26 novembre 2019

Un communiqué

« Sabem aquela edição maravilhosa do Parque Industrial, da Pagu, que lançamos ano passado ?

Ela só será vendida até o fim desse ano ou até acabar o estoque, o que acontecer primeiro. A família da autora retirou da Linha a Linha os direitos de publicação repentinamente para repassar à Companhia das Letras, que até hoje nunca havia se interessado em publicar a obra. Curioso, não ? Não foi o processo mais suave e tranquilo que já vi no meio editorial, mas após algumas negociações, é isso : nossa belíssima edição que abriu o catálogo da Linha a Linha vai deixar de existir e virar volume raro de disputa em sebo.

Está R$65 e ainda temos exemplares. Você pode comprar, aproveitando o fim de ano :

a) na nossa loja no site (está meio capenga mas já estou consertando) e na Amazon
b) na Tapera Taperá
c) na Livraria Vermelha (site sebo/livraria do PCB)
d) na Feira da USP por meio de parceria com a Editora Veneta (com o desconto da feira)

PS : quem não está em SP ou quer ser precavido recomendo comprar antes da feira da USP, que é semana que vem, pois estou achando que vcs podem acabar ficando sem se demorarem... »

Marília Moschkovich (éditrice de Linha a Linha)
message posté sur Facebook le 22 novembre 2019

