurs
Ce fut un bel enfant, bien soigné, et il aida même son père à cracher au visage d’un homme du peuple après avoir bafoué sa dignité. Mais soudain dans les yeux de l’homme s’allumèrent deux lames de poignard pour crier : militaires ! vous finirez par tomber
Et dans le cœur du Christ de huit ans s’éveilla sachka jégouliov.
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« Les frères de la forêt », étrange confrérie de jeunes gens, fils de notables familles du pays. Les crasseux, les haillonneux dont le nom faisait trembler les bourgeois et qui avaient pour habitude de décorer hebdomadairement l’horizon de rouge, quand les crépuscules étaient déjà morts. Les frères de la forêt, qui avaient les arbres pour maisons, et qui concluaient leurs fêtes, après s’être juré d’en finir avec les exploiteurs du peuple, en pleurant au son des balalaïkas naïves comme des enfants
Aurore des révolutions.
Les appels de Dostoïevski, Andreïev, Gorki, se répercutaient jusque dans l’âme des loups des steppes sibériennes, et plus loin, en Chine. Et plus loin encore, en AMÉRIQUE.
L’enfant pâle et dépenaillé, dont la vie avait été semée de cadavres comme d’énormes iris rouges, et dont la réputation sanguinaire se répandait à travers le monde, fut conduit à l’échafaud comme un monstre enragé, par son père. Mais Sachka Jégouliov poussa depuis les racines de la terre, se multipliant jusque là où les chiffres n’arrivent plus. Sachka n’était pas mort ; dans toutes les confréries vengeresses son nom ondoyait en un cri rouge
Les despotismes d’Europe commencèrent à hurler comme des chiens devant les visions d’outre-vie. Sachka Jégouliov tel un fantôme aux dimensions incommensurables s’interposait devant le soleil, et plongeait les hommes dans l’obscurité
Devenu vent il secouait de son onde révolutionnaire les cheveux des étudiants qui dès lors sacrifiaient leur vie, leurs aspirations, leur jeunesse, pour s’offrir à la cause libertaire. Devenu moelle, il parcourait l’épine dorsale des hommes ployée sous l’humiliation, et la redressait jusqu’à la stature de la dignité
Sachka Jégouliov chemina parmi tous les hommes de la Russie de la Liberté. Et il souffla son haleine chaude. Comme un bain électrique, les Hommes se mirent en mouvement. Dans l’air du monde s’insinuait une marseillaise de joie
Mais comme tous les Sachka étaient morts dans les millions de cadavres de la guerre européenne et de la révolution russe, le Christ s’incarna en LÉNINE
Sa compagne, pâle et agitée de grands pressentiments, le poussait à la lutte avec plus d’ardeur. Durant des nuits entières d’insomnies destructrices et constructrices, ils saisissaient les piques de la liberté et démolissaient les palais, où l’on commençait à ériger les ciments de la Conscience libre. Et comme dans l’appel d’Andreïev ou dans les voix de Jeanne d’Arc, il sentait la nouveauté merveilleuse d’un visage nouveau sur le corps du monde. Et il souriait, comme une mère devant l’enfant qui vient de naître.
Le Christ dans la cène sans Judas distribuait à tous les ouvriers du Progrès le pain de la Liberté et le vin de la joie. Les commissaires du travail lui serraient la main. Leurs têtes étaient couvertes, mais dans leurs yeux souriaient les larmes
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À Leningrad se trouve la tombe du Christ. Depuis les plates-formes les vents peuvent entendre les voix des prédicateurs libertaires
La tête du Christ sourit car le rêve qu’il a fait il y a de cela vingt siècles connaît depuis peu sa brûlante et merveilleuse culmination
Mais ce sont les HOMMES qui lui préparèrent le chemin.

Serafín Delmar & Magda Portal - Le droit de tuer (2/15)

Le super-cosmopolitisme de mon ami
(S. Delmar)

