13 février 2020

Sur les modernistes brésiliens à Paris (et leur bibliographie)

Dans l’ouvrage Les Brésiliens à Paris au fil des siècles et des arrondissements d’Adriana Brandão (préf. de Gilles Lapouge, Chandeigne, « Bibliothèque lusitane », 2019, 352p., 23€), place est faite, comme de juste, à quelques modernistes brésiliens, écrivains ou artistes, de passage ou installés à Paris autour des années 1920 : Oswald de Andrade (p.70-73) et Tarsila do Amaral (p.275-278), naturellement, Vicente do Rego Monteiro, mais aussi Patrícia Galvão dite Pagu (p.266-268) — qui bénéficie de la sorte d’une deuxième mention dans un ouvrage généraliste français, après l’entrée « Patrícia Galvão » ménagée par Éric Dussert parmi ses Cachées par la forêt (138 femmes de lettres oubliées) (La Table ronde, 2018).
Au détour de ces évocations, on lit, à propos d’Oswald : « Les premières traductions de ses œuvres mettront plus de cinquante ans à voir le jour. Le recueil Bois Brésil, lui, n’arrive dans les librairies françaises qu’en 2010, c’est-à-dire, quatre-vingt-cinq ans après sa première publication à Paris. » À propos de Pagu : « Ses livres commencent à être traduits en France très tardivement, à partir des années 2010. »
Rappelons donc aux plus curieux que sont actuellement disponibles en librairie, traduits et présentés par Antoine Chareyre : le recueil Bois Brésil d’Oswald de Andrade (éd. bilingue, préf. de Paulo Prado, ill. de Tarsila do Amaral, La Différence, 2010, 398p., 30€), le roman Parc industriel (préf. de Liliane Giraudon, Le Temps des Cerises, 2015, 166p., 14€) et l’autobiographie Matérialisme & zones érogènes (Le Temps des Cerises, 2019, 201p., 15€) de Patrícia Galvão (Pagu).
*
Autour de l’ouvrage Les Brésiliens à Paris, Adriana Brandão sera l’invitée d’une rencontre sur le thème « Brésiliennes et espace de liberté à Paris », animée par Mazé Torquato Chotil, vendredi 28 février à 19h30, Institut culturel franco-brésilien Alter’Brasilis, MIJE, 6 rue de Fourcy, Paris 4e. (Voir la présentation de l’événement sur le site des éditions Chandeigne.)

25 janvier 2020

Import-export

À la stupeur générale, L’oncle d’Amérique traducteur-éditeur pointe le bout de son nez.
Il défait peu à peu ses malles & valises, en sort un logogramme d’inspiration vaguement cendrarsienne (une histoire d’oncles), un site officiel & une page dédiée sur certain réseau social.
Affaires mirobolantes en perspective & première publication programmée pour le premier semestre 2020.

22 décembre 2019

La critique d'avant-hier soir

L’esprit des livres
par
Martim Damy

António de Alcântara Machado est de retour. Et encore une fois avec un livre d’ambiances sous le bras.
Cette fois, néanmoins, ce n’est pas la vieille Europe — avec ses terres épuisées, ses paysages décolorés, sa volonté égoïste — qui a fourni ses thèmes à l’observation du jeune écrivain. Non. Sa sensibilité est désormais entrée en contact avec le sol brésilien. Encore mieux, avec le sol paulistain.
De fait — les quartiers remplis de cette population joyeuse qui va s’amalgamant dans les rues longues et mal pavées de São Paulo sont le décor où s’est ouvert l’objectif observateur du talentueux auteur de Brás, Bexiga et Barra Funda.
Ce livre aux desseins nationalistes est toutefois totalement différent des autres livres nationaux. Joyeux sans être satirique, critique sans être mordant, il marque assurément le début d’une littérature qui servira encore de thème à beaucoup. On peut même dire que c’est le premier trait venu souligner l’existence d’une sous-race brésilienne.
Fait, comme on le verra, de bois neuf — il focalise un domaine où ne s’est jamais exercée la plume brésilienne — Brás, Bexiga et Barra Funda est la révélation d’ambiances authentiquement brésiliennes, la révélation de ce qu’il se trouve par ici des âmes anonymes qui attendent que des intelligences supérieures déchiffrent leur destin.
Pour moi, António de Alcântara Machado est l’un de ces écrivains supérieurs. Grâce à son énorme talent, ce recoin anonyme de l’âme brésilienne est sorti du silence. Et la peinture que nous en fait le jeune auteur est une démonstration de plus de sa riche vocation à déployer devant nos yeux des ambiances intéressantes et vierges.
Son style possède pour cela tous les requis indispensables.
Essentiellement moderne, il n’entre pas pour autant dans la chimie des phrases incomprises. Il est net et franc, agile, élastique, sans escamotages de paillettes aveuglantes. Tout en gardant sa vivacité, jamais il ne se presse. Il ne s’arrête qu’après avoir épuisé son sujet. Avant, non.
Ses pages, dans Brás, Bexiga et Barra Funda, sont à la vérité ainsi — faites de notes syncopées et de pensées qui galopent en phrases rapides. Mais quelle ardeur dans ses ardeurs contenues, quelle acuité dans l’analyse tendrement adoucie, quel mordant dans l’innocence qu’il met dans presque toutes ses pages. C’est une réticence permanente. Un permanent entrelacs d’images, un croisement ininterrompu d’observations. De temps à autre, un coup de sifflet strident. Et l’auteur interrompt alors volontairement le trafic de ses considérations d’ambiances pour laisser passer le cortège des Carmelas, des Gaetaninhos.
C’est alors toute la São Paulo des Italiens qui vient jusqu’à notre émotion. Plus que cela — c’est toute l’Italie immigrée qui vient jusqu’à nous. Et en lutte avec le milieu et dominée par lui, ses bras s’ouvrent amicalement à nous. Et nous les vainquons, et l’Italien finit brésilien.
Vous ne le croyez pas ? Eh bien lisez le livre d’António de Alcântara Machado.