14 novembre 2019

La critique d'avant-hier soir

Vie littéraire
par
Rodrigo M. F. de Andrade

M. António de Alcântara Machado n’est pas un homme avec qui l’on peut user de circonlocutions. Celui qui veut s’occuper de ce qu’il écrit doit entrer directement en matière, sans introduction ni considérations préliminaires. Ses livres ne se prêtent pas aux divagations ni ne donnent l’occasion de faire de belles phrases. Ils ne font pas que solliciter l’esprit du lecteur. Ils agressent et saisissent l’attention : on n’en sort pas avec deux arguments. Ce nouveau Brás, Bexiga et Barra Funda défie le plus astucieux compositeur de variations sur des thèmes littéraires, le plus habile fabricant de contrastes et de confrontations. Il n’y a pas moyen de le prendre décemment comme un objet de spéculations d’ordre général ou comme un point de départ pour démontrer des vérités. On ne peut pas non plus l’opposer ou le comparer avec honnêteté à d’autres livres, à des fins de critique érudite.
Le petit volume de M. António de Alcântara Machado est tout seul au milieu du modernisme brésilien. Il n’a pas de relation visible avec la littérature contemporaine, étrangère et nationale. Pas plus qu’avec la littérature antérieure de M. António de Alcântara Machado lui-même. De Pathé-Baby à Brás, Bexiga et Barra Funda, il y a une distance considérable. Il n’y a pas de traits communs, il n’y a pas de ressemblance physionomique entre les deux : ils ne semblent même pas frères. Le premier (ou l’aîné, comme il dit) est un caboclo svelte, clair, joyeux, intelligent, mais peut-être un peu trop sûr de lui et trop occupé, possiblement, à se montrer un homme de son temps. Un visage expressif assurément, avec ses yeux malins et son menton capricieux. Mais présentant encore un air de famille avec les autres modernistes. Le second, non. « Proles sine matre creata. » Un citoyen frais et dispos, fait par lui-même. Grand, anguleux, plein d’une inquiétude contenue. Vif. Économique, contrairement à l’autre, qui était dans la dépense. Sérieux, indifférent aux modes.
On a toujours un peu peur, quand on écrit sur un livre moderne, de former des jugements précipités. On a tellement insisté sur le besoin d’un recul dans le temps pour permettre des jugements équitables, que l’on finit par perdre notre courage d’affirmation en traitant de la littérature d’aujourd’hui. Et l’on tend insensiblement vers des restrictions pleines de crainte, en jouant le rôle ultra ridicule de celui qui s’effraie en pensant que la postérité lui demandera des comptes. Mais, au fond, ce besoin de recul dans le temps est un mensonge. Le type de promesse en l’air qu’on ne peut faire avec un homme du type de M. António de Alcântara Machado. Si l’on attend que le temps passe pour former un jugement correct sur Brás, Bexiga et Barra Funda, on tombe dans l’erreur aussi sûrement que trois et deux font cinq. D’ici vingt ans, par exemple, ces quartiers italiens de São Paulo auront déjà un aspect complètement différent d’aujourd’hui et le critique qui analysera les nouvelles de M. António de Alcântara Machado leur trouvera moins de vérité humaine, moins de vigueur pathétique qu’elles n’en possèdent en effet. En ignorant le drame actuel, il ne sentira pas comme nous la sentons la profonde signification de ces nouvelles.
Il n’y a rien de pire que l’individu qui joue les blasés et les érudits, en matière de critique littéraire. Ce qui rend la lecture d’un Sainte-Beuve irritante, aujourd’hui, c’est précisément la préoccupation qu’il avait de ne pas se laisser abuser. Il ne se gênait pas pour mettre un point d’exclamation à la fin de chaque vers de Méléagre. Mais il avait honte d’admirer de la même manière ses contemporains : Stendhal, par exemple. Cependant, la vérité est que, en littérature comme pour le reste, on ne peut apprécier correctement que ce qui nous est proche. C’est une illusion de penser que nous jugeons Dante ou Cervantès mieux que leurs propres contemporains. Et une autre de supposer que le critère des critiques de demain sur les œuvres d’aujourd’hui sera plus juste que le nôtre. Cette manière d’en appeler à la postérité est bonne pour les politiciens et les hommes d’État impopulaires. Sur l’exacte valeur d’un livre, seuls les contemporains peuvent se prononcer : le jugement de la postérité est forcément émis à tort et à travers. Rien de plus infantile, par conséquent, que réfréner le sentiment d’admiration que nous inspire l’œuvre d’un auteur moderne, par peur de ce qu’on en pensera plus tard. D’ici vingt ans, il est fort probable que l’on n’émettra pas de jugements d’après les mesures d’aujourd’hui. Mais ce n’est pas une raison pour que nous prétendions juger avec les mesures de dans vingt ans ; car il nous est impossible de les deviner, et elles ne s’appliqueraient pas convenablement à ce qui nous intéresse aujourd’hui.
Qui mieux que nous, en effet, comprendra le puissant spectacle de l’intégration de l’immigré italien dans notre milieu ? Certes, l’avenir évaluera avec une plus grande précision l’effet de l’assimilation de cet élément étranger par notre corps social. On tirera mieux que nous la morale de l’histoire. Mais la trame même de cette histoire, les épisodes qui la constituent, seul celui qui l’a vécue et qui y a assisté peut les comprendre complètement. L’impression que nous avons devant le livre de M. António de Alcântara Machado sera, donc, plus juste que celle qu’il produira à l’avenir, s’il est lu dans vingt ans. Et il n’y aurait pas de faiblesse plus lamentable que contenir notre admiration devant lui, ou dissimuler l’émotion qu’il éveille en nous.
Brás, Bexiga et Barra Funda, d’après M. António de Alcântara Machado, « est un journal. Rien de plus. De l’information. C’est tout. Il n’a ni parti ni idéal. Il ne commente pas. Il ne discute pas. Il n’approfondit pas. »
« Il n’approfondit pas, surtout », dit-il. Mais il parle par modestie, ou par fausse modestie, car de fait il approfondit toujours. Ce qu’il ne fait pas, c’est ressasser ses thèmes et tourner autour d’eux. C’est faire ce que j’ai fait un peu plus haut, à propos du « recul dans le temps » : dire la chose bien mal ; puis la répéter sur un autre ton ; ensuite, tenter d’expliquer la même chose ; enfin, revenir au point de départ, avec une certaine honte. M. António de Alcântara Machado n’a pas de ces défaillances. Il est incapable de ressasser et de se répandre inutilement. Et ce n’est pas qu’il soit léger ou superficiel, ou parce qu’il serait un chroniqueur, comme il semble le donner à entendre, dans sa préface intitulée « Éditorial ». Il va au fond, mais d’un seul coup, rapide et juste.
Dans Brás, Bexiga et Barra Funda, il n’y a rien de superflu. C’est un livre concis, comme il n’en est peut-être jamais apparu de pareil au Brésil. Il n’a plus un pouce de littérature. La première nouvelle — « Gaetaninho » — par exemple, se développe en moins de 100 lignes d’une grande typo et présente une intensité dramatique stupéfiante. M. António de Alcântara Machado ne se laisse pas emporter par son histoire, pas plus qu’il ne se perd en incidents et explications. Il conduit son récit avec une assurance magnifique.
Pour bien évaluer les qualités de « Gaetaninho », il faut faire ce que son auteur ne s’autorise jamais, c’est-à-dire le comparer à un autre garçon. Il y a quelques années, ici au Théâtre Municipal, M. Adelmar Tavares racontait l’histoire d’un certain Antoninho, Laurindinho ou quelque chose comme ça. Deux heures au moins de récit, sur ce ton de discours d’autrefois. Il semble que l’histoire du garçon était très triste, car de temps en temps, on entendait la voix sanglotante de M. Adelmar Tavares répéter son nom : « Antoninnnnho ! Antoninnnnho ! » Quand le public commençait à se résigner à entendre ces lamentations jusqu’à la fin des temps, l’histoire s’acheva. On douta qu’Antoninho fût mort. Bien sûr : « Antoninnnnho ! »
Le « Gaetaninho » de M. António de Alcântara Machado peut se lire en dix minutes. Mais il donne à penser bien longtemps et ne sort plus de la mémoire.

Les gamins effrayés répandirent la nouvelle dans l’air du soir.
— Tu as su pour Gaetaninho ?
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Il s’est pris le tram !
Les voisins lavèrent à la benzine leurs habits du dimanche.