Un jour il se trouva par surprise sur le boulevard Montmartre à côté de Joseph Delteil dans le meeting de protestation organisé par les ouvriers des usines de Paris contre l’abus du parlement qui visait à mettre en esclavage la liberté de l’homme marocain et quand les anarchistes en profitèrent pour lancer des bombes sur le palais et jeter des pierres sur le président
Prosper né de cette foule échauffée regardait de ses yeux de feu le va-et-vient des autos — en tapant dans le dos des omnibus, il faisait danser ses doigts sur la tête des impériales et découvrit le crâne d’un jeune Sud-Américain qui fumait tout le crépuscule de Jamaïque
Prosper — j’ignorais comment il s’appelait — était comme l’un de ces bolides qui se présentent au hasard — citoyen du monde — enfant de putain — qui sait !
Sa voix s’éveilla à vingt ans, né au même âge il crachait des insultes contre le siècle tout entier et giflait les entrailles de la vieille Europe qui a peur de l’Amérique qui tend ses bras de poulpe vers l’Univers
Il est aujourd’hui le seul homme libre sans origine, dans l’absolue ignorance de la vie, mais il croit que c’est un film cinématographique tourné en Allemagne pendant la guerre et avec le concours des Zeppelins
Un après-midi d’hiver alors que la neige poudrait le visage de la ville et que le brouillard parfumait ses lèvres paresseuses où se suicident les cris d’effroi que sifflent les canalisations de la misère — il fit une grande découverte, en tirant de l’un de ses cubes cérébraux un poème qui chauffa les pôles et enthousiasma l’équateur — Tous les ateliers crièrent comme pressés par une sonnette tandis qu’ondoyait la fumée de leurs drapeaux
Ce jeune homme à la chevelure provinciale était un poète — sans aucun doute un homme complet — Il embarqua ses inquiétudes dans quelque port pour l’Amérique à la légende dorée, aux espoirs de pomme et aux rires de perroquets sous le soleil du tropique, portant des valises remplies d’illusions et un rare cinétisme de projets. Dans sa mallette il y en avait un intéressant qui piaillait comme un oiseau : La théorie relativiste selon laquelle l’homme fait ce qu’il peut et non ce qu’il veut
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Combien de rires il emmagasina sur son visage quand à bord il écrivit sur la mer ses meilleurs poèmes qu’il effaça avec les vagues vertes et mousseuses du temps, mais il lui reste encore le souvenir de l’émotion qui lui remplissait les poches de tous les hymnes que l’horizon offre aux marins — Oui — celui-là venait tel un timonier lâchant les filets de ses yeux sur la face bleue du panorama où il avait bu plus d’une fois le cognac de l’audace
Il navigua 30 jours sur son navire marchand plein de sauces et de fromages pour New York — là — sur l’avenue Broadway où le plus cosmopolite des voyageurs se voit piétiné par tous les moteurs, où le plus yankee fait crier ses cinq sens pour passer à travers le gélatineux quartier de têtes humaines avec des haut-parleurs et des yeux ruisselants d’essence — Là Prosper noyé sous les gratte-ciel et asphyxié par les réclames courut avec les chevaux Ford à la recherche de Carl Sandburg, avec qui il avait correspondu antérieurement, mais le poète à la pipe éternelle (on dit qu’il est né avec) était au lit occupé à mettre au monde un petit poème de Whitman avec l’assistance de l’obstétricienne miss Amy Lowell — Prosper ne savait pas parler anglais et pensait dans son langage inventé par l’homme qui naît à vingt ans — le plus beau et le plus synthétique que les humains ne sont pas parvenus à comprendre jusqu’à l’apostropher timidement : « Monsieur l’Ambassadeur de Mars »