*
Brás, Bexiga et Barra Funda n’est pas supérieur à Pathé-Baby, le premier livre d’António de Alcântara Machado. Il a toutefois, sur celui-ci, l’avantage de l’originalité.
Il étudie de fait ce que personne jusqu’à présent n’a étudié avec une vision neuve : la fermentation d’une nouvelle race au milieu de la population pauliste. Nous ne sommes plus intéressés par la sous-race née du Portugais et de l’Indienne, du Portugais et de la Noire qui roule des hanches.
Le Portugais a cessé de jouer son rôle d’affineur de peuple obscur. Maintenant il vole. Et seuls lui conviennent actuellement « les airs jamais auparavant navigués ».
Et il vole dans l’espace bleu, à la recherche d’étoiles blanches…
C’est pourquoi est en train de mourir, chez nous, la race métisse. Ou mieux, elle est paralysée, elle reste mulâtre, prétentieusement mulâtre, tandis que l’Italien, joli et joyeux, marié avec des Brésiliennes ou même avec ses compatriotes, jette dans les rues de nos quartiers la race nouvelle des Italo-Paulistes.
Bonne race, belle race. Nonobstant ses enthousiasmes irréfrénés pour M. Mussolini et sa passion tenace et invincible pour Paillasse, de Leoncavallo, elle est encore la gorge la plus forte et sincère d’où jaillit le cri d’enthousiasme pour l’immense terre brésilienne.
Eh bien ce sont exactement ces gens-là — nés du carcamano : les petits Italiens de São Paulo — qu’António de Alcântara Machado a fait entrer dans les pages de son nouveau livre.
Pour un esprit ancien, Brás, Bexiga et Barra Funda n’est pas autre chose que de simples notes tachygraphiques à développer en plusieurs volumes. Tant de synthèse, tant de simultanéité, des suggestions tout juste ébauchées, des études seulement esquissées ne constituent pas, pour les vieux écrivains, un répertoire de valeur.
Pour les nouveaux, si souvent désorganisés dans leurs jugements, puisqu’ils considèrent que l’originalité ne peut être une chose nationale, le livre d’António de Alcântara Machado pèche aussi par un excès de descriptions, il ennuie par sa préoccupation permanente de tout éclaircir.
Des opinions. Et comme tout jugement comporte une bêtise insensée, je ne serai pas tellement surpris que ce livre merveilleux soit rejeté par les anciens et par les modernes. Je veux toutefois affirmer que je l’admire exactement parce qu’il est rapide et qu’il sait décrire l’environnement où vit la population italo-paulistaine.
Il est vrai qu’on raconte par ici que je fais partie d’une chapelle littéraire. Et que de cette chapelle, le saint qui a mon béguin* est António de Alcântara Machado.
Peu importe qu’il en soit ainsi. C’est un saint miraculeux. Il a réussi à transformer en réalités artistiques l’objectivisme grossier que ses yeux ont vu pourrir dans les rues et les quartiers de São Paulo.
Et lequel de nos écrivains a fait une chose pareille ?