Ce n’est pas seulement ce dénouement tragique de Gaetaninho qui ne s’oublie pas. C’est un morceau pittoresque de quartier italien. Une tranche de vie.
Et toutes les nouvelles de Brás, Bexiga et Barra Funda sont à la hauteur de « Gaetaninho ». Dans la dernière — « Nationalité » — se trouve condensé et résolu, mieux que dans L’Étranger, le problème que s’est proposé M. Plínio Salgado — et cela sans figures symboliques et sans littérature. Dans les autres, apparaissent tous les aspects essentiels de « l’union des immigrants avec le milieu » brésilien. Mais sans « parti-pris* ». M. António de Alcântara Machado ne fait pas l’impression ennuyeuse du monsieur bien intentionné qui se propose d’étudier un problème social à travers des histoires. Il ne semble pas de ceux-là qui font de chaque nouvelle une démonstration. Si ces questions ressortent dans Brás, Bexiga et Barra Funda, c’est parce qu’elles sont mêlées à la vie des personnages qui ont excité l’imagination et la sensibilité de l’écrivain et non parce que celui-ci veut élaborer une doctrine à leur sujet.
La manière de M. António de Alcântara Machado n’appartient qu’à lui. On n’y sent l’influence de personne. Dans ce nouveau livre, plus que dans le précédent, son style est précis, direct, concis. Il ne se préoccupe pas d’être moderne. Et il l’est. Intensément. (Comme il dirait.)
L’influence toujours plus grande de M. Mário de Andrade était en train de « standardiser » notre prose moderniste. Il y a quelques jours encore, on m’a montré un article publié à Paraíba sur « Mário de Andrade, écrivain brésilien », qui semblait écrit par l’auteur même de Losange kaki. Pour cela même, il faisait une pénible impression. Dans le style de Pathé-Baby et surtout de Brás, Bexiga et Barra Funda, il n’y a pas de manies apprises chez les autres. C’est celui qui pratique beaucoup M. António de Alcântara Machado qui court le risque de finir par écrire à sa façon, brusque, leste. Il perdra insensiblement la superstition des phrases abondantes, rythmées, savamment équilibrées. Il se désintéressera de tous les effets sonores et il « s’alcântaranisera » en fin de compte. L’auteur de Pathé-Baby a la force et le caractère des hommes contagieux dont parlait Jean Cocteau. Pour cela même, il sera imprudent de le recommander aux jeunes gens qui chercheront des enseignements dans Brás, Bexiga et Barra Funda.
Mais celui qui a encore des doutes sur les mérites du mouvement moderniste au Brésil, qu’il lise le nouveau volume de M. António de Alcântara Machado. Brás, Bexiga et Barra Funda n’est pas seulement l’un des plus admirables livres de prose nationale. C’est aussi l’un de nos meilleurs livres de poésie.

Trad. A. C.


Source :
Rodrigo M. F. de Andrade, chronique « Vida literária »,
O Jornal, Rio de Janeiro, 3 avril 1927, p. 4.

Vol. en préparation :
António de Alcântara Machado,
Brás, Bexiga et Barra Funda (Informations de São Paulo) [1927],
trad., notes, postface & bibliographie d’Antoine Chareyre.

13 novembre 2019

La critique d'avant-hier soir

Une affaire sérieuse
par
Antonio Crispim
[Carlos Drummond de Andrade]

