19 juin 2011

Prépublication - Ferro au Brésil - 1

António Ferro

L’Âge du Jazz-Band
(1923)


[Première partie]

               Je vis dans mon Époque comme je vis dans ma Patrie, et comme je vis à l’intérieur de moi. Mon Époque c’est moi, c’est nous tous, les minutes de l’heure, de cette heure fébrile, de cette heure dansée, de cette Heure-Ballet-Russe*, où les aiguilles de l’horloge sont soit les bras d’une femme effilée, soit les jambes d’une ballerine maigre dansant sur les chiffres qui, sur le cadran, indiquent les étapes* du temps, comme si elles dansaient dans la neige — sur des poignards… Je ne comprends pas, de quelque manière que ce soit, la nostalgie maladive des autres époques, la nostalgie des âges morts, cette sorte de ronde de fantômes, plaintive et sinistre, qui rôde par ici — fox-trot de squelettes mutilés… Avoir la nostalgie des siècles qui sont morts, c’est avoir vécu dans ces siècles, c’est n’être pas d’aujourd’hui, c’est être un cadavre et feindre d’être vivant…
               Tout comme notre village est le plus beau de tous parce que c’est notre village, notre Époque devra être la plus belle de toutes parce que c’est notre Époque…
               Aimons notre Heure telle qu’elle a été engendrée, avec toutes ses monstruosités, avec toute sa lumière et avec toute son obscurité… Notre Époque ne se juge pas : elle se chante…
               La tunique, le péplum, la chlamyde, la culotte et le bas, les chapeaux de plumes, sont des loques du Passé. L’Habillement moderne, Mesdames et Messieurs, est de chair, d’os et de sang. L’humanité a déteint sur les vêtements. Les pleureuses des siècles morts, momies de la tradition et du préjugé, censurent, comme de vieilles acariâtres, l’artificialisme de notre Époque. Mensonge ! Il n’y a jamais eu d’époque aussi humaine. L’humanité d’aujourd’hui est si grande, si forte, si dogmatique, qu’elle a cessé d’exister dans les corps, pour passer dans les vêtements, se répandre dans le mobilier, dans les maisons, s’épancher dans les livres… Seul l’Artifice est naturel. En ce siècle tout vit, tout s’agite, tout pense. Il y a plus d’humanité dans une robe* de Paquin que dans le corps qui la porte… Le vêtement a une vie plus intense et plus impérative. Le corps obéit. Le vêtement ordonne. Un corps est égal à tous les corps ; un vêtement est un corps unique. La Vie s’est chargée de la Vie. Nos yeux, notre bouche, nos mains, sans cesse fécondent, sans cesse mettent au monde… Je prononce ces phrases et elles prennent forme, se dispersent dans cette salle comme des gnomes invisibles, se dissimulent dans vos coiffures, Mesdames, dans vos sourires, dans vos gestes…
               L’Art moderne a révolutionné la Vie, a proclamé l’Humanité partout où elle existe et partout où elle n’existe pas. Il n’y a déjà plus de place pour le doute. Tout vibre, tout palpite. Croire est un devoir. Le scepticisme, l’incrédulité n’ont de justification que devant ce qui est réel. Et même dans ce cas ce qui est réel — existe… La réalité existe, en vérité, mais comme un mannequin — le mannequin du mensonge… Croire, croire toujours, malgré tout, malgré nos propres yeux… Croire c’est créer. En tout croyant existe Dieu, existe un Dieu. Seul est artiste l’homme qui croit, qui croit en son âme — comme en un corps. La croyance est la réalité. Si nous cessions de croire, le monde cesserait d’exister. La Vie appartient à l’imagination de Dieu, comme l’Art appartient à l’imagination de l’Homme. Si Dieu cessait de penser à nous — nous ne serions pas… Nous sommes pour Dieu — comme les Rêves sont pour nous… Et Dieu nous délivre des insomnies de Dieu… Si Dieu a l’idée de se réveiller — l’humanité s’endort. Les planètes sont les rêves du Créateur. Mais le rêve de la terre est un cauchemar… Ce cauchemar ne peut durer longtemps. Il devient urgent, par conséquent, de faire un pied-de-nez* à la mort, d’anticiper notre disparition, de nous suicider en croyance, de proclamer le mensonge comme unique vérité…
                Tout n’est déjà plus à faire, en ce sens.