Cet étrange voleur de métaphores poursuivi par toute la police de l’Académie passa par le pays des Aztèques en tentant d’échapper à la manifestation que lui préparaient une légion de pirates ; parmi eux Maples Arce, Kyn Taniya, Cardoza y Aragón, jusqu’à arriver à Panama — nombril du monde — le canal qu’il avait vu il y a 205 ans en même temps que les submersibles et les automobiles qui volaient
Lui, qui depuis les écluses avait vu se dresser un pont de fer aux frontières d’Europe pour que passent les fils électriques — avait vu aussi les hommes d’aujourd’hui de la taille de la Tour Eiffel, mais les hommes sont 3 centimètres plus petits que lui
Entre ses mains passaient toutes les lignes radiotélégraphiques de la planète — à travers son cerveau — station réceptrice des pensées, vociféraient les journaux les plus importants, ses yeux étaient l’écran des rapides et il arriva avec les portes ouvertes de son âme au Pérou
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Le crépuscule teinté semblait soutenir le quai surveillé par la police. La mer — c’était une mer d’oiseaux et de poissons où flottaient les cadavres gonflés
Des nuées de sang s’échappaient du port qui sentait la matrice pourrie — Les chiens aux langues enflammées traînaient les viscères des ouvriers à travers les rues asphaltées de feu — Les cadavres gonflés comme des navires en cale sèche embarquaient les oiseaux affamés comme les femmes qui se mangeaient les coudes dans les recoins aigus et profonds de la nuit où le gémissement des balles perfora la tempe du silence
Les soldats en patrouille sentaient le cimetière à découvert avec leur habit et leurs chaussures collés au corps, mais crachant la mort sur tous les anarchistes de la Révolution sociale
Le vent traînait des vagues de putréfaction et les enfants disaient adieu à leurs parents sur le pas des portes blessées par la faim — Juste une larme dans les yeux de ces braves enfants
Les patrouilles fantômes scintillaient de leurs baïonnettes, marquant des pas macabres qui résonnaient plus fort dans le creux de la nuit
Par les gorges de quelques rues se hissaient des vivats à la révolution — les tirs s’égrenaient comme d’un enfer et des drapeaux de poudre asphyxiaient la lumière des étoiles
De toute part on voyait des hommes traînés et étranglés, courageusement dignes — les intestins emmêlés dans les pattes des chevaux que montaient les esclaves
Trois jours et la ville sentait la chair humaine en putréfaction — un vent jaune et violet sortait des cadavres étendus
Cinq jours — moururent les chevaux, les chiens et les oiseaux qui picoraient les yeux des corps empoisonnés — Les soldats tombaient en crachant du sang, avec des yeux qui semblaient des lanternes rouges
Deux mois — trois mois — Les squelettes dans les rues servaient de tranchées — Des meutes de chiens étranges et enragés hurlaient désespérément dans la campagne — Depuis les montagnes descendaient les oiseaux carnivores avec leurs becs sanguinolents — Des caravanes de microbes chevauchaient les nuages qui se réfugiaient dans la peste qui visitait un village après l’autre
Les hospices fermèrent leurs portes — La peste envahit les maisons — La ville se squelettifiait dans une couleur vert pâle — Les usines furent paralysées par manque d’hommes — On construisait de nouveaux cimetières
Dans ce terrible désespoir de sang, de sang, de sang, triompha la révolution et le drapeau rouge fut hissé sur les Andes
Des brouettes où tintaient des os passaient dans les rues en direction de la mer — Ce fut la seule fois que mon ami ressentit de la joie dans la vie — et il embrassa le peuple péruvien comme il avait embrassé le peuple russe. En abandonnant un bout de son âme il s’en fut errer comme tous ceux qui n’ont ni patrie ni foyer parmi les peuples d’Amérique, rêvant éveillé à travers les yeux de la LIBERTÉ.