*
La critique qui s’élève contre Brás, Bexiga et Barra Funda, la critique que les passéistes diffusent dans l’esthétique stagnante du public têtu et incapable, rencontre une parfaite réplique dans l’« Éditorial », l’originale préface dans laquelle António de Alcântara Machado explique le but de son livre.
Brás, Bexiga et Barra Funda n’est pas un livre, dit l’auteur. C’est un journal où s’imprime la vie nouvelle de tant de gens ignorés. Et « en tant que membre de la presse libre, [il] tente de fixer tout au plus quelques aspects de la vie laborieuse, intime et quotidienne de ces nouveaux métis nationaux et nationalistes. C’est un journal. Rien de plus. De l’information. C’est tout. Il n’a ni parti ni idéal. Il ne commente pas. Il ne discute pas. Il n’approfondit pas. »
Il n’est pas vrai que ce livre n’approfondisse pas les aspects de la vie des nouveaux métis de la population paulistaine. Il les approfondit et avec sagacité, élargissant les perspectives de leur environnement et réglant le projecteur de sa critique sur d’amples et inédites projections. Et tout cela sans la batterie assourdissante de l’adjectivation nationale, sans la manie pédante des longues et prétentieuses analyses. Seulement avec les demi-teintes du détail, avec les coups de pinceau rapides et incisifs de l’humour adéquat, avec la juste évocation des physionomies physiques et morales de ses personnages.
Ses descriptions — le tourment de ceux qui veulent écrire avec des mots détachés — s’arrêtent au moment opportun. Elles ne font que suggérer, abandonnant totalement, ainsi, la préoccupation des écrivains de la vieille garde qui s’attardent sur tous les détails d’un tableau.
C’est qu’António de Alcântara Machado a compris qu’il faut noter seulement la variation d’un tableau. Le fond, stable, échappe à ses cogitations.
Et pour cette raison même, c’est nous qui remplissons les vides. Et cette opération se révèle si délicieuse pour nous que, après avoir lu un de ses « articles », on continue à y réfléchir posément, mettant ici un petit mètre de description en plus, là un bout un peu plus long à propos du charmant visage, là encore des paroles plus développées dans les dialogues interrompus.
Voyez « Carmela ». Combien de suggestion dans deux lignes si rapides. Et combien de précision. Et son langage est si parfait dans les dialogues de ces petites couturières, que leur conversation continue à nous enchanter l’oreille durant des heures entières. À la lecture, sans le vouloir, nous y mettons la prononciation exacte de la petite Italienne des ateliers*. Comme le Napoléon d’Aguiar.

*
Dix-huit heures trente. Pas une minute de plus, parce que madame respecte les heures de travail. Carmela sort de l’atelier. Bianca vient à son côté.
La rue Barão de Itapetininga est un dépôt bigarré d’automobiles criardes. Les maisons de mode déversent sur les trottoirs les petites couturières qui rient, parlent fort, roulent des hanches comme des balançoires.
— Guette s’il est pas au coin.
— Il y est pas.
— Alors il est place de la République. Ici y a vraiment trop de monde.
— Quel comédien !
La robe de Carmela, toute près du corps, est d’organdi vert. Bras nus, cou nu, bijoux dehors. Petits souliers verts. Grain de raisin Marengo mûr pour les lèvres des amateurs.
— Hé, le joli petit corps !
— Tu te prends pour qui, espèce de rustre ? Portugais mal élevé !
Elle ouvre son sac à main et scrute le petit miroir brisé qui reflète sa bouche brillante de carmin d’abord, puis son nez en trompette, puis les fils fins de ses sourcils, enfin les perles de métal blanc au bout de ses oreilles découvertes.
Bianca, parce qu’elle est strabique et moche, sert de sentinelle à son amie.
— Regarde l’auto de l’autre jour.
— Le binoclard ?
— Avec de sacrés gants rouges.
Le binoclard arrête la Buick exprès à l’angle de la place.
— Vous pouvez passer.
— Merci bien.
Elle traverse sur la pointe des pieds. Tête baissée. Toute nerveuse.
— Te retourne pas, Bianca. Scandaleuse !

Ah ! C’est là, en une synthèse formidable, un bout de São Paulo que l’élégance vagabonde de nos jolis enfants observe tous les jours dans cette prometteuse ruche du chic paulistain que sera bientôt la rue Barão de Itapetininga.
Un instantané plus parfait serait impossible. L’environnement n’a pas échappé à l’auteur. Il est exact. Son âme non plus. Elle est là à parler et gesticuler dans les paroles et les gestes de la petite couturière.

*
Et ce n’est pas seulement « Carmela » qui nous parle de la force créatrice d’António de Alcântara Machado. Ah ! il y a encore d’autres types bizarres, originaux. Voyez « Gaetaninho » : c’est le coup de pinceau lyrico-triste de la vie de ces gamins que la Light tue impitoyablement dans les rues de São Paulo.
Gaetaninho est l’ombre vive de ces gens humbles qui ont été jetés dans l’obscurité de la vie. Il est l’image de ces enfants dont les parents, dans la fabrication de leur Amérique, n’ont pas assez pour s’acheter d’agréables Isotta-Fraschini. Il est l’âme de ceux qui restent éternellement à observer le passéisme bon marché des taxis. Et pourtant, que d’envie dans les rêves de cet enfant. Que d’aspiration dans les désirs de ce gamin.
António de Alcântara Machado est allé le chercher dans une obscure ruelle de l’immense ville. Et il l’a peint génialement. Génialement ? Oui, messieurs, génialement.

