28 mai 2012

Propagande transatlantique 5, 6 et 7

Lectures espagnoles de Luís Aranha 

Alors qu’en 2010 la traduction française de Cocktails est passée presque inaperçue, la toute récente version espagnole du même recueil fait l’objet de quelques échos enthousiastes dans la péninsule.
En attendant une éventuelle recension du volume sur ce blog (quant aux apports de lappareil critique, dû à Juan Manuel Bonet et à la traductrice), nous donnons la traduction de trois notes critiques, un article de presse et deux billets d’écrivains-blogueurs…

Trépidation du nouveau
Manuel Gregorio González
Diario de Sevilla (23 mai 2012)
[Traduit de l’espagnol.]

Le grand oublié Ramón Gómez de la Serna, dans son fondamental Ismos, définit  le Klaxisme de Mário de Andrade comme une « synthèse de l’espace de la rue, comme le bruit de ses grands gosiers, comme le souffle de son larynx enruellé parmi d’autres maisons ». Avant cela, Andrade avait postulé l’Hallucinisme, « l’école de l’hallucination libre », mais c’est dans le Klaxisme et dans la revue Klaxon que se trouvent quelques-uns des poèmes qui forment ce livre, trépidant et inconnu, de Luís Aranha, intitulé Cocktails.
Avec une traduction de Marie-Christine del Castillo et un prologue érudit de Juan Manuel Bonet, cette édition bilingue vient combler une double lacune dans la faible connaissance que l’on a, en Espagne, des avant-gardes brésiliennes : d’un côté, la revendication mentionnée du Klaxisme, qui eut son zénith dans les années vingt du siècle passé ; de l’autre, la récupération, la découverte de la personnalité de Luís Aranha, diplomate de carrière, comme tant d’autres écrivains d’outremer (Neruda, Paz, le malheureux Fuentes), et dont l’unique livre, Cocktails, écrit en 1921-1922, ne verra néanmoins le jour qu’en 1984.
Qu’y a-t-il dans ces Cocktails d’Aranha qui mérite notre attention, presque un siècle plus tard ? Sans aucun doute, la trépidation de la modernité, la brusque respiration du monde, un orgue mécanique, augural, futuriste, une fois passée la barbarie de la Grande Guerre. Il y a chez Aranha, comme dans tout le mouvement avant-gardiste, le croisement bruyant de l’irrationalité et de la technique, et par conséquent, la célébration de la ville comme un nouveau labyrinthe et un colossal mécano. Mais il y a aussi la consécration d’un je intrépide, optimiste, pressé par l’électricité, mû par létonnement. « Je brûle dans l’exaltation qui guide mes pas/ Et je ne sens pas mon poids sur la terre / Car mon corps est un jet de lumière !… » écrit Aranha dans la São Paulo de 1921. Deux décennies plus tard — l’éclat des machines, les foule en ordre de bataille — le monde allait s’enfoncer dans les ombres.


 Cocktails
Álvaro Valverde
Blog homonyme (25 mai 2012)
[Traduit de l’espagnol.]

Quelle bonne idée que de publier ce livre ! Le mélange, pour se référer au titre, a été parfait. Un éditeur sagace, Javier Sánchez Menéndez (de La Isla de Siltolá) ; un bon typographe comme Abel Feu ; le directeur de la collection « Urbi et Orbi », Juan Bonilla (« infatigable passant de la rue latino-américaine des livres ») [1] ; l’auteur du prologue (un autre excellent cocktail en soi), Juan Manuel Bonet, et la traductrice et responsable des notes exhaustives, Marie-Christine del Castillo.
Luis Aranha (années 20).
Luís Aranha, son auteur, fut un jeune homme de São Paulo, né en 1901 […], qui écrivit Cocktails au début des années vingt du siècle passé, même si la petite œuvre fut publiée pour la première fois soixante ans plus tard, en 1984 (avec une couverture d’Aranha lui-même), trois ans avant sa mort. Elle est considérée comme l’une des œuvres de référence du modernisme brésilien, ou, ce qui revient au même, des avant-gardes de ce pays américain (et, par extension, de toute l’Amérique). Cela et bien d’autres choses — l’érudition de cet homme enchante — est ce que raconte Bonet avec un luxe de détails ; ce qui, ne serait-ce que pour un moment, m’a fait envier la vie de ceux qui, comme lui (et il y en a peu), se consacrent à la recherche de livres, de vers et d’auteurs perdus dans les étagères poussiéreuses des rayonnages des librairies d’ancien. Passionnantes, ces premières pages de Cocktails ! Un roman !
Formé chez les frères maristes, Aranha, « poète presque sans biographie », dit Bonet, acheva son Droit à vingt ans et quelques et se consacra, le reste de sa vie, à la diplomatie, qui, comme je l’ai dit plus d’une fois, n’est pas autre chose qu’une branche de la littérature en ces lointaines terres d’outremer. Cela signifie également qu’il abandonna la poésie pour toujours et, sans explication apparente, ces rêves suggestifs qu’il parvint à composer, et de quelle manière, dans les vingt-six poèmes de son unique livre.
Il faut dire aussi que les traductions de M.-C. del Castillo permettent de déguster ces savoureux cocktails […], et démontrent à l’envi qu’en poésie tout est déjà inventé depuis longtemps, quand bien même certains se font passer aujourd’hui pour des modernes, ce qui n’est rien de plus, le plus souvent, qu’une imposture obsolète. Le futurisme et d’autres ismes sont, eux, des expérimentations d’un autre siècle qui, par bonheur, n’ont pas nécessairement mal vieilli. Pour preuve, ce délicieux cocktail.

[1] Juan Bonilla est aussi l’auteur d’une belle anthologie de poésie latino-américaine d’avant-garde : Aviones plateados : 15 poetas futuristas latinoamericanos [1993], 2e éd. revue et corrigée, Málaga, Centro de ediciones de la Diputación de Málaga, « Puerta del Mar », 2009 — où il redonnait déjà à lire dans loriginal (depuis le volume brésilien de 1984) huit poèmes de Luís Aranha. [N.d.T.]