Serafín Delmar & Magda Portal - Le droit de tuer (1/15)

Les hommes de la mer
(S. Delmar)

Tous les marins hurlaient à la nuit comme s’ils avaient des chiens déchirés dans l’âme —
Le sifflement du vent fouillait la proue, où j’abandonnai mes yeux — là se tordirent les ombres du jour pendues par l’horizon — De funéraires sentinelles passaient sur le pont guidées par le froid de l’Est.
La mer dormait comme le vieux capitaine, rêvant aux collines de la côte où les gamins pressent les seins de l’aube pour s’accrocher comme des poulpes affamés et sucer le venin de la misère
Le transatlantique avançait à 16 milles dans une fatigue de continents et une torpeur d’océan
Les travailleurs poitrines découvertes attisaient les fours ardents — les moteurs — comme un cerveau — se désespéraient cinétisés dans la sueur des hommes couverts de bitume — Là, les forts ! — Les hommes ! avec un sourire jaune et les bras cosmiques dynamisaient les hélices
Ah, les forts — ils défilaient à minuit comme des spectres vivants dans les coursives indécises vers leurs cabines abandonnées où la mort veille dans des hymnes de fièvre — simulant la joie dans le whisky de contrebande.
Le capitaine dormait — Dans l’ivresse tous les marins avec leur sauvage exigence sexuelle changeaient de sexe en maudissant la vie, jusqu’à mordre les bouteilles dans des crispations de fauves et mâcher le verre dans une colère que protégeaient leurs larmes
Dans le hall ceux de Wall Street s’amusaient avec le champagne et les serpentins se faisaient des sourires colorés
La joie du dancing se donnait la mort devant les portes avant de sortir — les rires éclataient dans les verres de cristal comme des bulles de savon —
La musique expirait sa dernière note tandis que les couples défilaient vers leurs cabines avec des éclairs d’amour dans le corps —
— La musique décorait le spectacle
Dehors le froid caressait les marins jusqu’au sang. Les mâts se lamentaient dans un silence qui réclamait le bleu —
La NUIT dormait dans les sentines en incrustant des idées chez les marins pleins de solitude, de douleur, de misère, de vice
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Dans le salon les privilégiés, les bourgeois, balançaient leur enthousiasme dans les bras des femmes dont les poitrines dressées invitaient à retomber en enfance — Les hommes blonds aux yeux de fer et à l’intelligence de dollar chassaient de leurs arcs ivres tous les regards
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La nuit frémissait entre les mains des marins qui brandissaient des poings serrés devant leurs faces noircies — De là naquit la haine et la vengeance culbutée par l’angoisse
Une seule voix s’éveilla et dressés comme les mâts il coula de leurs yeux des étincelles rouges qui leur incendièrent le cerveau — De leurs cavernes les hommes sortaient à demi nus la poitrine battant comme un ressort
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— Les hommes se regardaient en s’avalant les uns les autres
Les hommes comme mus par une force électrique — éructant des blasphèmes qui faisaient rougir la brise — se précipitèrent tous dans le salon, la bouche rouge avec les éclats de verre incrustés dans la mâchoire
Se balançait, dans la dépression de leurs yeux qui brillaient jusqu’à produire le frisson, la peste
Comme une bande de mendiants ils regardaient vieillis par la rage le salon pulvérisé de lumière et de rires
Certains demandaient de la liqueur — Soudain la musique se suicida
Les femmes couraient désespérément vers leurs cabines — Un marin aux mains mates tranchait le cou d’un grand gentleman en frac avec un bout de verre difforme qui grinçait dans la gorge
L’homme se débattait entre les jambes comme une vague — Le sang gicla comme d’un jet d’eau à la bouche du marin qui le savoura plein de rage
Les cris coupaient la nuit — à peine sortaient-ils qu’ils allaient s’enterrer dans la mer
Les hommes faces désormais grimaçantes traînaient au bout de leurs cordes, sur le sol ciré comme un miroir cynique qui nous fait voir l’âme inversée, les têtes tranchées sur les fers — et les hommes criaient comme une meute de loups sur la scène délicatement décorée par les mains ensanglantées qui appelaient à l’aide
Plus loin — les femmes se noyaient dans leurs larmes, protégeant leurs enfants contre leurs seins effrayés, mais les hommes, ces hommes aux yeux dilatés et aux mains ensanglantées s’agenouillèrent devant les mères qui se tordaient comme une pelote, s’arrachant les cheveux qui volaient comme des serpents —
Les enfants regardaient d’un air étrange, accrochés aux seins, les marins qui riaient la mâchoire étranglée et enfoncée dans la face
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L’aube épiait craintivement par les vitres — Au lever du jour le capitaine était mort