               Sur la vieille humanité de corps et d’âmes, une nouvelle humanité se forme, une humanité de vêtements et de teintes… La Grande Guerre a donné aux vies humaines une telle insignifiance, les a transformées d’une telle manière en prospectus de races, que la peau, les os, la chair se sont dévalorisés, comme du papier-monnaie, pour donner une importance maximale, surhumaine, aux soies, aux casimirs, aux velours, aux organdis*, aux crêpes… Il semble ne pas y avoir de raison à ce que se soient dévalorisées la chair et l’âme des femmes parce que les femmes n’ont pas été à la guerre. Et pourtant, ce furent elles les plus sacrifiées. Les femmes de la guerre, amphores de douleur et de misère, ont recueilli en elles tout le sanglot de l’Heure, pour le dispenser, ensuite, dans leurs yeux cristallins, goutte à goutte, dans une souffrance nonchalante, dans une souffrance qui les a secouées, comme un vent furieux, qui les a réduites, qui les a transfigurées… À la fin de la guerre, les femmes se sont retrouvées seules, sans âmes, sans corps, devant leurs coiffeuses, leurs garde-robes… Pour vivre, à tout prix, pour se venger des larmes, elles n’ont trouvé qu’un recours : sur le contour de leurs corps consumés par la douleur, elles jetèrent le mensonge des vêtements impossibles, l’épiderme dansant des soies insolentes, les nerfs de l’organdi*, la poudre des crêpes… Les larmes avaient séché et les yeux avec elles. Les lèvres s’étaient flétries et les baisers avec elles… Mais quelle importance y avait-il à ne plus avoir d’yeux, à ne plus avoir de lèvres quand existaient les mains, les mains victorieuses des femmes d’après-guerre* qui font de leurs têtes les toiles sur lesquelles toutes sont peintres, sur lesquelles toutes peignent et repeignent, où toutes recherchent, comme l’on cherche la coiffure à la mode, le meilleur visage, le dernier type de beauté décrété par les Artistes…
               Les poètes et les peintres ont aujourd’hui autorité sur les corps des femmes comme les couturiers ont autorité sur leurs vêtements. Il y a des femmes à la Van Dongen, à la Matisse, à la Picasso, à la Marie Laurencin, comme il y a des vêtements de Poiret, de Lanvin, de Madeleine et Madeleine… D’ailleurs, corps et vêtement se complètent. Et en fin de compte, tout, bien pensé, n’est que vêtement… Simplement, tandis que le couturier se préoccupe de la forme à donner au corps, l’Artiste se préoccupe de l’expression… Tandis que Poiret conçoit une robe à volants*, Luc-Albert Moreau conçoit un visage… Et, pendant ce temps, Poulenc, Milhaud, Ravel, conçoivent, dans leurs mélodies, les âmes pour ces corps… Et quant aux hommes, eux non plus ne s’appartiennent plus, eux aussi évoluent absents de leurs destins. Chaque homme agite en lui un fantoche, comme toute femme agite une poupée… Nous sommes les esclaves de nos marionnettes*. La Danse triomphe comme jamais elle n’a triomphé, parce que la danse désarticule les corps, les pomponne comme des poupées, les libère du poids de l’âme, les démasque… Danser c’est vivre en mouvement, dans le vertige, danser c’est se multiplier, c’est avoir un corps dans chaque geste et dans chaque phrase, c’est se féconder soi-même, engendrer des images à partir de sa propre image, se développer comme un film*, être écran*, être l’interprète et être le drame… La danse est l’indépendance du corps. Tout, dans l’heure présente, obéit au mouvement, au rythme du corps. La grande musique est la musique des formes. Le corps et l’âme ont vécu, des siècles durant, divorcés. La danse a placé l’âme en fonction du corps, à en suivre les contours. L’humanité ne marche plus : elle danse !…
               Mes paroles ne parviennent pas à dire tout ce que je ressens, à chanter tout l’impromptu de l’Époque, la spontanéité d’une Heure dans laquelle tous les êtres, les choses, les rythmes, naissent de nos propres paroles, naissent de notre propre voix, dans laquelle la Vie éclot dans l’Art, comme une grande fleur nerveuse et fraîche, dans laquelle chaque phrase est une femme, une femme que nos lèvres désenchantent, que nos lèvres humanisent… Tout comme au contact des fils s’engendre l’électricité, au contact des lèvres, la vie peut s’engendrer… Qui sait, qui sait donc si de ma foi, si de la magie de mon Art, si de mon rythme-fakir, ne surgira pas un panache d’humanité, un jet de Vie… Ce moment est mon enfant. Le voici, le voici qui va surgir, en rythme, en forme, en vérité… Les paroles n’y parviennent pas. Je vais continuer en vous parlant de l’éloquence du Jazz-Band, de l’inquiétude d’un corps, d’un corps de femme que mon Art a conçu, d’un corps qui est tout ce que j’ai dit jusqu’à présent, en résumé… L’Art engendre la Vie, comme la Vie engendre l’Art. L’Art et la Vie sont quittes. Qu’ils ouvrent les yeux, qu’ils ouvrent les yeux sur le grand miracle… Ce n’est pas la poupée mécanique de Hoffmann. C’est une femme écrite, écrite en des lignes fébriles, une femme qui se projette, fécondée en rythme, dans le rythme des idées, dans le rythme du Jazz-Band, dans le rythme de vos âmes anxieuses… Regardez-là, regardez-là, tant qu’il est temps, tant qu’elle existe… Je vais me taire mais vos yeux vont continuer à m’entendre, à m’entendre dans les lignes torses d’un corps où Dieu a écrit droit… (1)

