23 novembre 2016

Luis Aranha à l'université : cocktail !

Voix singulière de la génération moderniste de 1922, proche de Mário de Andrade, collaborateur de la fondatrice revue Klaxon, Luís Aranha (1901-1987) — « le taciturne », comme l’écrivit Blaise Cendrars qui ne croyait peut-être pas si bien dire — abandonna toute ambition littéraire vers 1924, définitivement.
Son œuvre — un petit ensemble de 26 poèmes archivés sitôt réunis sous le titre Cocktails — restée à l’état de tapuscrit et promise à l’oubli, amplement commentée par Mário de Andrade en 1932, fut publiée en volume pour la première fois (et dernière ?) en 1984 au Brésil, traduite en français en 2010, puis en espagnol en 2012… Une figure presque parfaite, en somme, de l’inédit et du posthume.
Or voilà que la poésie discrètement incontournable de Luís Aranha fait l’objet d’une thèse universitaire qui promet, enfin, d’en proposer une analyse et une interprétation véritables, nécessaires, attendues.

Soutenance de thèse
en Théorie et Histoire littéraire

Uma leitura de Cocktails
Justaposição de imagens e associação de ideias
na poesia de Luís Aranha

par Júlio Bernardo Machinski

sous la direction de
Maria Eugênia Boaventura

le 24 novembre 2016 à 14h30
à l’Instituto de Estudos da Linguagem
de l’Universidade de Campinas (IEL-Unicamp)

Membres du jury :
Leandro Pasini (UNIFESP)
Ivan Francisco Marques (USP)
Augusto Massi (USP)
Rui Moreira Leite (USP)

Résumé À travers ses poèmes à caractère moderniste, dont le registre lyrique se fonde sur la réélaboration d’emprunts aux expressions poétiques des avant-gardes européennes, Luís Aranha propose une reconstitution dionysiaque et critique, fondée sur l’ironie et l’humour, du processus de transformation du paysage urbain de São Paulo, ainsi que des modes de vie au début du XXe siècle, conséquence du soudain développement technologique de la dite seconde révolution industrielle. À cette fin, le poète a recours, en particulier, aux procédés formels futuristes et cubistes que sont le collage, la rupture syntaxique, la juxtaposition d’images et l’association d’idées. De la sorte, Aranha contribue de manière significative au renouvellement du code littéraire brésilien en un moment de transition entre la poésie post-romantique et la poésie moderniste. Ce travail analyse un ensemble de dix poèmes choisis dans Cocktails, en suivant le dialogue établi par Luís Aranha avec quelques noms de la poésie française moderne, en particulier Rimbaud, Cendrars et Apollinaire. [trad. A. C.]

*

Faute d’être à Campinas pour assister à cet événement, on ira lire ou relire, sans attendre :

Luís Aranha, Cocktails (Poèmes choisis) suivi d’une étude par Mário de Andrade
(éd. & trad. d’Antoine Chareyre, La Nerthe, 2010)
&
la préface de Juan Manuel Bonet à l’édition espagnole de Cocktails, traduite en français ici-même.


Le blog Bois Brésil & Cie se proposera de rendre compte, prochainement, des principaux apports de cette thèse.

20 novembre 2016

La critique d'avant-hier soir


Nous avons reçu du poète « moderniste » mexicain Manuel Maples Arce une série de poèmes rassemblés sous le titre extravagant de Poèmes interdits (?). Ce recueil de vers (car c’est ainsi que le poète veut nous présenter sa prose) justifie tout ce que nous avons toujours pensé de l’absurdité d’un art d’avant-garde dont l’unique audace est d’autoriser la bêtise en littérature. Nous publions ci-dessous un poème du poète mexicain, non sans quelques commentaires :



T. S. F. (Télégraphie sans fil, un fameux titre pour un poème).

Sur le précipice nocturne du silence (Il serait curieux de voir un précipice du silence).
les étoiles lancent leurs programmes, (C’est comique, on voit déjà les étoiles habillées en colombines avec leurs gants noirs lancer des programmes de Pagliacci — à on ne sait qui).
et dans l’audion (audion à l’endroit pas plus qu’à l’envers n’est un mot espagnol) inverse du songe,
se perdent les paroles
oubliées. (Ce qui se perd s’oublie).