António de Alcântara Machado vient de publier un livre de nouvelles : Brás, Bexiga et Barra Funda. Un livre qui n’est pas un livre : qui est un journal. Des fictions qui ne sont pas des fictions : qui sont des informations.
Dans sa préface, c’est-à-dire dans son éditorial, António de Alcântara Machado explique cela sans détours.
C’est encore une originalité chez cet homme des plus intelligents qui avait auparavant expérimenté, dans son premier livre, de voyage, une technique cinématographique, et qui expérimente aujourd’hui une technique journalistique.
Ainsi chacun de ses livres est-il une création et par conséquent une surprise pour les lecteurs.
Je suis de ceux qui comprennent que le cinéma, le journal et le livre sont trois choses complètement différentes, chacune avec son esthétique et son expression propres. Mais je ne peux nier que l’entrelacement des genres est bien dans l’orientation suivie par ce diabolique esprit moderne (ce n’est pas à celui de M. Graça Aranha que j’ai l’honneur de me référer, c’est au véritable).
António de Alcântara Machado n’a donc pas besoin de se défendre. Ni de s’expliquer. Ce qui n’empêche pas que la voie en elle-même soit fausse ou du moins difficile à suivre avec profit. Un journal est plein de drame, de roman et de poésie, cela ne fait pas le moindre doute. Mais à l’état de matériel. La simple transposition de ce matériel n’offre aucun intérêt artistique. L’un des meilleurs poèmes de Blaise Cendrars est « Dernière heure », où il se contente de disposer en lignes plus ou moins symétriques les mots d’un télégramme d’Oklahoma racontant la fuite rocambolesque de trois forçats de la prison locale. Sans aucune stylisation. Qu’est-ce que cela signifie ? Juste une « réussite* » personnelle. Le procédé reste dénué de valeur.
Ce qui a de la valeur c’est que, comme Alcântara a un sacré talent, ce qui entre les mains d’un autre pourrait aboutir à un agent mécanique de singerie, entre ses mains à lui devient un instrument des plus sûrs dont il est possible de tirer et dont il tire de fait de surprenants effets.
En fin de compte, ce qu’Alcântara Machado voulait vraiment c’était tuer la littérature. Il l’a tuée. Brás, Bexiga et Barra Funda est le meilleur journal jamais apparu au Brésil. Il ne contient pas une goutte de littérature. Il est pur comme les âmes de Dieu. « Sans parti ni idéal. Il ne commente pas. Il ne discute pas. Il n’approfondit pas. Il n’approfondit pas, surtout. »
Mais il commente bel et bien, ça oui. Le fait même qu’un homme se dispose à raconter une chose indique chez lui un certain parti-pris vigilant. Il trouve le fait digne d’être raconté, par conséquent il prend le parti de ce fait. En ce sens, l’informateur le plus nonchalant est un critique parce qu’il exerce un certain contrôle sur les événements, en les collectant, en les sélectionnant et en les exposant à sa manière. Et parce qu’il est un critique, il prend parti.
Pour cette raison même, ne croyez pas trop à la déclaration, d’ailleurs sincère, d’António de Alcântara Machado. S’il a réussi à faire œuvre de journal avec un intérêt artistique, c’est parce qu’il a mis beaucoup de lui dans les reportages du journal et s’est fait le complice ou le coauteur des événements.
On voit tout de suite qu’Alcântara Machado a une sacrée sympathie pour ses personnages.
Ces personnages sont les Italo-Brésiliens de São Paulo, « les nouveaux mamalucos » : Gaetaninho, Carmela, l’activiste Aristodemo Guggiani, le barbier Nicolino, le jeune industriel Adriano Melli, les sportsmen Biagio et Rocco, l’orphelin Gennarinho, le marchand Natale Pienotto, le patriote Tranquillo Zampinetti. Cette population, qui entre avec ses couleurs bien vives dans l’arc-en-ciel brésilien sans avoir besoin d’expulser les autres couleurs, se trouve déjà archivée là, admirablement définie dans ses sentiments, ses mœurs, ses tendances par l’insatiable observation et par la tranchante expression d’Alcântara Machado. Le livre est plein de vie et de vies. Les personnages ne perdent pas de temps à s’expliquer ; ils entrent tout de suite en action. Ils ne disent que ce qu’il est besoin de dire. Alcântara Machado a dû être l’espion le plus discret au monde pour cueillir des instantanés si flagrants. Voyez l’histoire de Gaetaninho. Gaetaninho rêvait d’accompagner un enterrement sur le siège avant du fiacre, à côté du cocher. Il était en train de jouer au football, la balle s’est retrouvée sur la chaussée, il y va, part chercher la balle. Voici comment Alcântara nous raconte le reste :

Avant qu’il eût atteint la balle, un tram le percuta. Le percuta et le tua.
Dans le tram se trouvait le père de Gaetaninho.

De sorte que le garçon, au lieu d’être sur le siège, se retrouva dans le fiacre, à l’intérieur d’un cercueil. C’est tout.
(Dieu merci, on voit qu’Alcântara n’est pas reporter. Si c’était le cas, il aurait écrit toute une colonne de journal et fichait l’histoire en l’air.)
Toutes les autres informations de Brás, Bexiga et Barra Funda valent celle-ci par l’intensité naturelle de l’anecdote et par l’environnement dans lequel elle se déroule. Mais là où Alcântara a été vraiment un as, c’est dans ce formidable « Corinthians (2) vs Palestra (1) ».
C’est la plus parfaite description d’un match de football que j’aie jamais vue. Du point de vue du joueur comme du supporter. Tous les éléments que l’auteur a exploités sont essentiels. Il n’y a pas un seul mot inutile, une seule balle au hasard :

Biagio s’empara du ballon. Vas-y, Biagio ! Il progressa, progressa. C’est bien, Biagio ! En dribbla un. C’est ça ! Échappa à un autre. C’est ça ! Il avançait vers la victoire. Feinte-le, Biagio ! Il s’élança. Tire, maintenant ! S’arrêta. Repartit. S’arrêta. Vas-y ! Observa. Hésita. Biagio ! Biagio ! Calcula. Maintenant ! Se prépara. Attention à Rocco ! Maintenant. Vas-y ! Attention à Rocco ! Il tomba.
a-bru-ti !
Prrrrii !
— Pénalty !
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
La joie des vainqueurs s’en alla vers la ville. En hurlant, sifflant et chantant. C’est le mulâtre avec la main sur la perche qui dirigeait la litanie :
— Le Palestra a pris une raclée !
Et la compagnie entonnait :
— Ora pro nobis !
À côté de Miquelina, le gros avec un foulard au cou lâcha :
— Tout ça par la faute de cet imbécile de Rocco !
Tu as entendu, hein, Miquelina ? Tu as entendu ?
— Fais pas attention à ces idiots, Miquelina.
Comment ça, fais pas attention ?
— Le Palestra a pris une raclée !
Crétins.
— Ora pro nobis !
Fusillez-les.