 [Sur Cocktails]
José Manuel Benítez Ariza
Blog Columna de humo (21 mai 2012)
Extrait du message « Abardela »

[…] J’ai lu Cocktails, le livre de l’avant-gardiste brésilien Luís Aranha […]. Et il m’a plu, même si je n’ai pu échapper tout à fait à cette impression qui m’assaille à chaque fois que je lis un poète de langue portugaise contemporain de Pessoa : la sensation d’être en train de lire l’œuvre de quelque autre hétéronyme du Lisboète ; dans le cas présent, une copie des plus réussie du quasi-futuriste et simultanéiste Álvaro de Campos… D’Álvaro de Campos me semblent être, ou presque, les trois poèmes longs qui ouvrent le livre, en particulier le premier, « Drogaria de éter y de sombra », qui pourrait fort bien être une companion piece du fameux « Tabacaria » de l’alter ego pessoïen.
Même si le poème qui m’émeut véritablement, et qui me fait noter le nom de ce très fugace poète d’un seul livre, est celui qui s’intitule « Poema giratorio », une évocation visionnaire d’un état fiévreux, durant lequel passe dans la tête du poète une espèce de vertigineux carrousel d’actualités. M’intéresse beaucoup à présent cette manière d’écrire, qui essaie de contredire ou de corriger la tendance naturelle du langage au raisonnement discursif, et tente d’exploiter d’autres potentialités parfois anciennes ou oubliées, quoique jamais tout à fait absentes de la véritable poésie, comme la libre association d’images et d’idées. […] 

13 mai 2012

Vient de paraître - Qui connaît Luis Aranha (en Espagne) ?

Luís Aranha
Cocktails

Édition bilingue portugais/espagnol

Traduit du portugais (Brésil) et annoté
par Marie-Christine del Castillo

Préface de Juan Manuel Bonet

La Isla de Siltolá (Séville)
Coll. « Urbi et orbi »
17 x 11,5 cm, 224p., 13€

- paru en avril 2012 -


Belle conjonction d’initiatives, dans l’espace éditorial européen, autour du Modernisme brésilien...
Tandis que paraissaient coup sur coup, en 2009 et 2010, deux traductions du recueil paradigmatique Pau Brasil d’Oswald de Andrade, en espagnol par Andrés Sánchez Robayna, dans une belle édition pseudo-fac-similé, puis en français par Antoine Chareyre, dans une édition critique et bilingue aux Éditions de la Différence, voici donc que les 26 poèmes de Luís Aranha (1901-1987) connaissent une version intégrale en espagnol (www.siltola.es), après qu’une large sélection en français, préfacée, traduite et annotée par A. Chareyre et augmentée d’un dossier critique, a été donnée en 2010 aux éditions La Nerthe de Philippe Blanchon.

90 ans exactement après la parution de quatre poèmes de ce rare auteur dans les pages de la revue moderniste Klaxon, à l’époque de la Semaine d’Art Moderne, en 1922 à São Paulo, et 28 ans après la première édition en volume, au Brésil, de l’œuvre poétique complète (vol. organisé en 1984 par Nelson Ascher et Rui Moreira Leite), cette édition bilingue est d’autant plus précieuse qu’elle remet en circulation le texte portugais redevenu difficile d’accès : ainsi peut-on enfin relire dans l’original la « Drogaria de éter e de sombra », le « Poema Pitágoras » et le « Poema giratório », entre autres pièces d’un bel avant-gardisme juvénile.

À l’instar des éditions brésilienne et française, le volume reprend le titre que L. Aranha avait pensé donner à son recueil, le seul qu’il composa et qu’il ne fit jamais paraître (après avoir abandonné toute ambition littéraire), ainsi que la couverture par lui conçue à cet effet.
Premier titre d’une nouvelle collection manifestement dédiée à la poésie mondiale, il est également préfacé par le poète et critique Juan Manuel Bonet, un spécialiste reconnu de l’avant-garde espagnole.


(Présentation de l’éditeur :

25 février 2012

A la lettre - En direct des bibliothèques

Sic

La revue Proa (2ème époque), dirigée à Buenos Aires par Jorge Luis Borges, Brandán Caraffa, Ricardo Güiraldes et Pablo Rojas Paz, publiait dans la « Crónica de libros » de son numéro 15, de janvier 1926 (p.59-60), une note bibliographique ainsi libellée :

« Pan Brazil Canción Eurodeo Swald de Andrade. Escrito en portugués. San Breil, Paris. »

Qui, des lecteurs argentins d’alors, aura pu comprendre qu’il s’agissait du recueil de poèmes Pau Brasil, sous-titré Cancioneiro de Oswald de Andrade, imprimé à l’enseigne du Sans Pareil à l’été 1925 ?

Cette bien malencontreuse transcription tend à montrer que le bibliographe anonyme (et hispanophone) n’a pas une très nette idée de l’identité de l’auteur, et qu’il n’est guère allé au-delà de la page de titre (ci-après reproduite), fourvoyé par sa disposition et à quoi il ajoute quelques coquilles :


Elle demeure néanmoins la seule trace connue de la réception alors réservée, hors Brésil, à la parution de ce recueil fondamental pour le Modernisme brésilien. Même à Paris, où le volume fut publié, aucun écho, note bibliographique ou recension critique, n’a été à ce jour identifié par les chercheurs.