T. S. F.
des pas
enfoncés
dans l’ombre
vide des jardins.
Le cadran
de la lune mercurielle
a aboyé l’heure aux quatre horizons. (waou ! waoua !, dit la pauvre lune aux quatre horizons en tirant leur montre de poche).

La solitude
est un balcon
ouvert sur la nuit. (Où il est expliqué que la « solitude » n’est pas « un lieu désert » mais un balcon. Merci).

Où est donc le nid
de cette chanson mécanique ? (Nulle part, oh jeune poëte !)
Les antennes insomniaques du souvenir
recueillent les messages
sans fil
de quelque adieu effiloché. (On aimerait voir les antennes en manque de sommeil et à quoi ressemblent les adieux effilochés).

Femmes naufragées
qui ont confondu les directions
transatlantiques ; (Les naufragés en général ne se trompent pas par plaisir).
et les voix
de détresse
comme des fleurs (Nous n’avions jamais pensé que les voix fussent comparables à des fleurs ni surtout qu’elles puissent éclater)
éclatent dans les fils
des pentagrammes
internationaux.

Mon cœur
suffoque dans la distance.
Maintenant c’est le Jazz-Band
de New York ;
ce sont les ports synchroniques
fleuris de vice
et la propulsion des moteurs. (Ces vers sont si profonds qu’il est impossible de les commenter).

Asile de Hertz, de Marconi, de Edison ! (et de Manuel Maples Arce).

Le cerveau phonétique mélange (Le cerveau mélange et distribue les cartes).
la perspective accidentelle
des langues.
Hallo !

Une étoile d’or
est tombée dans la mer. (?) (Quel dommage pour l’étoile et quelle bonne nouvelle que ces vers soient terminés !)


Parisina,
Espejo de las elegancias parisienses,
Revista artistico-literaria mensual (Paris)
(directeur-propriétaire : C. D. Battemberg ; rédacteur en chef : León Pacheco)
n°17, 15 décembre 1927
p. 22, « Los libros » (rubrique non signée)

(Trad. A. C.)


N.B. : Le poème « T.S.F. » — incontestable fleuron de la poésie stridentiste de Maples Arce — ainsi que le recueil Poèmes interdits figurent en traduction française dans le volume Stridentisme ! publié par Le Temps des Cerises en 2013.

Le même Maples Arce trône actuellement dans un beau tableau exposé au Grand Palais.

Qu’on se le dise, & qu’on lise !

2 novembre 2016

Vient de paraître


Retendre
la corde vocale

Anthologie de la poésie
brésilienne vivante

organisée, traduite & présentée
par Patrick Quillier

Peintures & gravures de Gérard Serée

& Le Temps des Cerises (Montreuil)
264p., 20€




Présentation des éditeurs :

Le monde de la communication globalisé véhicule sur le Brésil tantôt une cargaison d’images d’Épinal tropicales, tantôt un flot infini d’informations tragiques : misère extrême ; violence ; notamment contre les amérindiens ou les noirs ; déforestation ; corruption endémique et institutionnalisée, etc. Dans le même temps, le Brésil est présenté comme « une puissance émergente » dans le concert économique mondialisé. Cette anthologie souhaite présenter une autre réalité du Brésil, celle que font vivre, dans leur diversité, leur foisonnement même, mais aussi leur étonnante et admirable énergie, des poètes, femmes et hommes, de plusieurs générations et venus des quatre coins du pays comme de la diaspora. Voix de femmes, voix d’hommes, aux timbres, aux tessitures et aux rythmes différents, ils font entendre dans ce volume la bouleversante et roborative polyphonie de tout un peuple. La traduction s’attache à donner à entendre dans notre langue cet hymne pluriel à la vie qui triomphe, en dépit de terribles adversités. L’abstraction lyrique de Gérard Serée vient faire un dynamique contrepoint graphique à toutes ces voix.

29 octobre 2016

GRAND JEU-CONCOURS

Le poète guatémaltèque s’est caché dans cette photographie.

L’Éditeur qui saura le retrouver gagnera le droit de l’imprimer.

(S’adresser au traducteur.)