Vous avez sûrement noté qu’António de Alcântara Machado est une affaire très sérieuse.

Trad. A. C.

Source :
Antonio Crispim [pseud.], « Um caso sério »,
Diário de Minas, Belo Horizonte, 27 mars 1927, p. 2-3.

(Vifs remerciements
à Augusto Massi et Mário Alex Rosa,
entre São Paulo et Belo Horizonte,
qui nous ont permis de mettre la main
sur cette note drummondienne
restée enfouie dans les archives.)

*
Annexe :
Lettre d’Alcântara Machado à Drummond

– 7 avril [1927] –

Je serre joyeusement entre les miennes, Carlos Drummond de Andrade, la main forte et jeune que tu me tends depuis Belo Horizonte. Nous autres enfants du Brésil nous devons nous donner la main et former ainsi la ronde de la rénovation. Et tourner, tourner, tourner. En chantant et en sautant.
Ce que tu dis de mon Brás, Bexiga et Barra Funda m’a non seulement ému : cela m’a surtout intéressé.
Le passage sur le livre, le journal et le cinéma est des plus justes.
Même si tu ne veux pas le faire, je vais en expliquer l’originalité. Et je vais l’expliquer très facilement à partir d’une observation tienne : Drummond, je suis l’ennemi de la littérature. Tu comprends maintenant ? Je ne veux pas écrire des livres, je ne veux pas faire de littérature. Cela posé je donne à ce que j’écris une apparence non livresque, non littéraire.
Tu dis que j’ai voulu tuer la littérature. Tu as deviné. C’est bien ça. Tu ajoutes que je l’ai tuée. Et de cela je te remercie.
Écris-moi à chaque fois que tu peux. Je tiens à discuter souvent avec un type qui a ta force.
Mon accolade te dira que je t’apprécie déjà beaucoup.
António de Alcântara Machado


Vol. en préparation :
António de Alcântara Machado,
Brás, Bexiga et Barra Funda (Informations de São Paulo) [1927],
trad., notes, postface & bibliographie d’Antoine Chareyre.

11 novembre 2019

La critique d'avant-hier soir

Brás, Bexiga et Barra Funda
Le nouveau livre d’António de Alcântara Machado

M. António de Alcântara Machado, l’un des noms les plus en vue dans la génération moderne des écrivains paulistes, vient de publier son deuxième livre : Brás, Bexiga et Barra Funda, avec l’épigraphe suivante : « Informations de São Paulo ». Le livre est d’une facture tout à fait originale. L’auteur cherche à styliser des aspects de notre vie urbaine et de la nouvelle race italo-brésilienne, qui se forme ici. Pour cela, il a dépouillé son art du moindre ornement ou fioriture littéraire que ce soit.
Il n’a pas voulu faire de littérature ; il a voulu mettre dans son livre les types dans leur réalité la plus simple, et saisir des aspects de la vie, sans recourir au kaléidoscope de la rhétorique et de la grammaire. On ne peut nier que le procédé d’Alcântara est neuf et personnel. Il cherche à être le plus simple possible — c’est pourquoi il a écrit des informations et non des fictions — afin d’impressionner non par les arabesques et les « ficelles* » de langage, mais par la pénétrante vérité des scènes et des personnages. Cependant, Alcântara abuse parfois d’un tel procédé et tombe dans une tachygraphie inexpressive de dialogues. Mais il a admirablement atteint son objectif — il a écrit un livre brésilien, des plus actuels, original et intéressant. Des nouvelles brèves, un mince volume, une lecture rapide et sans détours, Brás, Bexiga et Barra Funda est en tout une œuvre du moment, qui saisit des instantanés d’un peuple et d’une ville dans une franche période de transformation.

Trad. A. C.

Source :
« Braz-Bexiga-Barra Funda : O novo livro de Antonio Alcantara Machado »,
A Gazeta, São Paulo, 17 mars 1927, p. 5.

Vol. en préparation :
António de Alcântara Machado,
Brás, Bexiga et Barra Funda (Informations de São Paulo) [1927],
trad., notes, postface & bibliographie d’Antoine Chareyre.

La critique d'avant-hier soir

Nouveaux livres

Brás, Bexiga et Barra Funda d’António de Alcântara Machado. — Après Pathé-Baby, où M. António de Alcântara Machado faisait un reportage à travers l’Europe, reportage sentimental, plein de verve et d’ironie, nous le trouvons à présent à São Paulo dans les quartiers populaires de notre métropole.
C’est le même Alcântara Machado qui nous a guidés à Lisbonne, Paris et Venise, qui nous guide à présent dans les recoins du Bexiga et du Brás — la même âme ironique, ni triste ni joyeuse.
Ces « informations » sont destinées à un grand succès littéraire.

Trad. A. C.

Source :
« Livros novos », Diário da Noite, São Paulo, 15 mars 1927, p. 2.

Vol. en préparation :
António de Alcântara Machado,
Brás, Bexiga et Barra Funda (Informations de São Paulo) [1927],
trad., notes, postface & bibliographie d’Antoine Chareyre.