17 mai 2019

Du nouveau sur Pagu

Une chose doit être dite : quarante ans après les premières recherches sur le sujet, et alors même que les travaux de nature biographique nont pas manqué de s’accumuler, on n’en finit pas d’explorer les archives de presse et de mettre la main sur de nouveaux faits relatifs à la vie stupéfiante de Pagu (Patrícia Galvão, 1910-1962), de réviser, d’augmenter la chronologie de péripéties de toutes sortes, entre menues anecdotes et événements plus ou moins majeurs… Les récentes éditions critiques du roman Parc industriel (française en 2015 et brésilienne en 2018), puis l’édition française de son autobiographie (Matérialisme & zones érogènes, Le Temps des Cerises, 2019), ont pu établir des éléments jusqu’alors inconnus — et vous pensez bien qu’on ne peut pas tout retenir, encore, dans les appareils critiques. Ces apports ne sont jamais vains puisqu’ils permettent à la fois de sortir de l’ornière des clichés approximatifs qui finiraient presque par galvauder une figure trop mythique, et de compléter considérablement notre connaissance et notre compréhension d’une « vie-œuvre » autrefois défrichée par Augusto de Campos, ce pionnier.

L’internationale des amis de Pagu fait son œuvre (tandis que sétoffent les bibliothèques numériques), et pour cette fois c’est la chercheuse et écrivaine brésilienne Adriana Armony, qui enquête actuellement sur le séjour parisien de Pagu de l’été 1934 à l’été 1935 (période peu ou prou connue, mais encore très imprécisément documentée, mal balisée), qui vient de nous dégoter ces petites nouvelles parues dans le n°265 de La Défense (Organe de la Section française du Secours Rouge International) (Paris, 8e année), en date du vendredi 7 septembre 1934.


Une arrestation de plus, dans le parcours erratique de la jeune militante communiste qui était partie seule, à 23 ans, faire le tour du monde, et déjà une menace d’expulsion alors qu’elle venait juste de débarquer à Paris, expulsion qui ne devait intervenir, dans d’autres circonstances, qu’un an plus tard.

En page 3 de cette livraison de La Défense, une notule insérée dans la « Quinzaine de la répression (du 16 au 31 août) / Contre les immigrés » donnait ainsi l’alerte, coquille comprise : « Galvao Pagne [sic] est arrêtée sans motif et expulsée de France. »

   

Absconse information développée en page 4, dans « La page de nos correspondants : la vie de nos comités et les petites nouvelles des villes & villages », rubrique « De la région parisienne » :

Une scandaleuse expulsion dans le 17e
     
Notre camarade Patricia Galvao, de nationalité brésilienne, a été arrêtée samedi 26 août, sous prétexte de distribution de tracts. Elle se trouvait dans le square des Batignolles où avait lieu effectivement une distribution de tracts contre les manœuvres aériennes, mais elle n’y participait pas, étant au bras de son compagnon. Le gardien du square la désigna aux agents parce qu’elle portait une cravate rouge.
Patricia Galvao ne fut relâchée que lundi soir, après être restée plus de 24 heures sans nourriture, après avoir été insultée grossièrement, et on lui signifia alors un arrêté d’expulsion.
Contre cet acte d’arbitraire, les travailleurs du 17e doivent protester, signer par milliers des listes de pétition pour obtenir le retrait de cette mesure inique.
    

  

Voilà donc en partie éclaircies, et ce n’est pas rien, la date et les circonstances de l’une des arrestations de Pagu durant son étape parisienne, qui furent, croit-on savoir, au nombre de trois. L’écho nous dit quelque chose, en outre, de l’intégration de la « camarade » Pagu dans les réseaux militants, communistes ou antifascistes, alors actifs dans la capitale française. Il faudrait aussi identifier, un jour, peut-être, quel fut ce « compagnon » de la belle Pagu (déjà séparée d’Oswald de Andrade) ; pour sûr quelque descendant aurait des souvenirs à divulguer, qui sait quelques papiers et documents oubliés dans un grenier ? Affaire à suivre, naturellement.