(Attention : un autre poète guatémaltèque — par ailleurs prix Nobel de littérature 1967 — s’est introduit dans ce cliché. Ce n’est pas lui, bien entendu, qui réclame publication.)


1er indice (01/11) : Le poète guatémaltèque n’est pas assis au premier rang.

2e indice (04/11) : Le poète guatémaltèque n’a pas de problèmes de calvitie.

3e indice (12/11) : Le poète guatémaltèque n’a pas peur de regarder l’objectif en face.

Import-export

Puisque l’on s’obstine à ne pas vouloir lire Oswald de Andrade en français, lisons-le en espagnol !


Tarde de lluvia

Llueve, lluvia, está lloviendo
que la ciudad de mi bien
estáse toda lavando.

Señor,
que yo no quede nunca
como ese viejo inglés
ahí del lado,
que duerme en una silla
esperando visitas que no vienen.

Llueve, lluvia, está lloviendo,
que los jardines de mi bien
estánse todos limpiando.

La lluvia cae,
cae de bruces,
la magnolia abre su paraguas
parasol de la ciudad
de Mario de Andrade ;
la lluvia cae,
escurren las goteras del domingo.

Llueve, lluvia, está lloviendo,
que la casa de mi bien
estáse toda mojando.

Anochece sobre los jardines.
Jardín de Luz.
Jardín de la plaza de la República,
jardín de los platanares.

Noche.
Noche de Hotel.
Llueve, lluvia. Está lloviendo.

Oswald de Andrade


Il s’agit du fameux « Soidão » (« Chove chuva choverando… ») publié dans le deuxième recueil de l’auteur, Primeiro caderno do aluno de poesia Oswald de Andrade (couverture de Tarsila do Amaral, illustrations de l’auteur, São Paulo, s. n., 1927, tiré à 300 exemplaires). Oswald de Andrade y exploitait le filon de la poésie naïve, après Pau Brasil (1925).

La présente version espagnole est due au poète péruvien Alberto Guillén (1897-1935), qui l’inséra dans sa riche anthologie de poésie latino-américaine contemporaine, publiée en Espagne : Poetas jóvenes de América (Exposición) (Madrid, M. Aguilar, 1930, 289p. ; p.62-63 pour le texte cité). Anthologie de poésie latino-américaine, en effet, puisque à côté des 210 poètes de langue espagnole, venus d’Argentine, de Bolivie, de Colombie, de Cuba, d’Amérique centrale, du Chili, d’Équateur, du Mexique, du Pérou, de Porto Rico, d’Uruguay et du Venezuela, y figuraient 18 poètes brésiliens, dont plusieurs associés comme Oswald de Andrade au courant moderniste (Ronald de Carvalho, Guilherme de Almeida, Manuel Bandeira — mais pas Mário de Andrade, Carlos Drummond de Andrade, Luis Aranha, Sérgio Milliet…).

Le fait est assez exceptionnel pour être signalé. Pendant les années 1920, en effet, rares et précaires furent les relations entre le modernisme brésilien et les divers foyers de l’avant-garde hispano-américaine (eux-mêmes très interactifs). En témoignent les sommaires des nombreuses petites revues indépendantes, publiées dans toutes les capitales culturelles, à tel point qu’il fallait presque s’en remettre à la Revue de l’Amérique latine, de Paris, pour voir se côtoyer, de temps à autre et chacune dans leur rubrique encore, les nouvelles générations latino-américaines.

Alberto Guillén, lui, aura voulu « les convaincre d’être tous frères en un même sang bleu d’Amérique », en un concert dont « toutes les notes, parfois contradictoires, parfois stridentes, parfois imprévues, musicales toujours, toujours sincères, forment, de leur stupéfiant contrepoint, la voix robuste, neuve et totale de notre Amérique » (propos tirés de la préface).

27 octobre 2016

Bis repetita placent

Où il s’agit encore de définir la bonne et vraie poésie moderne française, question compliquée par des problématiques d’import-export… avec la suite des aventures du triste Marius André (1868-1927), poète provençal, félibre mistralien puis journaliste maurrassien, critique hispanisant et traducteur, inlassable défenseur d’une latinité sans cesse menacée de sabotage par les agents du « bolchevisme littéraire » et de la « nouveauté ». C’est bien lui, qui signe ici sous pseudonyme.