C’est pourtant bien l’origine parisienne, certes quelque peu empruntée, du livre d’Oswald de Andrade, qui explique la discrète présence d’Oswald de Andrade dans l’un des organes de l’avant-garde argentine, plutôt que d’improbables liens, qui n’existaient aucunement alors, entre les nouvelles générations de São Paulo et de Buenos Aires : on sait que Proa entretint des liens importants (matérialisés par des collaborations françaises à son sommaire) avec Valery Larbaud, Jules Supervielle et le cercle de la libraire Adrienne Monnier, ou encore l’Espagnol Ramón Gómez de la Serna, c’est-à-dire une partie des connaissances parisiennes d’Oswald de Andrade, lesquelles ont dû communiquer l’information irrémédiablement compromise, in fine, par un typographe capricieux et plus encore par une lecture très superficielle…

4 novembre 2011

Dans la presse française 7 et 8

Recensions des volumes Bois Brésil (Poésie et Manifeste) d’Oswald de Andrade, par Jean-Pascal Dubost (qui avait déjà rendu compte sur Poezibao, avec la même conviction, de l’essai de Haroldo de Campos), et Poèmes modernistes et autres écrits de Sérgio Milliet, par François Collet, dans le n°22 de la revue CCP (Cahier critique de poésie, le semestriel essentiel du cipM, Centre international de poésie de Marseille) ; ça se passe p.197 et 198.

31 octobre 2011

Mondanités

Présentation de l’ouvrage
Le Futurisme et les Avant-gardes au Portugal et au Brésil

Jeudi 17 novembre à 19h
Maison du Portugal (Cité Universitaire, 7 bd Jordan, 14e)

À l’invitation des Éditions Convivium Lusophone et en présence des organisateurs du volume.
Lectures de poèmes et autres textes, interprétations musicales.

Source :

Autour du Futurisme lusophone

Avis de parution

Maria Graciete Besse (org.)
(avec José Manuel Esteves, Adelaide Cristóvão et José Salgado)
Le Futurisme et les Avant-gardes
au Portugal et au Brésil

Éditions Convivium Lusophone (Argenteuil)
avec le soutien de l’Université Paris-Sorbonne (Paris IV)
23€
– paru en octobre 2011 –

À titre d’information, nous donnons ci-après le texte de présentation du colloque à l’origine de ce volume :
« La publication du Manifeste Futuriste de Marinetti, en février 1909, dans les pages du Figaro, marque la naissance d’une esthétique qui investira aussi bien les processus artistiques que la figure sociale de l’artiste. Véritable acte fondateur du premier mouvement d’avant-garde du XXe siècle, ce manifeste a connu des répercussions importantes dans les pays de langue portugaise. Traduit dès 1910 à Bahia et au Portugal (Diário dos Açores), il faudra attendre quelques années pour que le message de Marinetti touche véritablement les intellectuels portugais et brésiliens. La première impulsion moderniste est donnée en 1915 par la parution à Lisbonne de la revue Orpheu, grâce à Fernando Pessoa et Mário de Sá-Carneiro, tandis qu’au Brésil, c’est la Semaine d’Art Moderne, organisée en 1922 par Graça Aranha, qui, dans un contexte hostile à Marinetti, lance une réflexion intense sur une littérature nationale.
« Dans le cadre des commémorations du centenaire de la publication du Manifeste Futuriste par Marinetti, ce colloque international prétend contribuer à la recherche sur les manifestations littéraires, artistiques et intellectuelles que le courant futuriste et ses prolongements avant-gardistes ont produit au Portugal et au Brésil. Seront prises en compte les différentes manifestations esthétiques et intellectuelles, notamment dans le domaine de la littérature et des arts plastiques ; la relation avec les productions brésiliennes identiques ; la contextualisation des productions nationales dans le cadre des courants esthétiques avant-gardistes européens des premières décennies du XXe siècle.
« Ce colloque vise ainsi contribuer au développement de la recherche lusophone en France, tout en créant une dynamique de divulgation de la culture, de la littérature et des arts en langue portugaise. »
[colloque organisé en octobre 2009 par le CRIMIC de l’Université Paris-Sorbonne, en collaboration avec le CRILUS (Nanterre), la Chaire Lindley Cintra et les lecteurs de portugais à Paris (Institut Camões)]

Le volume reprend la plupart des communications de ce colloque, où fut majoritairement traité, de fait, le cas du Portugal.
On y lira néanmoins avec grande attention la partie « Trajectoires avant-gardistes au Brésil » (p.155-240), avec les études suivantes :
- Silvia Contarini, « "Contra os cabelos curtos" : le retour à l’ordre marinettien » ;
- Eliane Moraes « Entre la machine et la paresse : le paradoxe de Macunaïma » [de Mário de Andrade] ;
- Alberto da Silva, « Le film Macunaïma : l’'avant-garde des rapport de genre ? » ;
- Fernando Paixão, « Un flirt d’Oswald de Andrade avec le futurisme : la joyeuse destruction de João Miramar » ;
- José leonardo Tonus, « Le Modernisme brésilien et le fantasme futuriste : le cas Plinio Salgado » ;
- Adriana Florent, « "C’est du futurisme ma chère !" : l’impact du Modernisme sur la société brésilienne du début du XXe siècle ».

La faiblesse (relative) de ce genre de travaux de spécialistes tenant généralement au fait que l’on y traite d’auteurs et d’oeuvres inaccessibles en français, rappelons les belles traductions de feu Jacques Thiériot : les Mémoires sentimentaux de Janot Miramar d’Oswald de Andrade, dans le volume Anthropophagies (Flammarion, 1982 ; épuisé !), et le Macounaïma de Mário de Andrade (Flammarion, 1979 ; rééd. Stock/Unesco/CNRS/Allca XX, 1996).
Quant au film de Joaquim Pedro de Andrade tiré du roman de M. de Andrade, on le trouve facilement en DVD.

Sources :

21 octobre 2011

Conférences !