10 novembre 2019

La critique d'avant-hier soir

Le lundi
par
Stiunirio Gama
[Mário Guastini]

Les lecteurs n’ignorent pas les liens d’amitié qui m’attachent à António de Alcântara Machado. À la parution de son Pathé-Baby, ce livre charmant dont l’édition fut rapidement épuisée, chose rare dans ce pays, où l’on ne recherche que les livres d’auteurs étrangers, j’ai dit à son sujet une quantité de choses qui pourraient concourir aujourd’hui à ce que je sois tenu pour suspect, si les lecteurs ne connaissaient sa valeur à travers ses magnifiques solos de cavaquinho, chaque samedi.

*
Je suis, il n’y a aucun doute, un grand ami d’Alcântara et l’admirateur sincère de son beau talent. L’amitié et l’admiration que je lui voue depuis tant d’années, néanmoins, ne pèsent en rien dans l’appréciation que je me propose de faire de son nouveau travail, lancé sur le marché du livre la semaine dernière. Ne l’influencent pas non plus les généreux propos, écrits et imprimés, par lesquels il m’a distingué dans les pages d’honneur de son volume de nouvelles, destiné à l’accueil le plus enthousiaste de la part de la critique et du public.
L’amitié ne m’a jamais aveuglé. Les amis véritables le sont de fait quand ils manifestent franchement leur manière de penser, que cela plaise ou non. D’avec Alcântara Machado (António), j’ai divergé bien souvent. Et bien souvent nous avons eu des débats animés, desquels notre amitié est sortie renforcée. Et nous aurons encore de nouvelles divergences, de nouveaux débats. Je ne suis pas, donc, un inconditionnel. Le jour où, pour être agréable à quelqu’un, il me faudrait contrarier mon intime opinion, assurément la plume ne m’obéirait pas. Alcântara et tous mes compagnons me connaissent assez pour attester que je ne dis pas cela dans le but de valoriser les phrases que Brás, Bexiga et Barra Funda m’ont suggérées.
Absolument.

*
Comme Pathé-Baby, les nouvelles rassemblées dans l’élégant volume d’António sont nées dans les colonnes du Jornal do Comércio. « Gaetaninho », la première d’entre elles, parut dans la page « Seulement le dimanche ». Après celle-ci, il en vint d’autres. La plupart, toutefois, sont inédites. Mais je ne suis pas chargé de raconter comment sont nées ces nouvelles, ou plutôt ces études de types qui remplissent les rues de São Paulo. Il m’incombe de dire si elles ont du mérite. Et avant toute chose, sans détailler, j’affirme que Brás, Bexiga et Barra Funda est un livre simplement délicieux, qu’on lit d’une traite et qui nous rend triste quand on arrive à la classique fin.
António de Alcântara Machado est un écrivain qui séduit par sa prose claire et incisive, par son observation pénétrante et peu commune chez les hommes de son âge. Alcântara est un analyste dont on peut être jaloux. En deux coups de plume, il trace le profil physique, moral et intellectuel de ses types, qui vivent, s’agitent et conversent avec le lecteur.
Et si Pathé-Baby accusait l’écrivain impressionniste par excellence, Brás, Bexiga et Barra Funda permet d’affirmer, sans crainte, que son auteur, s’il le veut, sera un romancier notable. Il ne lui manque pas d’imagination pour cela, et il a en reste de ces qualités dont l’absence se ressent chez la plupart de nos écrivains qui ont essayé de faire un roman. Le secret du roman ne réside pas dans l’intrigue, mais dans la présentation des types imaginés et dans le développement des épisodes qui doivent se dérouler avec spontanéité et légèreté. Or chacune des nouvelles du nouveau livre d’António de Alcântara Machado manifeste toutes ces qualités, et le désigne comme l’un des rares publicistes nationaux capables de nous offrir, sous peu, d’excellents romans de mœurs.