(Pour les épisodes précédents, voir « La polémique d’avant-hier soir » : 1, 2, 3 et 4.)


Il leur faut du nouveau… — Cette vieille poésie populaire est immortelle. Il y en a une autre, celle de l’an dernier qui est déjà vieille à Paris, mais qui est la grande nouveauté aux yeux de certains étrangers qui continuent de prendre le défunt dadaïsme au sérieux. Il y a « la Poésie sans logique, langage de l’inconscient », savamment étudiée dans Inicial « revue de la nouvelle génération » (mars) par le directeur de Manomètre de Lyon. Aux jeunes poètes argentins qui l’ignoreraient encore, il apprend ceci :

Rimbaud affirmait : l’A est noir, l’E blanc, l’U vert, l’O bleu. René Ghil répliquait : l’U n’est pas vert, il est jaune. A noir, E blanc, I bleu, O rouge, U jaune. Rimbaud ne voyait pas plus mal que René Ghil. Il sentait en une forme différente : voilà tout le mystère.

C’est très amusant de lire ces vieilleries rajeunies en espagnol dans une revue nouvelle élégamment présentée. Il y a longtemps que le « mystère » du sonnet des Voyelles a été éclairci par son auteur même qui a avoué que c’est une de ses folies et fumisteries. Rimbaud dégoûté a écrit dans sa Saison en enfer des phrases qu’on ne saurait trop recommander aux hispano-Américains qui veulent « faire du Rimbaud » en espagnol.

L’histoire d’une de mes folies… J’aimais les peintures idiotes… J’inventai la couleur des voyelles !... Je réglai la forme et le mouvement de chaque consonne et, avec des rythmes instinctifs, je me flattai d’inventer un verbe poétique accessible un jour ou l’autre à tous les sens… J’expliquai mes sophismes magiques avec l’hallucination des mots… Je finis par trouver sacré le désordre de mon esprit… Aucun des sophismes de la folie, — la folie qu’on enferme, — n’a été oublié par moi.

C’est aussi très amusant de lire dans la Revista do Brasil (mars), cités en français, des « poèmes » d’un des « maîtres » de la nouvelle génération :

Les catapultes du soleil assiègent les tropiques irascibles
Riche Péruvien propriétaire d’une exploitation de guano d’Angamos
On lance l’Acaragnan Bananan
À l’ombre
Les mulâtres hospitaliers
L’oiseau secrétaire est un éblouissement
Belles dames plantureuses
On boit des boissons glacées sur la terrasse
Un torpilleur brûle comme un cigare
Une partie de polo dans le champ d’ananas
Et les palétuviers éventent les jeunes filles studieuses
My gun
Coup de feu
Un observatoire au flanc du volcan
De gros serpents dans la rivière desséchée
Haie de cactus
Un âne claironne la queue en l’air
La petite indienne qui louche veut se rendre à Buenos Aires.

Il y en a des pages, comme ça. M. Mario de Andrade, qui révèle cette poésie nouvelle aux Brésiliens, trouve qu’elle est cosmique, ample, palpitante, qu’elle réalise une correspondance exacte entre l’expression formelle et le lyrisme pur, à laquelle se lie, par l’effort de l’attention, l’équilibre entre la manifestation subconsciente et la conscience.

Le poète que M. de Andrade cite, commente et glorifie, est M. Blaise Cendrars. On lit dans le même numéro de la Revista do Brasil :

Il y a plusieurs semaines que se trouve parmi nous le poète Blaise Cendrars. Tous ceux qui se préoccupent du mouvement de la poésie moderne connaissent bien sa forte et originale personnalité…
…Saluons-le dans son météorique passage par ce 23°36’ de latitude et 3°27’ de longitude qu’est São Paulo.


Andrés Montserrat,
« La vie en Amérique latine/ Revues et journaux de l’Amérique latine » (extrait),
Revue de l’Amérique latine (Paris),
3e année, vol. vii, n°30, juin 1924, p. 562-563.


On trouvera l’article incriminé de Mário de Andrade (entièrement consacré à Cendrars), traduit en français, dans le volume L’Esclave qui n’est pas Isaura & autres textes critiques (Anthologie, 1921-1942), actuellement en préparation.