*
António de Alcântara Machado n’étudie pas que dans l’une de ses modalités la nouvelle sous-race paulistaine. Il en a défloré toutes les modalités. Dans des portraits individuels et de groupes. Dans les groupes se trouvent tous les nouveaux métis nationaux. Dans les photographies isolées, les nationalistes. Un exemple typique : Aristodemo Guggiani, dans « Caserne de réservistes n°35 ». Un chapitre des meilleurs, qui contient le matériau magnifique pour un roman. Un roman psychologique, qui étudierait trois types — celui de l’italo-brésilien, celui du teuto-brésilien et celui du mulâtre, formidablement représenté par le sergent instructeur, Aristóteles Camarão de Medeiros.
Le barbier Tranquillo Zampinetti, délaissant l’étude des types perdus dans la foule, est un autre portrait merveilleux de l’individu étranger conquis par le milieu ambiant. On observe la lutte que cet Italien mène avec lui-même pour que son nouveau pays, où il est venu vivre, ne tue pas en lui le sentiment exalté qu’il nourrit pour sa lointaine Italie. Mais c’est en vain qu’il vit en faisant semblant d’être seulement italien. Insensiblement, son italianité s’amenuise. Jusqu’au jour où, voyant que ses enfants sont brésiliens, diplômés et aussi aimés par tous les indigènes, tous ses préjugés disparus définitivement, enrichi, devenu propriétaire, bientôt quelqu’un d’important, il voit avec une immense joie que la première tâche professionnelle de Bruno, son fils diplômé en droit, consiste à solliciter sa naturalisation. La sienne, qu’il avait supposée éternellement liée au sol de l’Italie…

*
Brás, Bexiga et Barra Funda est ainsi un livre profond, avec les apparences d’une chose banale. Il est même si sérieux qu’il ne sera pas étonnant s’il est considéré par Mussolini comme nocif pour l’idée ennuyeuse et impertinente de l’italianità créée par le fascisme. Dans toutes ses pages, se glisse de fait cette vérité unique — l’Italien conquis par le Brésilien. Tous les personnages commencent italiens, mais finissent brésiliens.
Ils continuent, c’est vrai, à fredonner éternellement Catari, Catari, mais lequel d’entre eux a déjà manqué de se mêler à la foule, les jours de fête nationale ? Lequel d’entre eux manque de vibrer aux accords martiaux de l’hymne brésilien ?
C’est plus ou moins cet amour pour le Brésil qui se lit entre les lignes du livre d’António de Alcântara Machado. Et qui se lit avec fierté, en sentant la conquête de notre pays qui ressemble à une femme fascinante qui attrape tout le monde.
Tout le monde ? Peut-être pas. Vivent ici bien des Italiens au cœur dur. Ceux-là évidemment ne sont pas entrés dans les pages de Brás, Bexiga et Barra Funda, livre d’amour et de simplicité. Mais je peux jurer qu’ils apparaîtront dans un autre livre d’António de Alcântara Machado.
Attendons donc, confiants, le Brás, Bexiga et Barra Funda des palais de l’avenue Paulista, où vivent les princes en couronne de carton* de la noblesse italo-paulistaine.

Trad. A. C.


Source :
Martim Damy, chronique « O espírito dos livros »,
Jornal do Comércio, São Paulo, 6 avril 1927.

Vol. en préparation :
António de Alcântara Machado,
Brás, Bexiga et Barra Funda (Informations de São Paulo) [1927],
trad., notes, postface & bibliographie d’Antoine Chareyre.

26 novembre 2019

Un communiqué

« Sabem aquela edição maravilhosa do Parque Industrial, da Pagu, que lançamos ano passado ?

Ela só será vendida até o fim desse ano ou até acabar o estoque, o que acontecer primeiro. A família da autora retirou da Linha a Linha os direitos de publicação repentinamente para repassar à Companhia das Letras, que até hoje nunca havia se interessado em publicar a obra. Curioso, não ? Não foi o processo mais suave e tranquilo que já vi no meio editorial, mas após algumas negociações, é isso : nossa belíssima edição que abriu o catálogo da Linha a Linha vai deixar de existir e virar volume raro de disputa em sebo.

Está R$65 e ainda temos exemplares. Você pode comprar, aproveitando o fim de ano :

a) na nossa loja no site (está meio capenga mas já estou consertando) e na Amazon
b) na Tapera Taperá
c) na Livraria Vermelha (site sebo/livraria do PCB)
d) na Feira da USP por meio de parceria com a Editora Veneta (com o desconto da feira)

PS : quem não está em SP ou quer ser precavido recomendo comprar antes da feira da USP, que é semana que vem, pois estou achando que vcs podem acabar ficando sem se demorarem... »

Marília Moschkovich (éditrice de Linha a Linha)
message posté sur Facebook le 22 novembre 2019