(1) À cet instant, un authentique jazz-band interrompit la conférence et un corps de femme surgit sur la scène, un corps qui était, principalement, une danse…

[À suivre.]

© Droits réservés pour le texte original./ A. C. pour la traduction française.

8 juin 2011

Prépublication - Ferro au Brésil - 0

Entre deux modernismes :
le Portugais António Ferro dans le Brésil de 1922

Par goût des détours et autres approches digressives, nous entreprenons aujourd’hui une série de mises en ligne consacrées à la curieuse personnalité littéraire de António Ferro et à quelques-uns de ses textes qui eurent, de fait, une petite destinée brésilienne, dans l’immédiat après-Semaine d’Art Moderne et à l’époque agitée de la revue Klaxon.
Pour commencer, avant les textes eux-mêmes, quelques éléments de contextualisation en forme de préface.
N.B. : La mise en ligne de cette introduction et des traductions qui suivront se veut temporaire, comme une forme de prépublication, et restera en vigueur jusqu’à ce qu’une édition physique s’ensuive. (Avis aux éditeurs.)


Brasser du vent au Brésil
(Notice)

 Il est plus difficile de paraître avoir du talent que d’en avoir en effet.
(A. Ferro)

Un manifeste (Nous), quelques paradoxes ou aphorismes dûment préfacés par leur auteur même (Théorie de l’Indifférence) et une étrange conférence musicale (L’Âge du Jazz-band) : ce sont là trois des textes par lesquels l’esprit aussi original que tapageur, mystificateur ou savamment inconséquent du Portugais António Ferro (1895-1956) s’illustra à l’occasion d’une tournée brésilienne effectuée de mai 1922 à avril 1923 et qui fut, avec tous les malentendus liés généralement à ce genre de tentatives, l’une des notoires occasions de rapprochement entre les deux avant-gardes de langue portugaise.

Lors de son départ pour le Brésil, Ferro est depuis quelque temps partie prenante du Modernisme portugais. D’abord éditeur factice et involontaire, en 1915, des numéros 1 et 2 de l’éphémère organe moderniste Orpheu (son nom y est placé par les amis et aînés Fernando Pessoa et Mário de Sá-Carneiro, par plaisanterie, parce qu’il est alors mineur, et donc légalement empêché de diriger un périodique), revue à laquelle il ne collabore pas lui-même mais dont l’esprit ne lui est pas étranger, et muni de ce petit prestige, il se fait vite davantage connaître par diverses publications : le texte d’une conférence sur le cinéma, As grandes trágicas do silêncio (1917) ; un essai de « poème symphonique », O ritmo da paisagem (1918) ; un recueil d’aphorismes sur l’art et la vie, Teoria da Indiferença (1920) ; les poèmes d’Árvore de Natal (1920) ; la conférence Colette, Colette Willy, Colette (1921) ; une « nouvelle en fragments », à la forme audacieuse, Leviana (1921) ; le manifeste Nós (1921) ; et les chroniques d’un séjour à Fiume, Gabriele d’Annunzio e Eu (1922). Par ces titres, le nom de Ferro est déjà passablement connu au Brésil : H. Antunes, l’éditeur portugais de Colette… et de Leviana comme de la deuxième édition de la Teoria da indiferença (en 1921), officie tant à Lisbonne qu’à Rio de Janeiro. On connaît donc ses livres ; sa tournée sera un triomphe, entre mondanités et agitation moderniste.

Au Brésil, justement, ce sont notamment les principaux représentants du Modernisme local, récemment constitué comme groupe, en février 1922, lors de la Semaine d’Art Moderne réalisée au Teatro Municipal de São Paulo, qui l’accueillent. Il est de fait, dans la presse et les nombreux hommages, articles, chroniques ou entrevues qui lui sont alors consacrés dans toutes les villes où il passe, le représentant bienvenu de la nouvelle génération portugaise.
Il se livre surtout, à travers le pays, à une série de soirées littéraires et artistiques, introduit la plupart du temps par l’un ou l’autre des modernistes brésiliens, et où ses propres conférences, alternativement « A arte de bem morrer », « As mulheres e a literatura » et « A idade do jazz-band », partagent notamment le programme, à partir de septembre, avec des lectures de sa compagne la poétesse Fernanda de Castro, qui vient de le rejoindre après leur mariage, par procuration, au mois d’août. Le 18 novembre, la Companhia Lucília Simões, alors en tournée au Brésil et à l’invitation de laquelle Ferro s’était d’abord embarqué en tant que critique de théâtre, crée au Teatro Santana (São Paulo) sa pièce Mar alto (publiée à Lisbonne en 1924), dont il interprète d’ailleurs l’un des rôles principaux ; la pièce est reprise le 16 décembre au Teatro Lírico (Rio).
Ce séjour est aussi éditorial : le manifeste Nós, de 1921, est repris par la jeune revue de l’avant-garde pauliste, Klaxon, dans son numéro 3 du 15 juillet 1922 ; en 1923, A arte de bem morrer (texte de la conférence précédé d’un discours de présentation par Menotti del Picchia ; couv. de José de Almada Negreiros) et les chroniques de Batalha de flores sont publiés à Rio par H. Antunes, A Idade do Jazz-band à São Paulo par Monteiro Lobato, et d’autres textes encore sont alors réédités.
La conférence sur « A idade do jazz-band », illustrée (semble-t-il non systématiquement) par la danseuse Ivonne Daumerie (une participante de la Semaine de 1922) et un authentique orchestre de jazz, a été prononcée le 30 juillet 1922 au Teatro Lírico de Rio, avec une présentation de Carlos Malheiro Dias ; le 12 septembre au Teatro Municipal de São Paulo, avec une présentation de Guilherme de Almeida ; le 10 octobre au Teatro Guarany de Santos ; le 10 novembre à l’Automóvel Club de São Paulo ; et le 8 février 1923 au Teatro Municipal de Belo Horizonte. En volume, le texte d’A Idade do Jazz-band a d’abord été publié au Brésil (São Paulo, Monteiro Lobato & Cia., 1923), avant de faire l’objet d’une 2ème édition au Portugal (Lisbonne, Portugália, 1924, avec une couverture de Bernardo Marques). Le texte y est précédé des discours de Carlos Malheiro Dias et de Guilherme de Almeida, ainsi que d’un discours prononcé par Ronald de Carvalho en ouverture de la conférence sur « A arte de bem morrer » donnée le 21 juin 1922 au Trianon de Rio.