*
Brás, Bexiga et Barra Funda n’est pas un livre. C’est l’auteur qui l’affirme et je ne suis pas d’accord. Pour António, c’est un journal qui réunit seulement des informations de São Paulo. C’est une feuille qui cherche à présenter des reportages, des scènes de rue, dans lesquelles figurent des personnages qui formeront la population de la São Paulo de demain. Les Italo-Paulistes ont mérité l’attention de l’écrivain, qui a saisi des instantanés des plus intéressants. Il a saisi les types et a reproduit leur curieux langage. Et il l’a fait avec grand bonheur. Que le lecteur s’enferme dans une pièce et qu’il lise ensuite, à voix haute, l’une des nouvelles d’António. Les gens qui se trouveront dehors auront l’exacte impression d’entendre l’un de ces petits commentateurs passionnés des matchs du Palestra ou l’une de ces charmantes petites couturières aux cheveux courts en train de raconter à son amie ses aventures amoureuses.
Pour beaucoup, les pages de Brás, Bexiga et Barra Funda sembleront des charges satiriques, révélatrices de l’italophobie de l’auteur.
Il sera dans l’erreur, toutefois, celui qui voudra les apprécier de la sorte, car l’écrivain, dans sa préface, qu’il a subordonnée au titre « Éditorial », a expliqué clairement, loyalement son intention. Et même s’il ne l’avait pas fait, suffirait pour cela le groupe de noms italo-brésiliens auxquels le livre est dédié.
Malgré cela, toutefois, il me semble opportun de reproduire, ici, les dernières phrases de l’« Éditorial » :
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Brás, Bexiga et Barra Funda, en tant que membre de la bonne presse, tente de fixer tout au plus quelques aspects de la vie laborieuse, intime et quotidienne de ces nouveaux métis nationaux et nationalistes. C’est un journal. Rien de plus. De l’information. C’est tout. Il n’a ni parti ni idéal. Il ne commente pas. Il ne discute pas. Il n’approfondit pas. Il n’approfondit pas, surtout. Dans ses colonnes, on ne trouve pas une seule ligne de doctrine. Ce ne sont que faits divers. Événements de la chronique urbaine. Épisodes de la rue. L’aspect ethnico-social de cette toute nouvelle race de géants rencontrera demain son historien. Et il sera alors analysé et pesé dans un livre. Brás, Bexiga et Barra Funda n’est pas un livre. En inscrivant sur sa colonne d’honneur les noms de quelques Italo-Brésiliens illustres, ce journal rend hommage à la force et aux vertus de la nouvelle fournée de mamalucos. Ce sont des noms d’hommes de lettres, de journalistes, de scientifiques, de politiciens, de sportifs, d’artistes et d’industriels. Tous figurent parmi ceux qui stimulent et exaltent actuellement la vie spirituelle et matérielle de São Paulo. Brás, Bexiga et Barra Funda n’est pas une satire.

*
António de Alcântara Machado n’a fixé que quelques aspects de la vie laborieuse, intime et quotidienne de ces nouveaux métis nationaux et nationalistes. Il a bien dit : nationaux et nationalistes, car le fils d’Italien né au Brésil nourrit un amour pour le pays qui fut son berceau au point de devenir un jacobin extrême. Dans un cercle où l’on chercherait à égratigner notre pays, l’Italo-Brésilien sera plus ardent à la défense que le Brésilien pur.
Mais en fixant ces aspects, l’auteur de Brás, Bexiga et Barra Funda a saisi ses types très au rez-de-chaussée. Il s’est plongé, peut-être, dans la majorité. Force est toutefois de reconnaître que l’illustre écrivain n’a pas fixé la mentalité de toute la nouvelle population formée par les Italo-Paulistes. Ni la mentalité, ni le parler. Et, sans le vouloir, là s’arrête la sympathie de Martim Damy.
Ce choix, toutefois, a été certainement délibéré. Si António avait cherché à saisir ses instantanés dans les couches des entresols et des premiers étages, il se trouverait bien du monde pour vouloir lui attribuer des desseins péjoratifs. Et il n’a pas eu de tels desseins. Je le garantis.

*
J’ai dit plus haut que Brás, Bexiga et Barra Funda est un livre délicieux. Et il l’est, de fait ; sans complaisance. Les nouvelles qu’il réunit dans ses pages sont de véritables bijoux littéraires. N’importe laquelle, prise au hasard, plaira. Et même si ce n’était pas le cas, il suffirait d’une, une seule, pour confirmer l’indiscutable valeur d’António de Alcântara Machado.
« Corinthians (2) vs Palestra (1) » est une perfection. En quatre pages et demie, le lecteur assiste à l’un de ces excitants matchs de football en suivant toutes les péripéties, sans perdre une seule phrase, un seul mouvement des supporters passionnés. Ce sont quatre pages et demie vivantes, ce sont vingt-deux joueurs qui driblent et marquent des buts pour leur club, c’est un monde de spectateurs qui entendent la chaleur et sentent les cris, c’est une foule qui vibre d’enthousiasme.
Et pour celui qui est capable de ce prodige, tous les éloges seront insuffisants.

Trad. A. C.


Source :
Stiunirio Gama [pseud.], chronique « Às segundas »,
Jornal do Comércio, São Paulo, 14 mars 1927.

Vol. en préparation :
António de Alcântara Machado,
Brás, Bexiga et Barra Funda (Informations de São Paulo) [1927],
trad., notes, postface & bibliographie d’Antoine Chareyre.

28 octobre 2019

Pages d'anthologie

Gaetaninho
une nouvelle
d’António de Alcântara Machado
inédite en français
traduite ici d’après sa version primitive
& suivie de quelques-unes de ses illustrations

ill. de Ferrignac (1925)

— Mince ! Gaetaninho… Ce que c’est chouette !
Gaetaninho resta à méditer au milieu de la rue. Une Ford passa, et il ne vit pas la Ford ; un charretier lui lança un juron, et il n’entendit pas le juron.
— Gaetaninho ! Rentre tout de suite à la maison !
Il tourna vers sa mère son visage piqué de taches de rousseur et vit une pantoufle suspendue à la dextre maternelle.
— Rentre !
Gaetaninho approcha, petit à petit. Devant sa mère (Gaetaninho ne voyait que la pantoufle), il appliqua un de ses trucs imbattables de champion de football : il prit par la droite, s’arrêta de manière inattendue, exécuta un demi-tour vertigineux, et fonça par la gauche, à l’intérieur. Oh ! feinte de maître !