« Interprétations littéraires
du Brésil moderne et contemporain »

3 et 4 novembre 2011
Sorbonne Nouvelle – Paris 3

Colloque organisé par le Centre de recherches sur les pays lusophones (CREPAL) de l’Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3, dans le cadre d’europalia.brasil, édition 2011 d’Europalia – International arts festival.
Noter dans la Séance 6, « La poésie brésilienne : du moderne au contemporain » (présidée par Jacqueline Penjon, du CREPAL), les communications :

« Oswald de Andrade »
par Ítalo Moriconi
(de l’Université de l’État de Rio de Janeiro – UERJ)

et
« Haroldo de Campos : de l’anthropophagie à la translucifération »
par Inês Oseki Depré
(de l’Université de Provence)

Vendredi 4, 16h et 16h30
Maison de la recherche de la Sorbonne Nouvelle (4 rue des Irlandais, 5è)
Salle Claude Simon

Renseignements :

17 octobre 2011

Modernisme brésilien et postérité whitmanienne

À lire, dans le dossier « Walt Whitman » d’Europe, n°990, octobre 2011, le panorama de Michel Riaudel sur « Walt Whitman et le Brésil » (p.104-111), une petite histoire qui commence naturellement avec les poètes modernistes de la génération de 1922 — en particulier : Mário de Andrade et Ronald de Carvalho, dont les œuvres poétiques et critiques (et les textes où Whitman se trouve évoqué ou revisité) sont à paraître en traduction française, à court ou moyen terme.

8 octobre 2011

L'Anthropophagie, encore...

Petit historique
des
traductions françaises
du
Manifesto antropófago
d’Oswald de Andrade
pour servir
aux esprits compulsifs.

Établi en septembre 2011
et dorénavant mis à jour,
si nécessaire,
ici-même
et sans autre commentaire.

Revista de Antropofagia (SP), n°1, mai 1928.

1) par P. F. de Queiroz-Siqueira, dans la Nouvelle Revue de Psychanalyse, n°6, juin 1972, « Destins du cannibalisme » ;

2) par Erdmute Wenzel White, dans E. W. White, Les années vingt au Brésil : le Modernisme et l’avant-garde internationale, Paris, Éditions hispaniques, « Thèses, mémoires et travaux », 1977 ;

3) par Béatrice de Chavagnac, dans B. de Chavagnac/ O. de Andrade,  Premier volume de la Grande Encyclopédie « Miam-Miam » qui traite, pour cette fois, du Cannibalisme, Paris, Le Couteau dans la Plaie, 1979 ;

4) par Jacques Thiériot, dans : a) Europe, n°599, mars 1979, « Le modernisme brésilien » (org. par Pierre Rivas) ; b) O. de Andrade, Anthropophagies, Paris, Flammarion, « Barroco », 1982 ; c) Modernidade : art brésilien du XXe siècle (catalogue d’exposition), Paris, Association française d'action artistique, 1987 ; d) Art dAmérique latine, 1911-1968, Paris, Centre Georges Pompidou, 1992 ; e) [en un large extrait qui vaut presque rééd.] Antje Kramer (éd.), Les grands manifestes de l’art des XIXe et XXe siècles, Beaux Arts éditions, 2011 ;

5) par Benedito Nunes, dans Luís de Moura Sobral (org.), Surréalisme périphérique, Université de Montréal, 1984 ;

6) par David Sanson et Danielle Schramm, dans Mouvement, n°36-37, sept.-déc. 2005, dossier « Brésil » ;

7) par [Cédric Vincent ?], dans O. de Andrade, Manifestes, présentation de Cédric Vincent, Bordeaux, Didier Lechenne / Galerie Cortex Athletico, « Tract, archives manifestes », 2006 [tract hors commerce ; voir www.lechenne.fr] ; 

8) par Michel Riaudel, dans Papiers (Revue du Collège international de philosophie), n°60, sept. 2008, « Brésil-Europe : repenser le mouvement anthropophagique » {parution en ligne exclusivement : http://www.ciph.org/fichiers_papiers/Papiers60.pdf} ;

9) par Silveane Lucia Silva, dans S. L. Silva, « L’anthropophagisme » dans l’identité culturelle brésilienne, L’Harmattan, « Pouvoirs comparés », 2009 ;

10) par Lorena Janeiro, dans O. de Andrade/ Suely Rolnik, Manifeste anthropophage/ Anthropophagie zombie, Montreuil-sous-Bois, Blackjack éditions, « Pile ou face », 2011.

25 septembre 2011

La pensée anthropophagique d'Oswald de Andrade, dans le texte

Avis de parution
    
Oswald de Andrade / Suely Rolnik
Manifeste anthropophage /
Anthropophagie zombie

Traductions du portugais par Lorena Janeiro / Renaud Barbaras
 
Blackjack éditions
coll. « Pile ou face »
14,5 x 21 cm, 25 et 61 p., 14€
 
- à paraître le 15 novembre 2011 -

...mais n’écrivait-on pas à quelque autre occasion, dans un message confidentiel du présent blog : « On pourra regretter qu’une fois de plus, pour l’attentive patience du public français, Oswald de Andrade ne soit évoqué qu’au titre de son activisme “anthropophage” et de son manifeste de 1928 — déjà traduit 8 fois en français ! —, au détriment si ce n’est à l’exclusion du reste de son œuvre… » ? — et au détriment, eût-on dû ajouter, d’une vision à la fois plus large et plus précise du mouvement moderniste brésilien, où le trop fameux Manifesto antropófago, recontextualisé, retrouverait son exact sens historique (non exclusif de lectures actualisantes, d’accord), comme l’une des dernières propositions, et certes la plus radicale, de la décennie 1920 brésilienne. (Sur les paradoxes de la réception française de l’œuvre d’Oswald de Andrade, et son insistante postérité anthropophage, voir cet historique-ci : http://www.boisbresilcie.com/2011/10/petit-historique-des-traductions.html, et ce message-là : http://www.boisbresilcie.com/2010/11/propagande-transatlantique-3-bilingue.html) (D’après nos meilleurs informateurs, un gros volume actuellement en préparation, De la Poésie Bois Brésil à l'Anthropophagie : archives critiques autour d’Oswald de Andrade, Brésil/ Portugal/ France, 1923-1929, devrait permettre à terme de combler cette lacune du côté de l’histoire littéraire et culturelle.)

Las, devant l’attentive patience du public français, donc, à ces 8 (ou 9...) traductions recensées, s’en ajoute désormais une autre.