À son retour, Ferro témoignera à quelques occasions d’une actualité littéraire et culturelle brésilienne peu connue au Portugal, guère plus que dans le reste de l’Europe (voir « Carta aberta ao Portugal de Hoje ao Portugal de vinte e tantos anos », Contemporânea, Lisbonne, 1923, n9, et « A nova literatura brasileira », Diário de Notícias, Lisbonne, 31 mai 1924), pensant même y consacrer un livre, et bien que mêlant à son activité de passeur, dans l’attitude assez marinettienne qui fut la sienne, des préoccupations plus personnelles d’autopromotion ; il restera aussi, un certain temps, un interlocuteur privilégié pour les modernistes brésiliens, notamment pour Oswald de Andrade lors de ses voyages répétés en Europe, lors d’escales à Lisbonne ou par correspondance depuis Paris.
Les effets du passage de Ferro au Brésil ne furent pas les plus durables ni, assurément, les plus profonds ; il est à ranger, néanmoins, au premier titre des présences étrangères qui marquèrent la décennie 1920, celle du Modernisme brésilien historique, suivi en cela par Blaise Cendrars, Marinetti et Benjamin Péret.

Tôt attiré par le fascisme, lié aux destins si particuliers du modernisme portugais (assez « futuriste » en cela), António Ferro deviendra quelques années plus tard, et pour longtemps, l’animateur culturel et le propagandiste officiel du régime salazariste, après avoir été, avec l’inégal(able) talent qui sied à ce genre d’entreprise, le meilleur propagandiste de lui-même.

A. C.

N.B. : les données factuelles de la présente notice sont tirées pour l’essentiel de l’ouvrage : Arnaldo Saraiva, Modernismo brasileiro e modernismo português : Subsídios para o seu estudo e para a história das suas relações [1986], Campinas, Editora Unicamp, 2004.


Prochaine livraison :

L’Âge du Jazz-band
(première partie)

23 mai 2011

Dans la presse française (en ligne) 6

Note de lecture, par Jean-Pascal Dubost, du volume Une poétique de la radicalité (Essai sur la poésie d’Oswald de Andrade) de Haroldo de Campos, postée cette semaine sur le site Poezibao (L’actualité éditoriale de la poésie).
Relevons-en la dernière phrase, signée par un poète : « Cette étude de Haroldo de Campos, passionnante, détaillée et précise, ouvrant de multiples portes de réflexion, est aussi à lire et relire avec un regard en coin sur la poésie en progrès française. »

1 mai 2011

Dans la presse française 5

Recension attentive et sourcilleuse, sévère comme il faut, du volume Bois Brésil (Poésie et Manifeste) d’Oswald de Andrade, par Michel Riaudel (bon connaisseur de l’Anthropophagie oswaldienne, par exemple...) dans les « Notes de lecture » de la revue Europe, n°985 de ce mois de mai (p.379-380).

(Cliquer pour agrandir.)


27 avril 2011

Cendrars et le Brésil - 2

À noter, dans le cadre du colloque « Aujourd’hui Cendrars : 1961-2011 » organisé par le Centre d’Études Blaise Cendrars (CEBC), l’Université de Lausanne, l’Association Internationale Blaise Cendrars (AIBC) et l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense, les 4, 5 et 6 mai prochains à Lausanne, deux communications :

- le jeudi 5 : Marie-Paule Berranger, « Les circonstances de la poésie dans les 19 Poèmes élastiques et Feuilles de route » ;
- le vendredi 6 : David Martens, « Le Brésil : portrait d’un pays à la croisée du jadis et de l’avenir ».

23 avril 2011

A la lettre - En français dans le texte


Sur un prétendu « haïku japonais » introduit au Brésil en 1924


À l’occasion de la récente traduction et édition critique du recueil Bois Brésil d’Oswald de Andrade (pour mémoire : http://www.boisbresilcie.com/2010/11/paris-relance-la-poesie-bois-bresil.html), une note désignait la source d’un curieux « haïku japonais » transcrit en français par Paulo Prado (1869-1943), le très parisien et érudit mécène du Modernisme de São Paulo, dans sa fameuse préface aux poèmes de son ami pour qui, également, l’Orient fut surtout européen. 