*
Gaetaninho, cette nuit-là, rêva d’un enterrement. Quelle merveille ! Devant, quatre chevaux, à panaches, tirant le fiacre du défunt. Ensuite, le prêtre. Ensuite, la famille, le mouchoir sur les yeux. Et puis Gaetaninho, sur le siège avant d’un fiacre, à côté du cocher. Quel bonheur ! Là, dans la rue Oriente, le petit peuple ne circule autrement qu’à pied ou en tramway que les jours d’enterrement : les jours d’enterrement il circule en fiacre. Gaetaninho voulait circuler en fiacre. Pour cela il était nécessaire que, parent ou ami de la famille, quelqu’un meure. Gaetaninho, alors, du haut d’un siège, se promènerait triomphant à travers la ville, à travers les quartiers riches, sur le chemin de l’Araçá. Et si le cocher lui laissait tenir le fouet ? Là oui, le triomphe serait complet.
Il fallait que quelqu’un meure. Sur ce point il n’y avait plus de doute. Mourir… Le plaisir de Gaetaninho dépendait d’un malheur… Oui : d’un malheur. Mais Gaetaninho se fichait bien des malheurs ! Ce qu’il voulait c’était circuler en fiacre, comme Beppino. Il était jaloux de Beppino.
— Mince ! Gaetaninho… Ce que c’est chouette !
Il rêvait éveillé. Lui sur le siège, avec sa marinière et son béret blanc où l’on pouvait lire : Cuirassé São Paulo. Non. Il était mieux en marinière, mais avec le petit canotier tout neuf que son frère lui avait rapporté de l’usine. Il mettrait aussi ses jarretières noires, pour que ses chaussettes ne tombent pas sur ses bottines. Dans le fiacre, son père, ses deux frères aînés (l’un avec une cravate rouge, l’autre avec une cravate verte) et son parrain, msieu Gennaro. Du monde sur les trottoirs, aux portes et aux fenêtres des maisons, à regarder l’enterrement et à admirer Gaetaninho. Un enterrement ? Ce ne serait pas mieux un mariage ? Zut ! Deux choses si ressemblantes ! Le même cérémonial…
Gaetaninho se tint ferme dans son idée d’enterrement.
— Mince ! Gaetaninho… Ce que c’est chouette !

*
Le match dans la rue était parvenu à son comble. Pourtant, Gaetaninho semblait absorbé.
— Tu connaissais le père d’Afonso ?
— Non.
— Alors t’iras pas à son enterrement demain. Moi, j’y vais !
— Gaetaninho ! Gêne pas le match !
— Laisse Beppino tranquille !
Gaetaninho regagna son poste de gardien. La petite balle, n°1, était entre les pieds de Nino. Il approchait. Gaetaninho, le tronc courbé, les jambes pliées, les bras tendus, les mains ouvertes, était sur ses gardes.
— Passe à Beppino !
Beppino fit une échappée et de toutes ses forces frappa la balle. La sphère passa haut, bien haut, au-dessus du gardien. Alla rebondir au milieu de la rue.
— Va tirer en enfer !
— Ferme-la, palestrino !
— Ramène la balle !
Gaetaninho partit en courant. Avant qu’il eût attrapé la balle, un tram le percuta. Le percuta et le tua.
Dans le tram se trouvait le père de Gaetaninho.

*
À 16 heures, le lendemain, un enterrement partait de la rue Oriente et Gaetaninho ne se trouvait sur le siège avant d’aucun des fiacres de la procession. Il se trouvait dans le fiacre de devant, celui qui ouvrait la procession funèbre, à l’intérieur d’un cercueil fermé, avec des fleurs bon marché dessus. Il était vêtu de sa marinière, il avait ses jarretières, mais il ne portait pas son petit canotier.
Celui qui, sur le siège avant d’un des fiacres du tout petit cortège, exhibait un superbe costume rouge qui faisait mal aux yeux, c’était Beppino.
  
Trad. A. C.


Source :
António de Alcântara Machado, « Gaetaninho », ill. de Ferrignac,
Jornal do Comércio, São Paulo, 25 janvier 1925, page « Só aos domingos ».

Nouv. version au sein du vol. :
Brás, Bexiga e Barra Funda (Notícias de São Paulo), s. l., s. n., 1927, p. 23-29.

Édition française
(trad., notes, postface & bibliographie d’Antoine Chareyre)
en préparation.

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vignettes de J. Carlos (1927)
ill. d'Alceu Penna (1938)
ill. de Jeronymo Ribeiro (1941)
ill. d'Euclides L. Santos (1942)
ill. d'Yllen Kerr (1948)
ill. d'Italo Cenccini (1955)
ill. de Sérvulo Esmeraldo (1956)
ill. anonyme (1957)