14 novembre 2019

La critique d'avant-hier soir

Vie littéraire
par
Rodrigo M. F. de Andrade

M. António de Alcântara Machado n’est pas un homme avec qui l’on peut user de circonlocutions. Celui qui veut s’occuper de ce qu’il écrit doit entrer directement en matière, sans introduction ni considérations préliminaires. Ses livres ne se prêtent pas aux divagations ni ne donnent l’occasion de faire de belles phrases. Ils ne font pas que solliciter l’esprit du lecteur. Ils agressent et saisissent l’attention : on n’en sort pas avec deux arguments. Ce nouveau Brás, Bexiga et Barra Funda défie le plus astucieux compositeur de variations sur des thèmes littéraires, le plus habile fabricant de contrastes et de confrontations. Il n’y a pas moyen de le prendre décemment comme un objet de spéculations d’ordre général ou comme un point de départ pour démontrer des vérités. On ne peut pas non plus l’opposer ou le comparer avec honnêteté à d’autres livres, à des fins de critique érudite.
Le petit volume de M. António de Alcântara Machado est tout seul au milieu du modernisme brésilien. Il n’a pas de relation visible avec la littérature contemporaine, étrangère et nationale. Pas plus qu’avec la littérature antérieure de M. António de Alcântara Machado lui-même. De Pathé-Baby à Brás, Bexiga et Barra Funda, il y a une distance considérable. Il n’y a pas de traits communs, il n’y a pas de ressemblance physionomique entre les deux : ils ne semblent même pas frères. Le premier (ou l’aîné, comme il dit) est un caboclo svelte, clair, joyeux, intelligent, mais peut-être un peu trop sûr de lui et trop occupé, possiblement, à se montrer un homme de son temps. Un visage expressif assurément, avec ses yeux malins et son menton capricieux. Mais présentant encore un air de famille avec les autres modernistes. Le second, non. « Proles sine matre creata. » Un citoyen frais et dispos, fait par lui-même. Grand, anguleux, plein d’une inquiétude contenue. Vif. Économique, contrairement à l’autre, qui était dans la dépense. Sérieux, indifférent aux modes.
On a toujours un peu peur, quand on écrit sur un livre moderne, de former des jugements précipités. On a tellement insisté sur le besoin d’un recul dans le temps pour permettre des jugements équitables, que l’on finit par perdre notre courage d’affirmation en traitant de la littérature d’aujourd’hui. Et l’on tend insensiblement vers des restrictions pleines de crainte, en jouant le rôle ultra ridicule de celui qui s’effraie en pensant que la postérité lui demandera des comptes. Mais, au fond, ce besoin de recul dans le temps est un mensonge. Le type de promesse en l’air qu’on ne peut faire avec un homme du type de M. António de Alcântara Machado. Si l’on attend que le temps passe pour former un jugement correct sur Brás, Bexiga et Barra Funda, on tombe dans l’erreur aussi sûrement que trois et deux font cinq. D’ici vingt ans, par exemple, ces quartiers italiens de São Paulo auront déjà un aspect complètement différent d’aujourd’hui et le critique qui analysera les nouvelles de M. António de Alcântara Machado leur trouvera moins de vérité humaine, moins de vigueur pathétique qu’elles n’en possèdent en effet. En ignorant le drame actuel, il ne sentira pas comme nous la sentons la profonde signification de ces nouvelles.
Il n’y a rien de pire que l’individu qui joue les blasés et les érudits, en matière de critique littéraire. Ce qui rend la lecture d’un Sainte-Beuve irritante, aujourd’hui, c’est précisément la préoccupation qu’il avait de ne pas se laisser abuser. Il ne se gênait pas pour mettre un point d’exclamation à la fin de chaque vers de Méléagre. Mais il avait honte d’admirer de la même manière ses contemporains : Stendhal, par exemple. Cependant, la vérité est que, en littérature comme pour le reste, on ne peut apprécier correctement que ce qui nous est proche. C’est une illusion de penser que nous jugeons Dante ou Cervantès mieux que leurs propres contemporains. Et une autre de supposer que le critère des critiques de demain sur les œuvres d’aujourd’hui sera plus juste que le nôtre. Cette manière d’en appeler à la postérité est bonne pour les politiciens et les hommes d’État impopulaires. Sur l’exacte valeur d’un livre, seuls les contemporains peuvent se prononcer : le jugement de la postérité est forcément émis à tort et à travers. Rien de plus infantile, par conséquent, que réfréner le sentiment d’admiration que nous inspire l’œuvre d’un auteur moderne, par peur de ce qu’on en pensera plus tard. D’ici vingt ans, il est fort probable que l’on n’émettra pas de jugements d’après les mesures d’aujourd’hui. Mais ce n’est pas une raison pour que nous prétendions juger avec les mesures de dans vingt ans ; car il nous est impossible de les deviner, et elles ne s’appliqueraient pas convenablement à ce qui nous intéresse aujourd’hui.
Qui mieux que nous, en effet, comprendra le puissant spectacle de l’intégration de l’immigré italien dans notre milieu ? Certes, l’avenir évaluera avec une plus grande précision l’effet de l’assimilation de cet élément étranger par notre corps social. On tirera mieux que nous la morale de l’histoire. Mais la trame même de cette histoire, les épisodes qui la constituent, seul celui qui l’a vécue et qui y a assisté peut les comprendre complètement. L’impression que nous avons devant le livre de M. António de Alcântara Machado sera, donc, plus juste que celle qu’il produira à l’avenir, s’il est lu dans vingt ans. Et il n’y aurait pas de faiblesse plus lamentable que contenir notre admiration devant lui, ou dissimuler l’émotion qu’il éveille en nous.
Brás, Bexiga et Barra Funda, d’après M. António de Alcântara Machado, « est un journal. Rien de plus. De l’information. C’est tout. Il n’a ni parti ni idéal. Il ne commente pas. Il ne discute pas. Il n’approfondit pas. »
« Il n’approfondit pas, surtout », dit-il. Mais il parle par modestie, ou par fausse modestie, car de fait il approfondit toujours. Ce qu’il ne fait pas, c’est ressasser ses thèmes et tourner autour d’eux. C’est faire ce que j’ai fait un peu plus haut, à propos du « recul dans le temps » : dire la chose bien mal ; puis la répéter sur un autre ton ; ensuite, tenter d’expliquer la même chose ; enfin, revenir au point de départ, avec une certaine honte. M. António de Alcântara Machado n’a pas de ces défaillances. Il est incapable de ressasser et de se répandre inutilement. Et ce n’est pas qu’il soit léger ou superficiel, ou parce qu’il serait un chroniqueur, comme il semble le donner à entendre, dans sa préface intitulée « Éditorial ». Il va au fond, mais d’un seul coup, rapide et juste.
Dans Brás, Bexiga et Barra Funda, il n’y a rien de superflu. C’est un livre concis, comme il n’en est peut-être jamais apparu de pareil au Brésil. Il n’a plus un pouce de littérature. La première nouvelle — « Gaetaninho » — par exemple, se développe en moins de 100 lignes d’une grande typo et présente une intensité dramatique stupéfiante. M. António de Alcântara Machado ne se laisse pas emporter par son histoire, pas plus qu’il ne se perd en incidents et explications. Il conduit son récit avec une assurance magnifique.
Pour bien évaluer les qualités de « Gaetaninho », il faut faire ce que son auteur ne s’autorise jamais, c’est-à-dire le comparer à un autre garçon. Il y a quelques années, ici au Théâtre Municipal, M. Adelmar Tavares racontait l’histoire d’un certain Antoninho, Laurindinho ou quelque chose comme ça. Deux heures au moins de récit, sur ce ton de discours d’autrefois. Il semble que l’histoire du garçon était très triste, car de temps en temps, on entendait la voix sanglotante de M. Adelmar Tavares répéter son nom : « Antoninnnnho ! Antoninnnnho ! » Quand le public commençait à se résigner à entendre ces lamentations jusqu’à la fin des temps, l’histoire s’acheva. On douta qu’Antoninho fût mort. Bien sûr : « Antoninnnnho ! »
Le « Gaetaninho » de M. António de Alcântara Machado peut se lire en dix minutes. Mais il donne à penser bien longtemps et ne sort plus de la mémoire.