25 octobre 2016

Un document

Pour fêter à sa manière la toute récente réédition du roman Macounaïma de Mário de Andrade, repris aux éditions Cambourakis dans la traduction de Jacques Thiériot (1979), le blog Bois Brésil & Cie donne ici-même un document de toute rareté : un article d’époque, publié dans la presse française, sur le romancier brésilien.

Macunaíma (1928) n’obtint à sa parution, sauf erreur, aucun compte rendu en français, même dans les revues spécialisées et au fait de la production littéraire latino-américaine. En revanche, le premier roman de Mário de Andrade, Amar, verbo intransitivo (1927), non moins scandaleux et inventif, fit l’objet d’une recension circonstanciée, signée par l’un des quelques brésilianistes alors en activité, le critique (et traducteur) Manoel Gahisto, dans l’importante Revue de l’Amérique latine (qui ne fut pas toujours aussi avisée dans ses choix, loin s’en faut).

L’ampleur de l’article, assez exceptionnellement déplacé de la section dévolue dans cette revue aux chroniques de livres, témoigne à sa façon circonspecte, avec le ton de l’époque, les références et les réserves d’un spécialiste que ses goûts ne portaient certes pas à la pointe de la création d’avant-garde — témoigne, donc, d’une belle et juste inquiétude critique face à un bouleversement définitif du canon littéraire local, compris comme l’entrée de la prose brésilienne dans l’histoire mondiale du genre romanesque. Un augure que la publication de Macunaíma allait aussitôt confirmer, même si l’un comme l’autre romans ne furent traduits que bien plus tard.

Ainsi que Macounaïma qui reparaît cet automne, ce roman se trouve être disponible en français (Aimer, verbe intransitif, traduit par Maryvonne Lapouge-Pettorelli, préface de Clélia Piza, Gallimard, coll. « Du monde entier », 1995).

Qu’on se le dise, & qu’on lise !


L’évolution du genre romanesque — Mário de Andrade
par Manoel Gahisto

Dans son récent recueil d’études critiques, Rodapés (1), consacré à différents livres d’hier, dont les auteurs seront à divers titres des personnalités de demain, M. Sud Mennucci écrivait : « Le Brésil a toujours été un pays pauvre en conteurs. Une demi douzaine d’écrivains de la génération d’hier ont fréquenté, et encore, incidemment pour certains, le domaine difficile du conte. » Après avoir cité les grands noms de Machado de Assis, Coelho Netto, Medeiros e Albuquerque, et quelques autres de la même époque, il dénombrait aisément les prosateurs qui, les suivant de près, sont allés à la documentation régionaliste, d’Alcides Maya et Rodolfo Theophilo à Monteiro Lobato ou Cornelio Pires. Puis, devançant les comptes-rendus épars qui inscrivent ici de nouveaux noms, il marquait d’une plume alerte la place de jeunes écrivains comme Amadeu Amaral ou Gastao Cruls. C’était montrer que la liste des conteurs est bien loin d’être close. Et, comme si cette remarque avait stimulé des initiatives latentes, avant même que M. Sud Mennucci n’ait eu l’occasion de le définir comme poète aux côtés des Graco Silveira, Gustavo Teixeira ou Rodrigue de Abreu, voici que M. Mario de Andrade apporte son appoint au récit en prose avec Amar, verbo intransitivo (2).

Partisan des formes les plus inédites, Champion des modes prosodiques les plus avancées, Mario de Andrade s’annonçait plutôt, si j’ose m’exprimer ainsi, comme un poète de longue carrière, non seulement par ses œuvres elles-mêmes, mais aussi par ses déclarations et professions de foi. Paulicea Desvairada, en 1923 [sic], lui valait un de ces succès d’avant-garde qui engagent quelquefois toute une vie. Un rapide croquis d’ensemble du mouvement poétique au Brésil, A Arte moderna, brossé par M. Joaquim Inojosa en 1925, qui représente très bien le développement de ces innovations sous l’influence idéologique de M. Graça Aranha, avec l’appui de Ronald de Carvalho, Tristao de Athayde, dépeint Mario de Andrade comme « révolté, révolutionnaire, iconoclaste et constructeur en même temps puisque, sur les ruines de ce qu’il détruit, il bâtit son œuvre ». De Sao Paulo, du Rio Grande, la poussée irradiait en tous sens, passant par Recife où la représentaient également, parmi d’autres, Raul Machado, Anysio Galvao, pour rebondir vers Parahyba do Norte. La liste croissante des poètes conquis à l’esthétique nouvelle et ultra-libérée devient presque impossible à faire sans omission, ceci contrairement à ce qu’il en est des conteurs.