Source des images : gallica.bnf.fr / BnF

11 mai 2019

Matérialisme & zones érogènes : rencontre autour de la Brésilienne Pagu


La librairie Texture et les éditions Le Temps des Cerises, dans le cadre de la Semaine de l’Amérique latine et des Caraïbes, vous invitent à une rencontre autour de Pagu (Patrícia Galvão, 1910-1962), écrivaine et militante révolutionnaire brésilienne, auteure du roman prolétarien Parc industriel et de l’autobiographie Matérialisme & zones érogènes, tous deux traduits par Antoine Chareyre.

Présentation, lecture et discussion en présence du traducteur, avec la participation d’Élodie Dupau et de Juliette Combes.

Jeudi 23 mai, 19h30
Librairie Texture
94 av. Jean Jaurès, Paris 19e

23 avril 2019

Hernández Franco - L'homme qui avait perdu son axe (4/17)


Mon ami l’inventeur

L’âme des inventeurs se consume, dans un feu d’inquiétude, devant les autels d’Onan — demi-dieu.
L’inventeur est le poète de l’Absurde par excellence, le cavalier éternel du coursier de l’Hypothèse, le jongleur d’équations, le ménestrel des formules chimiques, le sourcier qui avance à tâtons…
Le poème de l’inventeur se complique lorsque, le tirant du domaine de l’abstrait — que l’imagination rend élastique — la Gravitation Universelle, qui est une forme du Sens Commun, le fait tomber dans le domaine du concret.
C’est à ce moment-là, justement, que bien des inventeurs font leur apparition, brusquement, sous les roues des trains souterrains.
Et il doit en être ainsi.
Un poète raté, par exemple, est un cas comique. Acrobate, inhabile, sur la corde raide des Élucubrations, il s’est trouvé, un beau jour, à gesticuler sur le filet superflu de la Rhétorique. Et il n’a pas de raison de se suicider. Le geste ne serait pas compris, outre qu’il serait inutile. Le poète raté doit continuer à vivre jusqu’à ce que, par son humilité, il répare l’affront fait à l’Humanité par ses strophes et ses alexandrins.
Pour l’inventeur, c’est autre chose. L’inventeur échoue quand — déjà presque plein d’un Eurêka ! triomphant — la Matière, la Chose, l’Inanimé s’anime dans sa résistance et dit : NON !
C’est le triomphe, momentané, mais écrasant, du concret sur l’abstrait.
La mort d’Ariel.
C’est, pour l’homme, redevenir l’inventeur qui n’a rien inventé. Trouver le grand A ou le petit a qui, dans une équation lointaine, fut coupable du désastre, est chose insensée. Conscient de sa responsabilité, l’homme doit se suicider pour éviter à ses contemporains le spectacle d’une tragédie de plus.
*
*   *
J’ai connu au cours de ma vie plusieurs inventeurs. J’ai fait leur connaissance quand ils luttaient encore, sur le papier, avec leurs « mécaniques » imaginaires qui devaient révolutionner le monde. J’ai fait leur connaissance quand ils n’avaient pas encore senti la morsure féroce de la Matière, dans leurs cervelles en ébullition.
Au milieu des boxeurs, des poètes, des peintres, des prostituées, des hommes de bien, des invertis, des pédérastes et d’autres catégories de personnes — au milieu desquelles je suis tombé avec ma curiosité et ma sincérité — les inventeurs occupent une place inquiétante dans ma mémoire.
Depuis ce matin, je songe à la dernière phrase que m’a dite Amado Campos, un jeune homme qui rêvait de construire un aéroplane sans moteur. — Le vol attire, par tout ce qu’il a de beau, ces infatigables rêveurs.
Amado Campos me dit :
J’apprends à jouer de la flûte !
Voilà la phrase sombre et dénuée de sens apparent qu’il laissa tomber sur ma tête quand nous nous rencontrâmes, en cet après-midi d’automne, près de la Sorbonne. Je suppose qu’ainsi se manifestaient les prédictions des augures ou qu’ainsi les devineresses antiques distillaient-elles leur dialectique.
*
*   *
Je vais dire ici comment les choses s’enchaînèrent jusqu’à parvenir à la synthèse de cette phrase.
Personne ne me présenta Amado Campos. Notre amitié naquit sans que nous nous en fussions rendu compte. Nous fûmes amis. Chétif, pâle, grand, millionnaire : tel était Campos. Je savais seulement de lui qu’il était venu en France pour étudier le français. Cela, il me l’avait dit lui-même. Je devinai que son tailleur était un homme plein d’humour.
Mais, un beau jour, parmi les miroirs embués d’un café, Campos « m’ouvrit son cœur » :
— Je ne suis pas venu étudier le français… Je suis venu parce que je veux lancer sur le marché mondial un appareil de mon invention. Un aéroplane sans moteur. Il est déjà construit ; venez chez moi. Vous le verrez. Jurez-moi sur l’honneur que vous n’êtes pas ingénieur… que vous ne me volerez pas ma gloire…
Il me fut facile de lui démontrer que je bats un record d’inexactitude en sciences exactes. Nous partîmes.
Évidemment, l’appareil était construit. D’une taille de dix centimètres, en papier satiné, il était fixé avec une épingle, comme un papillon, sur le mur.
— Regardez-le !
Je le regardai. Cela n’avait pas de moteur. C’était un aéroplane. Un aéroplane sans moteur.
Je félicitai Campos.
Debout sur une chaise, l’inventeur projetait son aéroplane contre le mur et l’avion en papier, en faisant quelques pirouettes, venait s’écraser sur la table de nuit….. Merveilleux !
— Comment le trouvez-vous ?
Sans rien calculer, je répondis :
— Il sera beaucoup mieux quand il aura son petit moteur…
Je compris. J’avais dit une énormité.
Quelques mois plus tard, je cessai de rendre visite à Campos, car je le trouvais toujours, une paire de ciseaux à la main, en train de faire ses aéroplanes en série. Je finis par croire qu’il s’était tué en essayant de traverser la Seine dans l’un de ses appareils.
Il y a peu je le rencontrai, pour la dernière fois, près de la Sorbonne :
— Eh, comment ça va ? Et ton appareil ?
Et c’est alors que me tomba dessus cette phrase, la phrase terrible :
J’apprends à jouer de la flûte !