Les gamins effrayés répandirent la nouvelle dans l’air du soir.
— Tu as su pour Gaetaninho ?
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Il s’est pris le tram !
Les voisins lavèrent à la benzine leurs habits du dimanche.

Ce n’est pas seulement ce dénouement tragique de Gaetaninho qui ne s’oublie pas. C’est un morceau pittoresque de quartier italien. Une tranche de vie.
Et toutes les nouvelles de Brás, Bexiga et Barra Funda sont à la hauteur de « Gaetaninho ». Dans la dernière — « Nationalité » — se trouve condensé et résolu, mieux que dans L’Étranger, le problème que s’est proposé M. Plínio Salgado — et cela sans figures symboliques et sans littérature. Dans les autres, apparaissent tous les aspects essentiels de « l’union des immigrants avec le milieu » brésilien. Mais sans « parti-pris* ». M. António de Alcântara Machado ne fait pas l’impression ennuyeuse du monsieur bien intentionné qui se propose d’étudier un problème social à travers des histoires. Il ne semble pas de ceux-là qui font de chaque nouvelle une démonstration. Si ces questions ressortent dans Brás, Bexiga et Barra Funda, c’est parce qu’elles sont mêlées à la vie des personnages qui ont excité l’imagination et la sensibilité de l’écrivain et non parce que celui-ci veut élaborer une doctrine à leur sujet.
La manière de M. António de Alcântara Machado n’appartient qu’à lui. On n’y sent l’influence de personne. Dans ce nouveau livre, plus que dans le précédent, son style est précis, direct, concis. Il ne se préoccupe pas d’être moderne. Et il l’est. Intensément. (Comme il dirait.)
L’influence toujours plus grande de M. Mário de Andrade était en train de « standardiser » notre prose moderniste. Il y a quelques jours encore, on m’a montré un article publié à Paraíba sur « Mário de Andrade, écrivain brésilien », qui semblait écrit par l’auteur même de Losange kaki. Pour cela même, il faisait une pénible impression. Dans le style de Pathé-Baby et surtout de Brás, Bexiga et Barra Funda, il n’y a pas de manies apprises chez les autres. C’est celui qui pratique beaucoup M. António de Alcântara Machado qui court le risque de finir par écrire à sa façon, brusque, leste. Il perdra insensiblement la superstition des phrases abondantes, rythmées, savamment équilibrées. Il se désintéressera de tous les effets sonores et il « s’alcântaranisera » en fin de compte. L’auteur de Pathé-Baby a la force et le caractère des hommes contagieux dont parlait Jean Cocteau. Pour cela même, il sera imprudent de le recommander aux jeunes gens qui chercheront des enseignements dans Brás, Bexiga et Barra Funda.
Mais celui qui a encore des doutes sur les mérites du mouvement moderniste au Brésil, qu’il lise le nouveau volume de M. António de Alcântara Machado. Brás, Bexiga et Barra Funda n’est pas seulement l’un des plus admirables livres de prose nationale. C’est aussi l’un de nos meilleurs livres de poésie.