Toutefois, le jeune écrivain n’a pas adopté sans indépendance les procédés narratifs en usage. Amar, verbo intransitivo a comme sous-titre le mot « idylle » et ne porte pas l’étiquette « roman ». C’est une idylle dont l’héroïne apparaît dès les premières lignes sous les traits d’une demoiselle fort décente que Sousa Costa vient d’engager comme gouvernante de ses enfants. Quelle clause de son contrat veut-elle faire préciser à la mère de famille en ces termes : « Excusez mon insistance. Il faut la prévenir. Il ne me plairait pas d’être prise pour une aventurière, je suis sérieuse. Et j’ai trente-cinq ans, senhor. Assurément, je n’irai pas si votre femme ne sait ce que je dois faire là-bas. J’ai la profession qu’une faiblesse m’a permis d’exercer. Ni plus, ni moins. C’est une profession. » On voit dès lors la nouvelle institutrice auprès de ses élèves, bambin et fillette espiègles auxquels il faut apprendre la musique, l’allemand, et l’on découvre les résultats de sa patience : Carlos, fils aîné des Sousa Costa, âgé de seize ans, renonce bien vite aux sports, aux sorties avec ses camarades pour témoigner un zèle extrême dans l’étude de l’allemand et faire des progrès en musique. La maman alarmée court un beau jour annoncer à son mari qu’elle vient de donner congé à la demoiselle, et ceci amène entre les trois personnages une explication remplie d’imprévu :

« Je m’excuse, dit Sousa Costa. Je suis tellement accaparé par mes affaires ! De plus c’est une chose si minime ! Laura, sachez que Fraulein a mon consentement. Vous savez bien qu’aujourd’hui, ces petits jeunes gens… c’est si dangereux ! Ils peuvent tomber aux mains de quelque exploiteuse ! La ville est une invasion d’aventurières à présent ! Jamais on n’a vu ça ! JAMAIS !... Par suite, débuter est périlleux. Vous me comprendrez : une personne spéciale évite beaucoup de choses. Et des vilaines ! Non seulement la boisson ! A présent il n’y a pas une fille perdue qui ne soit éthéromane, qui n’use de morphine… Et les garçons imitent ! Viennent les maladies !... Vous ne pouvez le savoir ici… c’est une horreur ! En peu de temps Carlos serait syphilitique ou pareil ! Une perdition ! Je te le dis, Laura, une perdition ! Mon devoir, comprenez-vous est de sauver notre fils… C’est pourquoi Fraulein prépare le jeune homme. Et nous évitions peut-être un désastre !... »

Dona Laura est émerveillée, d’autant mieux que pour achever de raccommoder les choses, l’intéressée, la voix mouillée de larmes, met son rôle au point sous un autre jour : « L’amour n’est pas seulement ce qu’en pense M. Sousa Costa. Je suis venue enseigner l’amour comme il doit être. Voilà ce que je prétends que je prétendais enseigner à Carlos. L’amour sincère, élevé, plein de sens pratique, sans extravagances. Aujourd’hui, Madame, c’est devenu nécessaire depuis que la philosophie a envahi les terres de l’amour. Tout devient pessimisme dans la société d’à présent ! On en revient de plus en plus à la vie animale. Par l’influence indirecte ou non de Schopenhauer, de Nietzsche… Malgré qu’ils soient allemands. L’amour pur, sincère, l’union intelligente de deux personnes, la compréhension mutuelle. C’est un avenir de paix obtenu par le courage d’accepter le présent (Un visage lavé de larmes généreuses. Il faut avoir vu pleurer Fraulein…) Et c’est ce que je suis venue enseigner à votre fils, senhora. Créer un foyer sacré. Où trouve-t-on cela maintenant ? »