Paris, 1925.

Sylvio Floreal - Ronde de minuit (2/23)

Le vertige en marche
« Physionomie d’un quartier »

Le Brás, de jour, est un véritable poème homérique d’activité et de travail. C’est l’aspiration en marche, désabusée et audacieuse. C’est la lutte dans la fébrile apparition d’un assaut indompté, pénétrant, dominant toutes les sphères de la vie. L’effort aguerri par la furie d’enrichissement se multiplie de mille manières, prend des aspects et des proportions stupéfiantes, créant les initiatives, tramant les expédients, ourdissant les inventions, inventant les moyens qui le conduiront au triomphe monétaire.
Il se manifeste, paradoxalement, une aspiration titanesque, sous toutes les latitudes, à gagner de l’argent ! Ce sont l’inertie et l’oisiveté, d’après certains moralistes extravagants de Chine, qui rapprochent l’homme de la perfection et de Dieu. Assurément ce dispositif philosophique ne rencontre dans le Brás aucun adepte fervent — là, tout le monde conspire contre la stagnation et la paresse, en travaillant ardemment, en s’éloignant de Dieu et de la perfection et en se rapprochant de l’Homme. L’exagération et l’absurdité, dans ce quartier, agissent et prospèrent dans une alliance admirable d’entendement tacite. À côté de guenilleux et de mendiants qui quémandent une fugitive aumône, passent des industriels arrogants et distingués. Défilent, dans des directions opposées, des matrones « mamelues » et de lestes silhouettes de petites couturières. Et la vie tourbillonne dans un mélange grisâtre.
Si la sueur était le symbole de l’honnêteté, le Brás serait, dans le concert des quartiers, le plus honnête de tous. Tous ceux qui vivent là, saisis par le désir d’accumuler une fortune, s’éreintent, s’écorchent presque animalement, dans le dessein de s’enrichir le plus vite possible. Et tout pullule dans une agitation délirante, névrotique, produite par des milliers et des milliers d’individus dominés par le désir de devenir quelque chose par l’argent. Au milieu de ceux qui ont ici fixé définitivement leur destin, il y a aussi ceux qui travaillent de leurs bras, mais en pensant toujours à leur patrie lointaine. Chez ceux-là, le fond du cerveau est coupé et traversé par des locomotives et des navires en plein tourbillon de locomotion. Heureusement, ceux-là sont la minorité. La majorité travaille avec la ferme intention de ne plus partir d’ici.
Scruté dans sa moelle, ce quartier offre un aspect fort curieux : c’est un véritable échiquier de races et de peuples, les plus étrangers par leurs sentiments et les plus différents par leurs origines, où tous, immergés dans une relative harmonie, portés par de merveilleux appétits, jouent et disputent entre eux, agressifs et astucieux, affables et calculateurs, la partie fatale pour emporter le roi argent et la tour millions !
À côté de ce spectacle d’une énorme agitation, nous surprenons, fréquemment, ceux qui sont venus ici et se sont mis dans le crâne l’idée inamovible de faire l’Amérique, d’une manière ou d’une autre. En-dehors de ces petites anomalies, nous voyons alors la plèbe qui trime dans les usines, à gaspiller sa santé, concourant ainsi à la grandeur du quartier. Et les emplois les plus contradictoires et les métiers les plus inégaux et choquants s’y confondent et entrelacent, formant un tissu exceptionnel et résistant de multiples activités qui cherchent à envahir et à dominer toutes les sphères de la lutte pour la vie.
Il y a deux grandes artères qui, centralisant le gros du commerce, coupent stupidement, en un parallélisme irritant, ce quartier : l’avenue Rangel Pestana et la rue du Gazomètre. Vers elles convergent une infinité de petites et grandes rues, ruelles, impasses, traverses, et autres monstruosités de cet acabit, impraticables, certaines encore en formation. Et toutes, comme de grosses bouches impudentes, déversent sur les deux grandes voies leur formidable populace anonyme et ambulante. Et les jours de travail, à la cadence tourbillonnante de l’agitation qui gronde, retombe, danse, se retient et bondit, passent, fendant le bruit, fouettant l’air, des hurlements, des cris, des voix, des sifflements, dans une débandade stridente qui chloroformise les oreilles et vrille les nerfs.
À chaque coin de rue de ce quartier, l’on parle une langue étrangère et l’on arbore des coutumes délirantes. Dans chaque rue, un peuple différent exhibe ses traditions. Sur chaque place, s’amusent des paquets de gamins espiègles et malpolis, produits de cette foire des peuples. Et les jours de congés scolaires, alors, le Brás, dans un grand désir patriotique de manifester son extraordinaire prolifération, en bon colonisateur du sol, exhibe sur les places et dans les rues son infatigable effort génésique, représenté par des tas et des tas d’enfants de tous les aspects et de toutes les tailles.
Brutalité ! Dans cet extraordinaire fourneau du travail, où les bras forgent le progrès, où les volontés ourdissent la civilisation et les égoïsmes hululants thésaurisent les capitaux, se fond et s’athlétise audacieusement, pour des occupations variées et des métiers différents, une génération d’hommes et de femmes, floraison splendide de semblables intégrés dans cette zone de lutte et d’activité, tous originaires de cette exotique végétation de peuples qui, une fois installés ici, compensent le mal matériel qu’ils font, en délocalisant nos capitaux vers leurs propres terres, par le bien moral qui consiste à laisser ici leurs enfants, qui constitueront sur le sol américain la famille brésilienne de demain. Toutes les races de ce quartier ont très bien déployé leurs efforts. Mais, si l’on ne dit pas que les Italiens ont fait le Brás, ceux-ci, logiquement, mourront de rage ! Faisons-les mourir de vanité, en disant que ce quartier est le produit presque exclusif de leurs efforts. C’est à eux, et seulement à eux, que l’on doit, peut-être, la prospérité de celui-ci. Et le Brás est bel et bien une possession italienne incrustée dans le flanc de São Paulo. Là, on respire une atmosphère éminemment italienne, en général, d’excellente faconde et d’enthousiasme ; et dans certaines particularités, également, nous percevons quelques brises napolitaines. On boit un vin fait de tout, sauf de raisin ; on a coutume de faire vite cuire d’avantageux plats de pâtes, et l’on joue aussi à la mora en criant, tandis que les pimpinellas et les guagliôs se promènent tout sourire, s’amourachant, comme s’ils se trouvaient sur la voie de Chiaia de la ville du Vésuve. Il y a d’autres nationalités, c’est vrai, crustacisées sur l’organisme du quartier, mais en nombres inférieurs et dispersés, disséminées ici et là, dans tous les recoins du grand bassin. On ne peut, néanmoins, nier qu’au sein de cette vaste agglomération, les Italiens, propriétaires du quartier, dans une franche camaraderie, forment la règle ; les autres, l’exception : et, même s’ils sont bien vus, ils ne sont que locataires.
Le Brás, sur la toile panoramique de la ville, vu d’en-haut à la lumière du jour, est une touche criarde de minium, où les trompes insolentes des cheminées d’usine rejettent, en une éjaculation insistante vers le haut, masquant de noir la physionomie du ciel, des rouleaux de fumée désordonnés ! Il a l’aspect d’un amphithéâtre en combustion, bouillonnant, engendrant en son sein un monstre apocalyptique !
Il est tout entier le Progrès en une fantastique escalade vers le Futur !