Trad. A. C.


Source :
Rodrigo M. F. de Andrade, chronique « Vida literária »,
O Jornal, Rio de Janeiro, 3 avril 1927, p. 4.

Vol. en préparation :
António de Alcântara Machado,
Brás, Bexiga et Barra Funda (Informations de São Paulo) [1927],
trad., notes, postface & bibliographie d’Antoine Chareyre.

13 novembre 2019

La critique d'avant-hier soir

Une affaire sérieuse
par
Antonio Crispim
[Carlos Drummond de Andrade]

António de Alcântara Machado vient de publier un livre de nouvelles : Brás, Bexiga et Barra Funda. Un livre qui n’est pas un livre : qui est un journal. Des fictions qui ne sont pas des fictions : qui sont des informations.
Dans sa préface, c’est-à-dire dans son éditorial, António de Alcântara Machado explique cela sans détours.
C’est encore une originalité chez cet homme des plus intelligents qui avait auparavant expérimenté, dans son premier livre, de voyage, une technique cinématographique, et qui expérimente aujourd’hui une technique journalistique.
Ainsi chacun de ses livres est-il une création et par conséquent une surprise pour les lecteurs.
Je suis de ceux qui comprennent que le cinéma, le journal et le livre sont trois choses complètement différentes, chacune avec son esthétique et son expression propres. Mais je ne peux nier que l’entrelacement des genres est bien dans l’orientation suivie par ce diabolique esprit moderne (ce n’est pas à celui de M. Graça Aranha que j’ai l’honneur de me référer, c’est au véritable).
António de Alcântara Machado n’a donc pas besoin de se défendre. Ni de s’expliquer. Ce qui n’empêche pas que la voie en elle-même soit fausse ou du moins difficile à suivre avec profit. Un journal est plein de drame, de roman et de poésie, cela ne fait pas le moindre doute. Mais à l’état de matériel. La simple transposition de ce matériel n’offre aucun intérêt artistique. L’un des meilleurs poèmes de Blaise Cendrars est « Dernière heure », où il se contente de disposer en lignes plus ou moins symétriques les mots d’un télégramme d’Oklahoma racontant la fuite rocambolesque de trois forçats de la prison locale. Sans aucune stylisation. Qu’est-ce que cela signifie ? Juste une « réussite* » personnelle. Le procédé reste dénué de valeur.
Ce qui a de la valeur c’est que, comme Alcântara a un sacré talent, ce qui entre les mains d’un autre pourrait aboutir à un agent mécanique de singerie, entre ses mains à lui devient un instrument des plus sûrs dont il est possible de tirer et dont il tire de fait de surprenants effets.
En fin de compte, ce qu’Alcântara Machado voulait vraiment c’était tuer la littérature. Il l’a tuée. Brás, Bexiga et Barra Funda est le meilleur journal jamais apparu au Brésil. Il ne contient pas une goutte de littérature. Il est pur comme les âmes de Dieu. « Sans parti ni idéal. Il ne commente pas. Il ne discute pas. Il n’approfondit pas. Il n’approfondit pas, surtout. »
Mais il commente bel et bien, ça oui. Le fait même qu’un homme se dispose à raconter une chose indique chez lui un certain parti-pris vigilant. Il trouve le fait digne d’être raconté, par conséquent il prend le parti de ce fait. En ce sens, l’informateur le plus nonchalant est un critique parce qu’il exerce un certain contrôle sur les événements, en les collectant, en les sélectionnant et en les exposant à sa manière. Et parce qu’il est un critique, il prend parti.
Pour cette raison même, ne croyez pas trop à la déclaration, d’ailleurs sincère, d’António de Alcântara Machado. S’il a réussi à faire œuvre de journal avec un intérêt artistique, c’est parce qu’il a mis beaucoup de lui dans les reportages du journal et s’est fait le complice ou le coauteur des événements.
On voit tout de suite qu’Alcântara Machado a une sacrée sympathie pour ses personnages.
Ces personnages sont les Italo-Brésiliens de São Paulo, « les nouveaux mamalucos » : Gaetaninho, Carmela, l’activiste Aristodemo Guggiani, le barbier Nicolino, le jeune industriel Adriano Melli, les sportsmen Biagio et Rocco, l’orphelin Gennarinho, le marchand Natale Pienotto, le patriote Tranquillo Zampinetti. Cette population, qui entre avec ses couleurs bien vives dans l’arc-en-ciel brésilien sans avoir besoin d’expulser les autres couleurs, se trouve déjà archivée là, admirablement définie dans ses sentiments, ses mœurs, ses tendances par l’insatiable observation et par la tranchante expression d’Alcântara Machado. Le livre est plein de vie et de vies. Les personnages ne perdent pas de temps à s’expliquer ; ils entrent tout de suite en action. Ils ne disent que ce qu’il est besoin de dire. Alcântara Machado a dû être l’espion le plus discret au monde pour cueillir des instantanés si flagrants. Voyez l’histoire de Gaetaninho. Gaetaninho rêvait d’accompagner un enterrement sur le siège avant du fiacre, à côté du cocher. Il était en train de jouer au football, la balle s’est retrouvée sur la chaussée, il y va, part chercher la balle. Voici comment Alcântara nous raconte le reste :