Tels sont et le thème de l’idylle, et le ton du récit. Un conteur de plus ? Pas encore. L’histoire comporte ses péripéties normales. Carlito, qui ne se doute de rien, aux prises avec ces troubles que naguère notre Maréchale des Lettres analysa si bien en appelant le tout L’Heure Sexuelle, demande bientôt à la tentatrice la faveur d’aller épeler auprès d’elle l’alphabet de minuit. Et pour lors, l’escalier monté, M. Mario de Andrade expose qu’il a trois raisons de ne pas décrire la scène de l’alcôve. Elles sont d’importance, il en disserte, trois heures et demie sonnent quand il achève de les exposer, Carlito quittant avec précaution la chambre de la maîtresse. « Et l’idylle continue ». Ce qui signifie que l’auteur a juré de nous mener jusqu’au bout de l’aventure sans se servir des artifices vulgaires de la péripétie dramatique, de l’action opportune, des surprises savamment préparées.

Ces digressions constantes, ce débordement systématique des marges sur le corps du texte, ainsi que l’écriture par petites phrases, et la répétition de certaines propositions sur la forme interrogative puis affirmative, ce procédé voulu, en un mot, n’est pas sans péril. On m’en voudrait si j’affirmais que toutes les pages du roman sont entraînantes. Et d’ailleurs, Mario de Andrade oppose çà et là les caractères des deux races : luso-brésilienne et du Midi (Carlos), germanique et du Nord (fraulein), analyse à laquelle nous ne sommes pas préparés. Par contre le sujet inventé, tiré d’une observation narquoise des choses de la vie, des marées de la chair et des lunes du cœur, se développe avec des détours forgés eux-mêmes par une fantaisie narquoise, se corse par un badinage documenté, si bien que le fond et la forme de cet ouvrage ultra-libéré gardent entre eux une harmonie classique malgré tout. Avec le roman de M. Monteiro Lobato O Choque, analysé dernièrement par M. Jean Duriau en cette place, est-ce une étape nouvelle qui se marque pour la prose d’imagination au Brésil ? L’un et l’autre livres, remarquables chacun en son genre, ne permettent guère de réplique et toute imitation que l’on voudrait en faire se dénoncerait d’elle-même. Ce sont là néanmoins deux réalisations de jeunes écrivains qui ouvrent des horizons clairs aux efforts d’à présent, dans le genre littéraire qui permet précisément le maximum de libertés.

Le sujet abordé par Mario de Andrade est d’un intérêt général. Heureux Carlito dont l’initiation est si aimablement patronée ! On le voit interrogeant à voix basse ses bons camarades : « Est-ce que tu as eu déjà une institutrice allemande ? » Certains auteurs américains prêtent plutôt à des françaises le sceptre de la galanterie, et Madame Pommery, roman pauliste de M. Hilario Tacito en est l’un des joyeux exemples. Fantaisies de la fiction qui dans la réalité n’empêchent pas chaque femme soucieuse de se garder, qu’elle soit du Nord ou du Midi, d’être considérée et recherchée pour elle-même, de faire échec à son gré à toutes les généralisations banales. Si quelque comparaison s’impose entre Amar, verbo intransitivo et Jérôme, 60° latitude Nord, c’est assurément pour garantir à l’un la liberté du thème que l’on ne peut refuser à l’autre. Ici, on pourrait épiloguer longuement encore. Le héros de M. Maurice Bedel, esprit fort qui excelle aux paradoxes et jongle avec les comparaisons, affichant une désinvolture que M. Mac Orlan nous faisait goûter naguère, sauve à grand peine sa cérébrale pureté, cependant que celui de M. Mario de Andrade, non sans battements du cœur et sans larmes, suit la route contraire. On a tant de fois reproché aux littératures sud-américaines de n’être que reflets tardifs des modes occidentales, il semblera bien cette fois que la précocité, elles l’ont atteinte, intransitive, discrète, souriante.

(1) et (2) Casa editora Antonio Tisi, São Paulo.


Revue de l’Amérique latine (Paris),
7e année, vol. xv, n°77, mai 1928,
« La vie en Amérique latine/ La vie littéraire : lettres brésiliennes »,
p. 457-460.