Paulo Prado au milieu du groupe de la
Semana de Arte Moderna (Teatro
Municipal, SP), février 1922.
L’on pensait qu’il se fût agi là d’une révélation (mais en effet la révélation était à refaire, comme on va le voir). Dans l’abondante littérature critique aujourd’hui accumulée sur l’œuvre d’Oswald de Andrade, jamais le fait n’avait semblé attirer la curiosité des chercheurs, au Brésil pas plus qu’en France ; du moins, faute d’explication, ne s’attardait-on pas sur l’origine de cette citation — faite tout de même en français dans le texte… —, en même temps qu’on ne se privait pas de la citer derechef. À tel point que le haïku en question, devenu une référence facile et obligée, acquit une renommée certaine dans les commentaires proliférants de la poétique oswaldienne.
Le défi philologique demeurait, ne gênant apparemment personne mais accusant sans doute le manque d’échanges entre chercheurs français et brésiliens, quand l’œuvre d’Oswald comme la majeure partie du corpus du Modernisme brésilien, en raison de l’intertextualité qui les constitue, appellent précisément à la collaboration et au partage international des savoirs. Qu’il n’y ait pas eu à ce jour, au Brésil, d’édition critique annotée du recueil Pau Brasil (cela devrait venir), ajoute certainement à cette difficulté de recoupement de connaissances forcément dispersées, et au bilan du savoir collectif sur le texte. L’une des meilleures preuves de cet état de fait se trouve peut-être dans ce qui suit.

Au moment où cette source ignorée était consignée dans l’édition française de Bois Brésil, la même découverte avait été faite en réalité par un chercheur brésilien, et il importe à présent de l’authentifier : Paulo Franchetti, professeur à l’université de Campinas, publia la relation de sa précieuse trouvaille le 16 juillet 1988 (!), sous le titre « Um certo poeta japonês », dans le quotidien O Estado de São Paulo, supplément « Cultura », n°417, p.7. La chose passa semble-t-il inaperçue, ce qui poussa l’heureux chercheur à reprendre son texte tout récemment dans un recueil d’essais, Estudos de literatura brasileira e portuguesa (Cotia, Ateliê Editorial, 2007, p.215-217). L’aura-t-on enfin lu ?

Si cela avait échappé, de plus loin, au traducteur, c’est que l’auteur de cet article, notons-le, n’est un spécialiste ni d’Oswald de Andrade ni de la poésie française, mais un connaisseur entre autres choses du haïku brésilien, cette forme japonaise ayant connu au Brésil, tout au long du XXe siècle, une fortune et une fécondité aussi riche, sinon plus, qu’en France (où la mode en perdure pour le meilleur et pour le pire…) — et c’est aussi ce qui nous intéresse dans cette histoire et son dévoilement, car précisément cette référence inattendue au haïku, dans la préface d’un ouvrage fondateur pour la poésie brésilienne moderne, fut de fait médiatisée par l’impétrante pratique francophone en la matière. Le même P. Franchetti, dans un article de 2008 sur « Le haïku au Brésil », repart de cette surprenante conjonction franco-brésilienne :

Nous savons aujourd’hui que l’anonyme haïku japonais brandi comme étendard moderniste n’était pas plus un haïku qu’il n’était japonais. Il fut pourtant lu comme tel pendant plus de 60 ans. L’histoire du nom et de l’image du haïku qui permit à Paulo Prado d’insérer ce tercet dans sa préface au livre d’Oswald est aussi l’histoire du premier moment d’assimilation du haïku japonais par la littérature brésilienne.
[...]
La première apparition significative du haïku dans les lettres brésiliennes intervint, donc, par voie européenne, en consonance avec l’intérêt qu’y trouvèrent les avant-gardes du premier après-guerre.

D’un côté comme de l’autre, on voit là qu’il n’y a rien d’anecdotique à cette grande petite affaire d’éruditon. Elle intéresse tout le monde, parce qu'elle ouvre bien des portes. Et c’est aussi pour saluer la propriété de Paulo Franchetti avec toute la solennité qui sied à ce genre de situation, qu’avec son aimable autorisation nous traduisons ci-après son article précurseur, sans en partager nécessairement toutes les affirmations :


Un certain poète japonais
par Paulo Franchetti
(1988)

En 1924, présentant le livre de poèmes Pau Brasil d’Oswald de Andrade [1], Paulo Prado introduisait dans notre littérature un haïku appelé à voyager et à connaître une certaine fortune critique. Faisant l’éloge de la nouvelle poésie novatrice et combative, le préfacier écrivait alors :

Espérons aussi que la poésie « Bois Brésil » exterminera une fois pour toutes l’un des grands maux de la race — le mal de l’éloquence bouffie et traînante. En cette époque avide de réalisations rapides la tendance est toute à l’expression rude et nue de la sensation et du sentiment, dans une sincérité totale et synthétique.
               « Le poète japonais
               Essuie son couteau :
               Cette fois l’éloquence est morte.* »
dit le haïku japonais dans sa concision lapidaire. Grand jour que celui-là pour les lettres brésiliennes.