Avant qu’il eût atteint la balle, un tram le percuta. Le percuta et le tua.
Dans le tram se trouvait le père de Gaetaninho.

De sorte que le garçon, au lieu d’être sur le siège, se retrouva dans le fiacre, à l’intérieur d’un cercueil. C’est tout.
(Dieu merci, on voit qu’Alcântara n’est pas reporter. Si c’était le cas, il aurait écrit toute une colonne de journal et fichait l’histoire en l’air.)
Toutes les autres informations de Brás, Bexiga et Barra Funda valent celle-ci par l’intensité naturelle de l’anecdote et par l’environnement dans lequel elle se déroule. Mais là où Alcântara a été vraiment un as, c’est dans ce formidable « Corinthians (2) vs Palestra (1) ».
C’est la plus parfaite description d’un match de football que j’aie jamais vue. Du point de vue du joueur comme du supporter. Tous les éléments que l’auteur a exploités sont essentiels. Il n’y a pas un seul mot inutile, une seule balle au hasard :

Biagio s’empara du ballon. Vas-y, Biagio ! Il progressa, progressa. C’est bien, Biagio ! En dribbla un. C’est ça ! Échappa à un autre. C’est ça ! Il avançait vers la victoire. Feinte-le, Biagio ! Il s’élança. Tire, maintenant ! S’arrêta. Repartit. S’arrêta. Vas-y ! Observa. Hésita. Biagio ! Biagio ! Calcula. Maintenant ! Se prépara. Attention à Rocco ! Maintenant. Vas-y ! Attention à Rocco ! Il tomba.
a-bru-ti !
Prrrrii !
— Pénalty !
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
La joie des vainqueurs s’en alla vers la ville. En hurlant, sifflant et chantant. C’est le mulâtre avec la main sur la perche qui dirigeait la litanie :
— Le Palestra a pris une raclée !
Et la compagnie entonnait :
— Ora pro nobis !
À côté de Miquelina, le gros avec un foulard au cou lâcha :
— Tout ça par la faute de cet imbécile de Rocco !
Tu as entendu, hein, Miquelina ? Tu as entendu ?
— Fais pas attention à ces idiots, Miquelina.
Comment ça, fais pas attention ?
— Le Palestra a pris une raclée !
Crétins.
— Ora pro nobis !
Fusillez-les.

Vous avez sûrement noté qu’António de Alcântara Machado est une affaire très sérieuse.

Trad. A. C.

Source :
Antonio Crispim [pseud.], « Um caso sério »,
Diário de Minas, Belo Horizonte, 27 mars 1927, p. 2-3.

(Vifs remerciements
à Augusto Massi et Mário Alex Rosa,
entre São Paulo et Belo Horizonte,
qui nous ont permis de mettre la main
sur cette note drummondienne
restée enfouie dans les archives.)

*
Annexe :
Lettre d’Alcântara Machado à Drummond

– 7 avril [1927] –

Je serre joyeusement entre les miennes, Carlos Drummond de Andrade, la main forte et jeune que tu me tends depuis Belo Horizonte. Nous autres enfants du Brésil nous devons nous donner la main et former ainsi la ronde de la rénovation. Et tourner, tourner, tourner. En chantant et en sautant.
Ce que tu dis de mon Brás, Bexiga et Barra Funda m’a non seulement ému : cela m’a surtout intéressé.
Le passage sur le livre, le journal et le cinéma est des plus justes.
Même si tu ne veux pas le faire, je vais en expliquer l’originalité. Et je vais l’expliquer très facilement à partir d’une observation tienne : Drummond, je suis l’ennemi de la littérature. Tu comprends maintenant ? Je ne veux pas écrire des livres, je ne veux pas faire de littérature. Cela posé je donne à ce que j’écris une apparence non livresque, non littéraire.
Tu dis que j’ai voulu tuer la littérature. Tu as deviné. C’est bien ça. Tu ajoutes que je l’ai tuée. Et de cela je te remercie.
Écris-moi à chaque fois que tu peux. Je tiens à discuter souvent avec un type qui a ta force.
Mon accolade te dira que je t’apprécie déjà beaucoup.
António de Alcântara Machado


Vol. en préparation :
António de Alcântara Machado,
Brás, Bexiga et Barra Funda (Informations de São Paulo) [1927],
trad., notes, postface & bibliographie d’Antoine Chareyre.