Vient de (re)paraître

À force de fuir les étalages par trop encombrés de la rentrée littéraire, on finit par ne point s’aviser de la présence presque clandestine, sur les étalages des primeurs ou dites telles, de quelques produits rafraîchis et non moins neufs, et qui n’ont pas, quant à eux, de date de péremption.

Or voilà que reparaît, en français, l’irremplaçable Macounaïma (le héros sans aucun caractère), roman ou plutôt « rhapsodie » de Mário de Andrade (1893-1945), une figure de tout premier plan de la génération moderniste brésilienne. Pareil ouvrage n’aurait jamais dû, en vérité, quitter les rayons de nos librairies qu’il avait mis trop longtemps à intégrer. À l’initiative de son traducteur, Jacques Thiériot, Macunaíma (o herói sem nenhum caráter) (1928) parut d’abord, « traduit du brésilien » et préfacé par l’éminent Haroldo de Campos, en 1979 chez Flammarion, doublement rattaché à la collection « Barroco » (dirigée par Gérard de Cortanze) et à la « Collection Unesco d’œuvres représentatives ». Revu et enrichi d’un glossaire par le traducteur, le texte fut repris en 1997 chez Stock, dans la collection « Archivos » sous l’égide de l’Unesco, de l’association ALLCA XX (Archives de la littérature latino-américaine, des Caraïbes et africaine du XXe siècle) et du CNRS, sous la forme d’une édition critique coordonnée par Pierre Rivas, sans la préface de Haroldo de Campos mais avec des études procurées par les universitaires Telê Porto Ancona Lopez, Rita Olivieri-Godet, Michel Riaudel et Pierre Rivas lui-même, avec chronologie et bibliographie. Délesté de tout cet accompagnement savant (dont on aurait pu, tout de même, retenir quelques idées dans une présentation plus généreuse qu’une simple quatrième de couverture), mais aussi dépouillé du glossaire du traducteur (fort utile, à vrai dire, pour un texte de cette nature), Macounaïma est à nouveau disponible depuis septembre 2016, au format poche aux éditions Cambourakis.

(Fallait-il donc que l’œuvre de Mário de Andrade tombe dans le domaine public pour qu’un éditeur prenne l’initiative de cette republication ? Je ne le crois pas. Et faudra-t-il vraiment attendre cette même circonstance pour que quelqu’un réédite enfin — ou fasse retraduire, pourquoi pas ? — les romans non moins essentiels de l’autre grand moderniste brésilien, Oswald de Andrade (1890-1954), dont existent déjà en français les stupéfiants Memórias sentimentais de João Miramar (1924) et Serafim Grande Ponte (1933), donnés par le même Jacques Thiériot et dans la même collection « Barroco » chez Flammarion, en 1982, au sein du volume Anthropophagies ? Je le crains.)

Réjouissons-nous, pour l’heure et malgré tout, du retour en librairie de Macounaïma, qui n’est pas qu’une grande réussite de lavant-garde de São Paulo, ni même seulement un grand roman de la modernité brésilienne, mais tout simplement un titre incontournable de la littérature mondiale.

Du même auteur, rappelons que le roman Amar, verbo intransitivo (1927) est également lisible en français (Aimer, verbe intransitif, traduit par Maryvonne Lapouge-Pettorelli, préface de Clélia Piza, Gallimard, coll. « Du monde entier », 1995). Peut-être n’a-t-il pas encore trouvé son public, comme on dit ; du moins est-il resté disponible depuis vingt ans, n’en déplaise aux esprits négligents.

Signalons encore l’existence d’un projet de traduction portant sur un recueil de nouvelles (les Contos novos, annoncés chez Gallimard dès 1995 ! — une autre traductrice s’en inquiète à présent), ainsi que deux volumes en préparation : le recueil fondateur de la poésie moderniste brésilienne, Paulicéia desvairada (1922), et un ensemble de textes théoriques et critiques des années 1920 sur la poésie et l’avant-garde, autour de l’essai A Escrava que não é Isaura (1925).
Les plus curieux pourront, sans attendre, se faire une idée du Mário de Andrade critique en consultant l’important essai qu’il consacra à la poésie de Luís Aranha, traduit dans le volume Cocktails (Poèmes choisis) (trad. d’Antoine Chareyre, Toulon, La Nerthe, 2010).

Qu’on se le dise, & qu’on lise !