On voudra bien considérer la chose avec une très bienveillante curiosité, néanmoins. D’abord parce qu’il est positivement exceptionnel qu’un auteur du Modernisme brésilien se voie ainsi consacrer deux ouvrages à un an d'intervalle. Ensuite parce que le manifeste acquiert, avec ce volume, une visibilité éditoriale que ne purent pas toujours lui offrir ses précédentes versions françaises (souvent en revue ou en appendice à des travaux universitaires, ou encore dans les dernières pages du volume Anthropophagies). Enfin, parce que le texte en question appelle par sa nature même, c’est entendu, des lectures croisées et renouvelées, ouvertes à toutes les approches disciplinaires (notamment entre le philosophique et le politique), engagées, créatives et prospectives.

À cet égard le volume annoncé joint, à la « nouvelle traduction » du Manifeste anthropophage, un essai de Suely Rolnik se proposant de réinvestir la notion d’anthropophagie dans un contexte contemporain mondialisé.

Si l’on note que Suely Rolnik, qui enseigne à l’Université de São Paulo, est philosophe, psychothérapeute et critique d’art, auteur par exemple de Micropolitiques, ouvrage cosigné avec Félix Guattari ; que Blackjack éditions souhaite ouvrir son catalogue, avec la nouvelle collection « Pile ou face », aux « champs les plus actuels des sciences humaines » ; enfin que la fondatrice de cette jeune maison, Léa Gauthier, fut rédactrice en chef de la revue Mouvement (où sont d’abord parus, précisément, en 2005, à la fois le texte de Rolnik et le manifeste d’Oswald, dans une autre trad.), cela situe les choses, et augure de la lecture à laquelle on nous convie.

Pour une présentation officielle de l’ouvrage, voir :
ou celui du diffuseur-distributeur : http://www.lespressesdureel.com/ouvrage.php?id=2246&menu=.

1 septembre 2011

Sur la pensée anthropophagique d'Oswald de Andrade

Avis de parution

Jorge Ruffinelli
et João Cezar de Castro Rocha (org.)
Antropofagia, hoje ?
Oswald de Andrade em cena

É Realizações (São Paulo)
21 x 21 cm, 688 p., R$ 99

– paru en juillet 2011 –

L’ouvrage Antropofagia, hoje ? est la version augmentée d’un volume paru en 2000 aux États-Unis. Il a été lancé officiellement en juillet dernier à l’occasion de la Flip 2011 consacrée à O. de Andrade et, contexte aidant, a reçu un large accueil de la presse brésilienne (voir le dossier de presse sur le site de l’éditeur : http://www.erealizacoes.com.br/clipping/clipping.asp — où l’on trouvera, dans les mêmes pages, d’autres articles consacrés à la commémoration flipesque d’Oswald).

L’un des deux organisateurs du volume, João Cezar de Castro Rocha, professeur de littérature comparée à l’Université d’État de Rio de Janeiro (Uerj), est par ailleurs intervenu, avec force énergie et engagement, dans une table ronde sur l’Anthropophagie oswaldienne, dans le cadre des programmations de la Flip (voir un extrait vidéo ici : http://www.youtube.com/user/flipfestaliteraria?gl=BR&hl=pt#p/c/CDA0205549335494/15/NxAGUFjbgdU).

À titre indicatif, nous donnons la traduction du texte de présentation de l’éditeur :

« Est-il encore possible de proposer une relecture de la théorie culturelle d’Oswald de Andrade ? Vaut-il la peine (encore une fois !) de réinterpréter l’Anthropophagie ? Est-il possible de la convertir en une forme critique de compréhension de la réalité contemporaine ? La tâche n’est pas facile, puisqu’il est arrivé avec l’Anthropophagie ce qui était inévitable : on a tellement parlé des manifestes oswaldiens que le sujet semble complètement épuisé.
Afin de répondre par l’affirmative, Antropofagia, hoje ? Oswald de Andrade em cena [« L’Anthropophagie, aujourd’hui ? O. de Andrade en scène »] réunit 44 essayistes et 13 écrivains avec le même objectif : explorer le potentiel analytique et philosophique de l’Anthropophagie oswaldienne. Il s’agit de mettre en avant la pertinence de sa proposition dans le monde actuel. Or, si le grand dilemme contemporain est d’inventer une imagination théorique capable de traiter le vertige de données reçues sans interruption, alors l’Anthropophagie oswaldienne peut devenir une solution pertinente pour la redéfinition de la culture contemporaine.
C’est pourquoi ce livre se propose de stimuler de nouvelles approches de l’œuvre d’Oswald de Andrade, en cherchant à comprendre l’Anthropophagie comme un exercice de pensée toujours plus nécessaire dans les conditions d’un monde globalisé, puisqu’elle permet que se développe un modèle théorique d’appropriation de l’altérité.
En dernière instance, telle est la signification la plus excitante de l’Anthropophagie, déjà entrevue de manière visionnaire par ce grand anthropophage qu’est Arthur Rimbaud : « Je est un autre ». Et ce n’est qu’à travers l’autre que nous pouvons connaître (un peu) de nous-mêmes.
Dans le monde actuel, caractérisé par un flux incessant d’information, allié à une pluralité vertigineuse de moyens de communication, peut-être n’y a-t-il pas de tâche plus importante que le développement d’une imagination théorique capable de traiter des données issues de circonstances et de contextes multiples. Dans ce livre, l’Anthropophagie oswaldienne est comprise comme la promesse d’une imagination théorique de l’altérité, à travers l’appropriation créative de la contribution de l’autre. »

28 août 2011

Sur un tableau de Tarsila conservé en Argentine

Le Brésil anthropophage, de Tarsila à Dilma...