La relation qui s’établissait ainsi entre la poétique « Bois Brésil » et l’art du haïku produisit différents résultats au long des années et Haroldo de Campos reprend expressément ce haïku de Paulo Prado au moins deux fois : dans un travail sur la poésie japonaise, en 1958, et dans la présentation des Poesias completas d’Oswald, en 1972, où je le lus pour la première fois [2].

À mesure que j’en appris un peu plus en matière de littérature japonaise, j’acquis la conviction de ce qu’il s’agissait là d’un haïku fort singulier, et même étonnant. En premier lieu, il ne s’y trouvait pas même un peu de cette saveur rurale, champêtre, qui caractérise la majeure partie des haïkus japonais. Un haïku est composé usuellement de façon à ce qu’il indique sa position dans le cadre plus large de la révolution des saisons, du cycle naturel. En japonais, on appelle kigo le mot-clé qui permet l’encadrement du petit texte dans le flux de la saison. Ce haïku n’avait pas de kigo. Là n’était pas encore, toutefois, la principale source d’étonnement, mais bien dans le fait qu’il s’agissait d’un haïku excessivement conceptuel, détaché de toute expérience sensorielle. J’avais peine à accepter la mise à distance que se permettait ce poète japonais qui faisait référence à lui-même comme « poète japonais ». « Poète » constituait déjà une désignation inattendue, mais compréhensible dans une traduction. Mais pourquoi « japonais » ? Pourquoi un poète japonais jugerait-il que le fait d’être japonais l’a mieux préparé à lutter contre l’éloquence ? Si « japonais » avait été ici en opposition à français ou italien, tout s’emboîterait parfaitement, car il nous paraît évident qu’un poète japonais est plus qualifié, du fait de sa propre tradition, pour vaincre la tentation ou le défi de l’éloquence. Alors le haïku ferait sens : cette fois, confrontée à un poète japonais, l’éloquence a perdu, contrairement à ce qui s’est passé lors des précédentes confrontations, en Occident. Mais nous devons convenir qu’en évoquant son origine nationale un poète japonais se comparerait difficilement à des collègues aussi éloignés, d’un monde aussi différent et méconnu que l’est l’anglais ou l’allemand. Dans la bouche d’un Nippon, l’affirmation de sa nationalité signifie, au moins jusqu’au début du XXe siècle, opposition à la culture étrangère qui lui est la plus proche et qui a sur la sienne la plus grande influence. Depuis le commencement de la poésie japonaise, le nom Wa (poésie du pays de Wa) signifie concrètement une poésie qui n’est pas imitée de la chinoise, autrement dit le national se définit par opposition à ce qui dérive sensiblement de la culture-mère, de la tradition chinoise. Dans ce contexte, serions-nous disposés à accepter que le poète japonais se vante de posséder, dans le combat contre l’éloquence, quelque avantage sur le poète chinois ? N’est-il pas vrai que le haïku ne fait dès lors pleinement sens que si nous comprenons que « japonais » signifie ici « non occidental » ? C’est ce que je pensai, et je jugeai que la traduction avait été, pour le moins, assez libre.

Le concept même d’éloquence, quant à lui, est étranger à la tradition japonaise. Nous nous accordons fréquemment, aujourd’hui, sur le fait que l’éloquence est l’ennemie de la poésie. Depuis fort peu de temps — environ un siècle et demi — la poésie peut être comprise comme une conquête ardue sur le terrain marécageux de l’éloquence. Cela est dû, toutefois, au fait que nous ayons eu jusqu’à récemment une grande et brillante tradition d’éloquence. Mais au Japon, où l’éloquence n’a jamais mérité la même attention que celle qu’elle a connue chez nous pendant des siècles et des siècles, où elle n’a jamais eu le même développement que chez nous, comment comprendre qu’un poète ait trouvé une image si éloquente pour condamner l’éloquence ?

J’en étais depuis un bon moment déjà à ce point mort de ma désolation et de ma méfiance, cherchant ici et là des informations sur la source de Paulo Prado, sur le nom de l’étrange poète japonais qui avait si bien exprimé l’un de nos idéaux modernes, quand la solution du problème apparut soudain de la main d’un collègue qui apportait de France un dossier avec tous les textes dans lesquels je pensais pouvoir trouver la réponse à la charade qui durait déjà depuis tant d’années. Et là se trouvait notre poète japonais, un auteur aux mérites mineurs, pratiquant du haïku à la française, un disciple de [Paul-Louis] Couchoud [1879-1959] nommé Joseph Seguin (1878-1954), à propos duquel je ne parvins pas à savoir grand-chose.