22 avril 2019

Hernández Franco - L'homme qui avait perdu son axe (3/17)


Les femmes de Lewis

J’ai connu beaucoup de drogués au cours de ma vie. Les drogués m’ont intéressé un jour, parce que je sais que chacun d’eux porte en lui une tragédie isolée, unique, différente de toutes les tragédies des autres drogués, formidable, sans début ni fin, stable, pérenne.
La cocaïne, la morphine, l’opium, le whisky. Tout se vaut. Il y a aussi l’éther qui fait tout oublier, sauf un petit triangle lumineux qui continue à irradier la conscience. Ce qui est banal, c’est qu’il existe des hiérarchies dans le vice.
J’ai étudié à fond les drogués au whisky. La tragédie de l’ivrogne se mesure sur une échelle à la graduation compliquée. Je crois que de toutes les ivresses, la plus horrible est celle qui correspond à 0° sur les thermomètres : l’ivresse taciturne.
Je ne parle pas des ivrognes intermittents, ni des occasionnels. Je parle des ivrognes ivrognes.
Les femmes ivrognes appartiennent à une catégorie trop violente pour nos nerfs déséquilibrés.
*
*   *
De mes observations, j’ai tiré quelques notes pour rédiger cette page. Je l’écris aujourd’hui parce que Lewis va bientôt mourir.
Je suis allé le voir ce matin à l’hôpital où des agents de police l’amenèrent un soir. Il paraît que Lewis a eu une crise d’épilepsie en plein boulevard.
Hier soir, je reçus un billet de sa part. « Dépêchez-vous, me disait-il, vous allez avoir le plaisir de parler avec quelqu’un qui est en train de mourir. Demandez le lit 18 dans la salle B. »
Avant de m’accompagner jusqu’au lit de mon ami, le médecin m’avait demandé :
— Êtes-vous de la famille ?
Sans m’en rendre compte, je répondis :
— Son frère !
Il y eut dans ses yeux une petite flamme de joie.
— Monsieur, votre frère est en train de mourir !
J’ignore pourquoi on lui avait interdit de parler. Profitant d’un instant d’inattention de l’infirmière, il me dit :
— Le médecin lui ressemble, à Elle…..
— À qui ?
— À Lui !
Je pris congé. Comme il convient de faire en des cas semblables, je serrai longuement cette main tremblante.
— Adieu !
*
*   *
L’homme qui allait mourir avait été un taciturne buveur de whisky. Il buvait du whisky au même endroit où je buvais du café. Six mois durant, il s’était installé chaque après-midi devant moi et devant une grande bouteille noire, et jamais nous n’échangeâmes la plus légère salutation.
Il y avait entre nous une incompatibilité primordiale. Je buvais du café et il buvait du whisky.
Il venait tous les jours avec une femme différente. Je l’enviais un petit peu. Il en eut de tous les pays, de toutes les couleurs, de toutes les classes sociales. L’intéressant, c’est que je ne vis jamais cet homme ouvrir les lèvres pour dire un mot.
Je buvais du café et il buvait du whisky.
Un jour, il arriva seul.
J’ignore pourquoi je commandai au serveur :
— Un whisky pour moi !
L’homme à la bouteille me regarda pour la première fois :
— Venez à ma table !
Au petit matin, quand on nous mit à la porte du café, le monde s’était mis à tourner positivement. Le lendemain, je reconstruisis la nuit que j’avais passée, comme je pus. Rien de plus désagréable que ces « vides » de la mémoire. Mon homme était anglais et s’appelait Lewis, comme un demi-million de ses compatriotes. Il lui avait fallu sept heures d’ivresse pour me raconter ceci :
— Il y a deux ans de cela, je suis venu à Paris avec ma mère. Un ami de Londres nous avait conseillé de visiter ici une série de lieux « rares ». Parmi ces lieux « pittoresques », il y avait un bar qui était une Maison d’Amour pour hommes. Un soir, je m’étais enivré, pour la première fois de ma vie, au whisky. En rentrant, je trouvai ma mère, habillée pour sortir, qui me demandait de l’accompagner dans cet endroit. Elle disait que c’était absolument « shoking » et « intéressant* ». Ma mère n’avait pas remarqué que mes genoux ployaient.
Nous sortîmes.
Je n’avais jamais vu un endroit aussi vulgairement grossier. Il y avait beaucoup d’hommes, déshabillés en femmes. Banal.
À côté de moi, il y avait une femme en costume de bayadère. Splendide.
Son front.
Ses yeux.
Sa bouche.
Ses mains.
Ses seins.
C’est à peine si les seins d’un enfant furent jamais plus beaux que ceux de cette femme. Et sa bouche… vous n’avez jamais vu une bouche aussi rouge et aussi sage… et ses yeux ! Je me diluais pour toujours dans son regard suave, lourd, provocant.
Je commandais encore du whisky. Ma mère dessinait sur la carte des vins. J’étais plus ivre que jamais. Cette femme me plantait, de son regard, une tige de glace dans la colonne vertébrale. Je ressentis le besoin de la tuer. De lui sucer le sang. De lui faire du mal. Personne n’a pu aimer, désirer, comme j’ai pu le faire…
Toutefois j’ignore comment elle vint près de moi, et comment elle m’embrassa et comment nous nous embrassâmes. J’aurais voulu lui arracher des dents les cantharides de ses yeux.
Cette femme avait deux cantharides dans les yeux…..
Soudain, elle me dit : « Viens, chéri ! »
Je compris tout. L’obélisque en vous tombant sur le crâne vous procurerait la même sensation…..
Cette femme était un homme !!
Je vous jure que de « ce » point de vue, les hommes ne m’intéressent pas. Mais « j’y fus » ce soir-là. Cela ne m’importait plus. La partie homme de cet homme ne m’intéressait pas, c’était la partie femme que je voulais, que je désirais et que j’obtins…
Cet homme contenait en lui toutes les femmes que vous avez pu voir… toutes les femmes qu’il y a au monde !
Je ne me souviens plus comment les choses se passèrent. Le lendemain, je me réveillai à l’hôtel. Ma mère pleurait solennellement à côté de mon lit. La pauvre, elle est morte à présent. Je n’ai jamais essayé de revoir cette femme-là. Je la reconstruis par parties à travers toutes les femmes du boulevard….. Et j’ai continué à boire du whisky…..
Croyez-moi, cher ami, il, Elle, avait deux cantharides dans les yeux…..

Paris, 1925.