Le sens d’un mouvement culturel n’est jamais fermé, et se poursuit dans la ou les réceptions qu’en font individus, groupes constitués ou instances officielles dans les générations suivantes. Ainsi est-il toujours intéressant, significatif ou problématique, d’observer de loin la postérité du Modernisme brésilien au Brésil même, au cours du siècle écoulé (voyez la relecture d’Oswald de Andrade par le mouvement concrétiste des frères Campos, notamment), mais encore dans le Brésil d’aujourd’hui (le même Oswald mis à l’honneur de la Flip 2011), ce Brésil post-Lula, marqué par une volonté politique renouvelée (en même temps que féminisée en son sommet) et une santé économique qui finit, semble-t-il, par avoir quelques retombées sur l’action culturelle, en surface ou en profondeur — de consigner, par exemple, les discours et usages (créateurs, culturels, médiatiques, politiques, diplomatiques...) auxquels peut donner lieu le plus fameux tableau de l’icône du Modernisme pictural, l’Abaporu (1928) de Tarsila do Amaral.
Le magazine culturel BRAVO! publiait dans son édition de juin dernier (n°166) un article de Gisele Kato se faisant l’écho de la petite actualité politico-diplomatique de cette toile.
Pour la matière traitée comme pour le ton (emphase comprise) et le positionnement de la journaliste, nous avons souhaité en donner la traduction, alimentant ainsi la réflexion, peu ou prou constitutive du blog Bois Brésil & Cie, sur la réception du Modernisme brésilien.


La muse du Brésil cosmopolite
par Gisele Kato

[Traduit du portugais.]

Comment l’artiste Tarsila do Amaral et sa toile Abaporu sont devenus des symboles nationaux — au point que la présidente Dilma Rousseff a entrepris d'avoir le tableau à Brasília. Le peintre fait l’objet d’une exposition à Belo Horizonte, où son art est confronté à celui d’autres modernistes.

Peu après sa prise de fonctions en tant que première présidente de l’histoire du pays, Dilma Rousseff a fait à l’Itamaraty [le ministère brésilien des affaires étrangères, NdT] une demande quelque peu inhabituelle pour un chef d’État. Elle souhaitait voir la toile Abaporu, de Tarsila do Amaral (1886-1973), parmi les pièces d’une exposition au Palais du Planalto [le palais présidentiel, à Brasília, NdT] qui avait pour thème l’art produit par des femmes. Et le 23 mars, après de longues négociations entre le Ministère des Relations Extérieures brésilien et le Musée d’Art Latino-Américain d’Argentine, le Malba — auquel le tableau appartient —, Dilma a inauguré l’exposition collective en soulignant justement la présence du tableau de Tarsila à Brasília. Son discours, de près de dix minutes, a tout entier tourné autour de l’œuvre mythique qui, en 1928, inspira la principale pièce propagandiste du modernisme brésilien, le Manifeste anthropophage. Dilma a déclaré : « L’Abaporu a une symbolique toute spéciale pour nous, Brésiliens. […] Je voudrais rappeler que abaporu signifie “homme qui mange les gens, homme qui mange de l’homme”, dans le sens de notre mouvement anthropophagique, qui est notre capacité à absorber ce qu’il y a d’universel dans toutes les cultures et à le métaboliser dans le particulier ».

La présidente a capté, dans son discours et son attitude, un sentiment récurrent chez les Brésiliens qui, amateurs ou spécialistes, apprécient l’art : le sentiment que le peintre Tarsila do Amaral est l’artiste qui a le mieux traduit ce qui devait être appelé plus tard « esprit de brésilianité ». Et que s’il y a d’elle un tableau qui aujourd’hui résume cela dans l’imaginaire collectif, c’est précisément l’Abaporu, cette toile qui a atteint en 1995 une valeur record pour la production nationale, en se voyant estimée à 1,43 millions de dollars lors d’une vente dans la prestigieuse maison new-yorkaise Christie’s (ce record ne fut battu que l’année dernière, par Sol sobre paisagem, de 1966, de Antonio Bandeira). La « symbolique » à laquelle se réfère Dilma a à voir avec le fait que Tarsila — le personnage et son œuvre — a survécu à son temps, en exprimant des valeurs qui paraissent pertinentes aujourd’hui encore. Sa biographie est ponctuée par des épisodes de courage : en fin de compte, qui, à cette époque-là, dans les années 1920, eût rompu un mariage ennuyeux pour affronter les expériences qui allaient alimenter des créations révolutionnaires ? Le Brésil qui émerge des toiles de Tarsila, vibrant et en rien timide devant le monde extérieur, est encore ce que beaucoup souhaitent pour le pays — et parmie eux la présidente, bien entendu.

L’engagement personnel de Dilma dans le processus de prêt de l’Abaporu au Brésil a particulièrement touché le banquier argentin Eduardo Costantini, le propriétaire du tableau. « J’ai été très surpris par l’amour de Dilma pour l’art et aussi par sa connaissance du sujet », a déclaré le collectionneur dans une entrevue à BRAVO!. Costantini affirme que, depuis qu’il a acquis la toile lors de la vente dont on a tant parlé, à New York, il reçoit chaque année plusieurs propositions de marchands brésiliens pour acheter l’œuvre. Mais qu’il ne renonce pas au tableau. D’après la journaliste Mônica Bergamo, de la Folha de São Paulo, un groupe d’investisseurs brésiliens aurait déjà manifesté son intérêt en ce sens. « Ce ne sont que des informations, non confirmées. Mais nous aimerions beaucoup », a déclaré la présidente Dilma Rousseff à la journaliste.

Costantini aurait reçu une autre proposition. D’après lui, si nous voulions vraiment avoir le tableau chez nous, la solution serait d’ouvrir une filiale du Malba au Brésil, investissement qui devrait être soutenu par des hommes d’affaires brésiliens : « Je crois qu’un tel projet tournerait autour d’au moins 100 millions de dollars, ce qui recouvre la construction d’un édifice et un fond pour soutenir un programme muséologique ». Si Costantini ne veut pas se défaire de l’Abaporu, ce n’est pas seulement en raison de la charge symbolique de la toile, mais aussi parce qu’elle est une source d’attraction pour le public. Il n’est pas exagéré de dire que la création de Tarsila est la principale raison pour laquelle beaucoup des mille visiteurs que le Malba reçoit chaque jour achètent un ticket et franchissent sa porte d’entrée.