Son maître, Couchoud, avait fait une visite au Japon vers 1900 et au retour, après avoir lu de nombreuses traductions anglaises, introduisit en France le goût pour la libre imitation des traductions de haïkus. L’un des premiers résultats de la nouvelle mode fut le récit d’une promenade que Couchoud, Seguin et un autre ami avaient faite dans une petite barque : un ensemble de « haïkus » intitulé Au fil de l’eau, publié en 1905.
Pendant la guerre, en 1916, Joseph Seguin, qui avait adopté le pseudonyme de Julien Vocance, publia un recueil de tercets en vers libres et non rimés, c’est-à-dire des haïkus, qui fit sensation : Cent visions de guerre.
Encouragé par son succès, et persuadé que le haïku libre était la meilleure des formes poétiques, Vocance composa un « Art poétique », saturé de Rimbaud et de Verlaine, qui commence justement par le tercet reproduit par Paulo Prado.
Écrit par un Japonais, il serait un mystère. Écrit par un Français, avec le titre qui est le sien, c’est une pauvre contrefaçon exotique du vers de Verlaine que nous connaissons tant : « Prends l’éloquence et tords-lui son cou ! »

Paulo Prado l’aurait-il donc lu dans La Connaissance de juin 1921, où il fut publié ? [3] Ou a-t-il été informé par d’autres ? Il est probable que nous ne sachions jamais comment est arrivé entre ses mains le haïku japonais — et cela n’a pas vraiment d’importance. Comme n’en a peut-être pas non plus ce que nous savons désormais de plus sur l’effigie nippone qui donna sa bénédiction à la poésie « Bois Brésil » d’Oswald.

* * *
[1] Le recueil d’Oswald fut publié en 1925, mais la préface de P. Prado, datée de mai 1924, avait d’abord parue en octobre 1924 dans le n°106 de la Revista do Brasil (São Paulo). (NdT)
[2] L’essai de H. de Campos, toutefois, ouvrait déjà la 1re mouture de cette édition posthume des poésies d’Oswald, d’abord intitulée Poesias reunidas O. Andrade, en 1966. Rappelons la récente traduction française de cette étude fondamentale pour la réception posthume de l’œuvre oswaldienne au Brésil :
[3] Il faut donc corriger ou préciser la référence retenue par le traducteur : ce tercet de l’« Art poétique » n'a pas été publié pour la première fois, mais seulement repris en 1923 dans Le Pampre (Reims), n°10-11. Nous croyons qu’il ne serait pas absolument inintéressant de savoir quelle fut, de ces deux sources, celle que P. Prado utilisa en effet. Ce genre d’investigation, par contrecoups, donne souvent plus de résultats que l’on veut bien en attendre : n’est-ce pas par exemple, et de manière significative, dans L’Esprit Nouveau que Prado a relevé le fameux vers de Chénier, pour le citer également en français et sans référence dans la même préface à Pau Brasil ? Il serait aussi porteur de déterminer si Prado fut alors, parmi les modernistes de São Paulo, le seul lecteur de Julien Vocance et des revues où celui-ci publia. (NdT)
* * *

Pour en savoir un peu plus sur ce haïjin français que fut Julien Vocance, et mieux situer son œuvre dans l’histoire du haïku à la française, on pourra commencer par l’article du grand défricheur Eric Dussert paru dans la chronique « Les égarés / Les oubliés » du Matricule des Anges, n°53, mai 2004.
(Texte archivé en ligne, ici : http://lmda.net/lmda/din2/n_egar.php?Eg=MAT05357.)

De Julien Vocance lui-même : Le Livre des haï-kaï [1937], Le Héron Huppé : poèmes, Annonay, Les Compagnons du livre, 1983.

Les lusophones intéressés par l’histoire du haïku au Brésil pourront lire le panorama proposé par P. Franchetti, cité ci-avant en préambule : « O haicai no Brasil », Alea : Estudos neolatinos (Rio de Janeiro), vol.X, n°2, juillet-déc. 2008, p.256-269. (En ligne :

Ou encore l’introduction de Rodolfo Witzig Guttilla à l’anthologie Haicai, São Paulo, Companhia das Letras, « Boa Companhia », 2009 — volume où l’on put récemment retrouver deux haïkus d’un autre moderniste brésilien, le grand méconnu Luís Aranha, désormais traduit en français.

9 avril 2011

Rareté à l'écoute

Trois poèmes d’Oswald de Andrade
mis en français & en musique
par Villa-Lobos

O artista
Cabeleira de chantage
Celebridade por hora e por taxi
Parlapatatão
Bombardino de barbeiro
Desafinação
No teu fundo fundo
A maroteira dos primeiros mestiços
Repousa como um índio
Sob a árvore nacional da confiança
Pires técnico
Da paulificação

Ce poème-portrait de Heitor Villa-Lobos par Oswald de Andrade a paru dans la revue Novíssima (São Paulo) au cœur des années 1920. Il ne fut pas repris en volume, mais sans doute eût-il pu figurer dans le recueil Pau Brasil, en bonne place, à côté du poème « Atelier » consacré à la peintre Tarsila do Amaral. Il nous rappelle que celui qui allait devenir le compositeur brésilien mondialement connu, fut d’abord le principal représentant du courant moderniste local dans le domaine musical, et l’ami des nouveaux poètes de São Paulo et Rio de Janeiro, auxquels il se joignit dès la Semaine d'Art Moderne de février 1922. Avec eux, il eut plusieurs projets, comme ce « ballet brésilien » destiné au public parisien, dont Oswald laissa une ébauche d’argument et Tarsila des croquis de costumes. Il leur emprunta aussi de nombreux textes.

