28 octobre 2019

Pages d'anthologie

Gaetaninho
une nouvelle
d’António de Alcântara Machado
inédite en français
traduite ici d’après sa version primitive
& suivie de quelques-unes de ses illustrations

ill. de Ferrignac (1925)

— Mince ! Gaetaninho… Ce que c’est chouette !
Gaetaninho resta à méditer au milieu de la rue. Une Ford passa, et il ne vit pas la Ford ; un charretier lui lança un juron, et il n’entendit pas le juron.
— Gaetaninho ! Rentre tout de suite à la maison !
Il tourna vers sa mère son visage piqué de taches de rousseur et vit une pantoufle suspendue à la dextre maternelle.
— Rentre !
Gaetaninho approcha, petit à petit. Devant sa mère (Gaetaninho ne voyait que la pantoufle), il appliqua un de ses trucs imbattables de champion de football : il prit par la droite, s’arrêta de manière inattendue, exécuta un demi-tour vertigineux, et fonça par la gauche, à l’intérieur. Oh ! feinte de maître !

*
Gaetaninho, cette nuit-là, rêva d’un enterrement. Quelle merveille ! Devant, quatre chevaux, à panaches, tirant le fiacre du défunt. Ensuite, le prêtre. Ensuite, la famille, le mouchoir sur les yeux. Et puis Gaetaninho, sur le siège avant d’un fiacre, à côté du cocher. Quel bonheur ! Là, dans la rue Oriente, le petit peuple ne circule autrement qu’à pied ou en tramway que les jours d’enterrement : les jours d’enterrement il circule en fiacre. Gaetaninho voulait circuler en fiacre. Pour cela il était nécessaire que, parent ou ami de la famille, quelqu’un meure. Gaetaninho, alors, du haut d’un siège, se promènerait triomphant à travers la ville, à travers les quartiers riches, sur le chemin de l’Araçá. Et si le cocher lui laissait tenir le fouet ? Là oui, le triomphe serait complet.
Il fallait que quelqu’un meure. Sur ce point il n’y avait plus de doute. Mourir… Le plaisir de Gaetaninho dépendait d’un malheur… Oui : d’un malheur. Mais Gaetaninho se fichait bien des malheurs ! Ce qu’il voulait c’était circuler en fiacre, comme Beppino. Il était jaloux de Beppino.
— Mince ! Gaetaninho… Ce que c’est chouette !
Il rêvait éveillé. Lui sur le siège, avec sa marinière et son béret blanc où l’on pouvait lire : Cuirassé São Paulo. Non. Il était mieux en marinière, mais avec le petit canotier tout neuf que son frère lui avait rapporté de l’usine. Il mettrait aussi ses jarretières noires, pour que ses chaussettes ne tombent pas sur ses bottines. Dans le fiacre, son père, ses deux frères aînés (l’un avec une cravate rouge, l’autre avec une cravate verte) et son parrain, msieu Gennaro. Du monde sur les trottoirs, aux portes et aux fenêtres des maisons, à regarder l’enterrement et à admirer Gaetaninho. Un enterrement ? Ce ne serait pas mieux un mariage ? Zut ! Deux choses si ressemblantes ! Le même cérémonial…
Gaetaninho se tint ferme dans son idée d’enterrement.
— Mince ! Gaetaninho… Ce que c’est chouette !

*
Le match dans la rue était parvenu à son comble. Pourtant, Gaetaninho semblait absorbé.
— Tu connaissais le père d’Afonso ?
— Non.
— Alors t’iras pas à son enterrement demain. Moi, j’y vais !
— Gaetaninho ! Gêne pas le match !
— Laisse Beppino tranquille !
Gaetaninho regagna son poste de gardien. La petite balle, n°1, était entre les pieds de Nino. Il approchait. Gaetaninho, le tronc courbé, les jambes pliées, les bras tendus, les mains ouvertes, était sur ses gardes.
— Passe à Beppino !
Beppino fit une échappée et de toutes ses forces frappa la balle. La sphère passa haut, bien haut, au-dessus du gardien. Alla rebondir au milieu de la rue.
— Va tirer en enfer !
— Ferme-la, palestrino !
— Ramène la balle !
Gaetaninho partit en courant. Avant qu’il eût attrapé la balle, un tram le percuta. Le percuta et le tua.
Dans le tram se trouvait le père de Gaetaninho.

*
À 16 heures, le lendemain, un enterrement partait de la rue Oriente et Gaetaninho ne se trouvait sur le siège avant d’aucun des fiacres de la procession. Il se trouvait dans le fiacre de devant, celui qui ouvrait la procession funèbre, à l’intérieur d’un cercueil fermé, avec des fleurs bon marché dessus. Il était vêtu de sa marinière, il avait ses jarretières, mais il ne portait pas son petit canotier.
Celui qui, sur le siège avant d’un des fiacres du tout petit cortège, exhibait un superbe costume rouge qui faisait mal aux yeux, c’était Beppino.
  
Trad. A. C.


Source :
António de Alcântara Machado, « Gaetaninho », ill. de Ferrignac,
Jornal do Comércio, São Paulo, 25 janvier 1925, page « Só aos domingos ».

Nouv. version au sein du vol. :
Brás, Bexiga e Barra Funda (Notícias de São Paulo), s. l., s. n., 1927, p. 23-29.

Édition française
(trad., notes, postface & bibliographie d’Antoine Chareyre)
en préparation.

*

vignettes de J. Carlos (1927)
ill. d'Alceu Penna (1938)
ill. de Jeronymo Ribeiro (1941)
ill. d'Euclides L. Santos (1942)
ill. d'Yllen Kerr (1948)
ill. d'Italo Cenccini (1955)
ill. de Sérvulo Esmeraldo (1956)
ill. anonyme (1957)

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