Une exposition qui se tient actuellement à la Casa Fiat de Cultura, à Belo Horizonte, intitulée « Tarsila et le Brésil des modernistes » [clôturée le 10 juillet, NdT], compare des œuvres de l’artiste avec celle d’autres peintres de la même époque, en les plaçant côte à côte. Dans la décennie 1920, exactement lorsque le Brésil cherchait à affirmer son visage, voilà que surgit une jeune femme belle, talentueuse, intelligente, spirituelle, cultivée, riche et récemment arrivée d’Europe, où elle avait pris contact avec les grands maîtres des avant-gardes, en disant : « Je suis profondément brésilienne et je vais étudier le goût et l’art de nos caipiras [les paysans de l’intérieur du Brésil, blancs ou métis, spécialement dans l’État de São Paulo ; NdT]. J’espère, à l’intérieur du pays, apprendre auprès de ceux qui n’ont pas encore été corrompus par l’académie ». Elle devint aussitôt la muse du modernisme. Et muse en un sens si large qu’elle rayonne encore aujourd’hui. Fille d’un riche producteur de café, Tarsila rentra au Brésil, après un séjour à l’étranger, quatre mois après la Semaine d’Art Moderne de 1922. Elle arriva trop tard pour les manifestations sur la scène du Théâtre Municipal de São Paulo, mais assez tôt pour se joindre immédiatement aux amis Anita Malfatti (1889-1964), Menotti del Picchia, Oswald et Mário de Andrade, au sein de ce qui est resté connu comme « le groupe des cinq ». De toute part, dans la Cadillac verte d’Oswald de Andrade, ils agitèrent la capitale paulistaine. Et, indirectement, le Brésil.

« Systématisation intelligente du mauvais goût »

Dans ce contexte, il y a une année-clé dans l’histoire de l’artiste : 1924. En février de cette année, le poète franco-suisse Blaise Cendrars arriva au Brésil pour s’y voir guider par Tarsila et Oswald, qui s’aimaient depuis 1922. Tous trois, avec l’amie Olívia Guedes Penteado, une riche dame de la société et grande protectrice du modernisme, décidèrent de se plonger dans les racines nationales, ce qui signifiait à l’époque explorer les collines de Rio et l’intérieur du Minas Gerais. Ces voyages eurent pour résultat un bond énorme dans l’art de Tarsila. On peut dire que ce fut là, au cours de ces jours de découvertes, que l’artiste réussit réellement à introduire les thèmes brésiliens dans ses toiles. Ce fut à cette époque également qu’elle trouva les tons forts avec lesquels elle allait parler du pays. D’une manière assez instinctive, mais qui ne pouvait être atteinte qu’avec la connaissance avancée qui était la sienne en matière de peinture, Tarsila inventa ce concept de brésilianité qui explique sa popularité aujourd’hui encore, chose qu’aucun autre artiste de cette époque n’a pu obtenir de près ou de loin.

À partir de 1924, dans les tableaux de Tarsila do Amaral, se trouve beaucoup de ce Brésil qui peuple actuellement l’imaginaire collectif. C’est peut-être l’écrivain Mário de Andrade qui a été le premier à le reconnaître, dans son essayisme baroque, qui cherche des définitions précises dans un style mordant et contondant : « L’on peut dire que dans l’histoire de notre peinture, elle fut la première qui parvint à réaliser une œuvre de réalité nationale. […] Chez Tarsila, comme d’ailleurs dans toute vraie peinture, le sujet n’est qu’une condition supplémentaire d’enchantement ; ce qui constitue vraiment cette brésilitude immanente dans ses tableaux, c’est la réalité plastique elle-même : un certain caipirisme bien employé de formes et de couleurs, une exceptionnelle systématisation intelligente du mauvais goût ». La critique d’art Aracy Amaral, auteur de la biographie la plus appréciée sur l’artiste, Tarsila : Sua obra, seu tempo (rééditée en 2010 par l’Editora 34), renforce cette idée : « Dans le cas de cette peintre, nous voyons reflétée dans son œuvre notre sous-développement humain, avec tout le charme, dans le sens d’un “exotisme” pour l’étranger, qui lui est également implicite. » L’historienne d’art Maria Alice Milliet, qui dirige la Fondation José et Paulina Nemirovsky, à São Paulo, en est d’accord : « Tarsila est une borne de l’imagerie nationale. À partir d’elle, l’art brésilien est allé à la rencontre d’une voix qui lui soit propre ».

L’exposition qui se tient à Belo Horizonte explore largement cette idée du Brésil construite par Tarsila, en la plaçant côte à côte avec celle d’autres noms de la même période, comme Ismael Nery (1900-1934), Di Cavalcanti (1897-1976) et Lasar Segall (1891-1957). D’une certaine manière, tous les peintres modernistes avaient un même objectif : créer une identité nationale au moyen d’images. Pour la commissaire de l’exposition, Regina Teixeira de Barros, une gravure de Oswaldo Goeldi, par exemple, qui se caractérise par l’exploration du clair-obscur et du côté le plus sombre de la société, n’en dit pas moins sur notre quotidien que le coloris exubérant et souple de Tarsila. À tel point que, dans l’exposition collective de la Casa Fiat de Cultura, ils se retrouvent associés. Mais il n’y a pas lieu de se disputer à propos l’imaginaire collectif. Dans l’inconscient des gens, en fin de compte, c’est l’Abaporu qui apparaît souverain. Ou, si ce n’est cette toile en particulier, du moins la palette de couleurs de l’artiste pauliste et ses animaux anthropophagiques. Et pour comprendre cette popularité qui est la sienne, la seule habileté picturale ne suffit pas. Parce que, dans ce domaine, d’autres rivalisent avec elle. L’artiste, néanmoins, a su ajouter à son talent artistique une personnalité hors du commun, qu’elle ne s'est pas contentée d’exhiber, mais qu’elle a alimentée autant qu’elle put.

Tarsila portait les cheveux attachés à l’arrière et des boucles d’oreille toujours grandes. Elle parlait le français sans accent. Ainsi que l’anglais, le catalan et l’italien. Elle se débrouillait bien en allemand. Elle jouait du piano et adorait la musique classique. Elle s’habillait chez Paul Poiret et Lanvin, les meilleurs couturiers de Paris, ville qu’elle visitait fréquemment autant pour revoir ses amis que pour renouveler ses connaissances culturelles — et sa garde-robe, bien entendu. Sa présence provoquait un tel frisson là où elle passait qu’il se trouve, dans les biographies qui lui ont été consacrées, des histoires légendaires de fêtes et de réunions qui s’interrompirent littéralement pour la voir entrer. L’une d’elles eut lieu en mai 1923, durant un dîner offert par l’ambassadeur Souza Dantas en hommage à Santos Dumont, dans un luxueux hôtel parisien. La réception était prévue pour 20h30. Tarsila n’apparut qu’à 21h15. Mais, lorsqu’elle arriva, elle se montra magnigique, avec un manteau rouge au col haut. On ne parla de rien d’autre pendant le reste de la soirée. C’est après ce dîner que Tarsila peignit l’autoportrait Manteau rouge, où elle se tient fermement, regardant le spectateur, et la poitrine découverte, une audace pour l’époque. Autrement dit, elle ne craignait pas d’être désirée et, même, d’exploiter cette image en public. « Tarsila a inventé un type, comme le fit Frida Kahlo en adoptant l’habit mexicain », explique la commissaire indépendante Denise Mattar. Se sentir ainsi, si maîtresse d’elle-même, lui était même naturel. On dit que tous les artistes qui la fréquentaient sont dans une certaine mesure tombés amoureux d’elle. Mais ce fut l’écrivain Oswald de Andrade, beau et influent lui aussi, qui finit par avoir l’avantage.

Exporter la feijoada et la caipirinha

Tarsila et Oswald se marièrent en 1926 — lui avait 46 ans, elle 40, âge auquel elle obtint finalement l’annulation de son premier mariage — et se séparèrent en 1930. Le temps pendant lequel ils restèrent ensemble coïncide justement avec la période la plus fertile de leur carrière. Leur compagnonnage dépassa de beaucoup le domaine particulier : à Paris et à São Paulo, dans les années 1920, ils formèrent une espèce de griffe. Ils étaient une référence pour la mode, la décoration de la maison — leur salle à manger comprenait des meubles signés pas Poiret —, le comportement, l’art. Tarsila voyageait en France et tenait à y organiser des déjeuners typiquement brésiliens, avec feijoada et caipirinha. Ici, au Brésil, le couple recevait les étrangers comme s’ils avaient été les véritables ambassadeurs du pays. Enfin, ils se débrouillaient fort bien dans ce que l’on appelle aujourd’hui le marketting personnel — actuellement si nécessaire dans tous les domaines, y compris dans celui des arts visuels. L’Abaporu fut peint en 1928, au milieu de cette effervescence. Tarsila créa la toile dans le silence de la nuit, pour en faire la surprise à Oswald et la lui offrir en cadeau d’anniversaire. Elle réussit bien plus que cela. Oswald fut tellement stupéfait de ce qu’il vit, qu’il appela aussitôt son ami le poète Raul Bopp. La légende dit que Bopp aurait alors demandé : « Pourquoi ne pas faire un mouvement autour de ce tableau ? » Peu de temps après, ils publièrent le Manifeste anthropophage.

Chez les spécialistes en art, le désir de la présidente Dilma Rousseff de voir l’Abaporu de retour au Brésil ne rencontre pas beaucoup de soutien. « La dimension que la toile a atteinte est tout à fait juste. Maintenant, je ne vois pas pourquoi elle ne pourrait pas rester au Malba, où elle est très bien présentée », dit la critique Cacilda Teixeira da Costa. Le directeur de la Pinacothèque de l’État de São Paulo, Marcelo Araujo, est d’accord : « Le retour de l’Abaporu au Brésil serait pertinent, mais nous ne pouvons pas ne pas reconnaître l’importance que son accrochage actuel, dans le cadre d’une exposition permanente d’art latino-américain au Malba — peut-être la plus consistante initiative du genre dans le monde entier —, apporte à la divulgation et à la mise en valeur de l’art brésilien ». Le directeur du Musée d’Art Contemporain de l’USP [Université de São Paulo, NdT], le MAC, Tadeu Chiarelli, approuve : « Je considère qu’il est très bon pour nous tous qu’une œuvre de cette importance pour le Brésil se trouve dans un musée à l’étranger, aidant à attirer l’attention sur l’art qui est produit ici ».

L’idée d’apporter l’Abaporu au Brésil rencontre ainsi plus d’écho dans les milieux politiques. Elle fait sens. Le tableau est un symbole, et rapatrier un symbole peut toujours apporter des dividendes électoraux. Surtout parce que Tarsila est liée à un concept cher à l’époque : le cosmopolitisme. La femme qui présenta la caipirinha aux Parisiens était une citoyenne du monde, et son œuvre reflète cela. Avec humour, ses toiles incorporent bien souvent un point de vue étranger. Le tableau Carnaval em Madureira, de 1924, une représentation de la banlieue de Rio, porte en son centre, ironiquement, une Tour Eiffel [voir une reproduction ici : http://www.tarsiladoamaral.com.br/versao_antiga/images/JPG/CARNAVAL50.jpg]. Cartão postal, de 1929, montre une forêt avec des animaux exotiques — peut-être une plaisanterie à propos des peintres voyageurs du XVIIe siècle, qui ajoutaient à la faune locale des animaux qui n’existaient qu’en Europe et en Afrique [voir une reproduction ici : http://www.tarsiladoamaral.com.br/versao_antiga/images/JPG/CARTAOPOSTAL50.jpg]. Tarsila voyait son pays avec des yeux brésiliens et étrangers, elle jouait avec le mélange — et ce regard double nous déconcerte, comme c’est le cas avec l’Abaporu. Ainsi, le destin du tableau n’importe pas tant. À Buenos Aires ou ici, ce qui est fondamental c’est que la toile, avec son caractère d’œuvre-synthèse, continue à nous enchanter — et à nous inspirer.

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