Au-delà des proximités biographiques et des idées partagées sur la question de la nationalisation culturelle et artistique, si l’on cherche, en ce qui concerne le compagnonnage Oswald de Andrade / Villa-Lobos, quelque trace concrète de collaboration réussie, il faut bizarrement aller chercher parmi les pièces mineures ou peu connues du pléthorique catalogue de Villa-Lobos, où figure une œuvre étrange à divers titres : la Suite suggestive (Cinémas), partition d’une petite vingtaine de minutes composée ou datée du moins de 1929, pour soprano, baryton et ensemble, l'accompagnement ayant été transposé également pour deux pianos (pièces W242 et W243 dans le classement Appleby). Le compositeur a laissé, dans un propos radiophonique, un témoignage succinct mais précieux sur la genèse de cette œuvre :

J’ai inauguré le premier cinéma muet à Rio de Janeiro, vous savez, c’était Os Parisienses [?], le premier. Je jouais par-dessus la pellicule… jour et nuit. Remarquez que je fus tellement imprégné par cette musique qui était tous les jours la même, [inaudible], que je composai la Suite suggestive, qui est très connue en Europe, et qui s’appelle Cinémas. C’est l’impression horrible que je reçus de cette vie. J’ai joué cette musique pendant plus de dix ans.

D’après le catalogue « Heitor Villa-Lobos » de l’éditeur Durant-Salabert-Eschig, la première eut lieu le 26 juin 1929 au Teatro Lírico de Rio de Janeiro, avec la soprano Elsie Houston, le baryton Adauto Filho et un ensemble dirigé par le compositeur en personne. Le catalogue raisonné de l’œuvre élaboré et mis à jour par le Museu Villa-Lobos indique toutefois qu’à cette occasion l’œuvre ne fut donnée que dans sa version réduite à deux pianos (avec Lucilia Villa-Lobos et Brutos Pedreira), et relève, pour la version avec ensemble, une création posthume le 18 novembre 1989 à Rio de Janeiro, salle Cecília Mereiles, par Lucia Dittert, Marcelo Coutinho et l’Orchestra Pró Música de Rio do Janeiro sous la direction de Armando Prazeres.
Plus certainement, lœuvre fut donnée le 3 avril 1930 à Paris, salle Gaveau, dans le cadre du deuxième « Festival Villa-Lobos » et sous la direction du compositeur. À cette occasion, elle fut commentée en ces termes par Paul Bertrand dans Le Ménestrel du 11 avril (p.170) :

La Première Suite Suggestive [il n’y en eut pas d’autres], donnée également en première audition [en France, du moins], est particulièrement suggestive de la manière de M. Villa-Lobos. C’est une succession de courtes évocations pour cinéma, qui témoignent d’une force incisive et où le comique et le tragique alternent en contrastes violents et avec un égal bonheur, créant une ambiance toute actuelle sans cesser de s’appuyer sur la base ethnique du système musical qui caractérise, dans son ensemble, l’œuvre de l’auteur. À signaler l’emploi assez nouveau de trois métronomes, dont un avec sonnerie, qui accusent la préoccupation constante du rythme, et les divertissantes prouesses d’une contrebasse transformée en instrument d’agilité. Les parties vocales furent tenues avec habileté par Mme Croiza et M. Botelho, celle de piano par Mlle Line Stiévenard.

L’amusant, entre autres curiosités, est que sans le savoir vraiment, le public parisien put alors entendre les toutes premières traductions du recueil Pau Brasil d’Oswald de Andrade (imprimé en 1925 à Paris). En effet, après l’« Ouverture de l’homme tel… » (transcrite pour orchestre, seule, en 1952) et pour des raisons qui nous échappent encore (l’œuvre fut-elle destinée, dès le début, à être jouée en France essentiellement ?), Villa-Lobos employait là non pas les textes originaux, mais des versions françaises de trois poèmes de notre auteur (ainsi que de Manuel Bandeira, à côté de René Chalupt, avec un texte chacun), lequel n’avait rien tant rêvé, lors de ses nombreux séjours parisiens des années précédentes, que se voir traduit en français...
La partition ne porte que l’indication « Poésies de… », sans mention de traducteur : on peut supposer que ces quelques transpositions du portugais sont dues au compositeur, mais il serait pour le moins précieux de connaître la part qu’y prit éventuellement Oswald lui-même, qui maîtrisait parfaitement le français (ses premiers textes littéraires, dans les années 1910, furent même rédigés en français). Quoi qu’il en soit, la relation de quasi-contemporanéité de ces traductions avec les poèmes originaux (et bien sûr l’usage musical et quasiment théâtral qui en est fait) nous donne quelque idée, approximative mais peut-être plus authentique, de l’esprit de ces poèmes brefs et allusifs dont il n’est paradoxalement pas si facile de rendre en français toute la suggestivité, aujourd’hui…
Prétextes à trois saynètes successives, fort brèves (entre 30'' et 1'30''), à peine chantées, mais récitées ou dialoguées sur un accompagnement instrumental plaisamment minimaliste, sombre ou facétieux, voici donc les poèmes « Procissão de enterro » (Procession d’enterrement), « O capoeira » (Le capoeira) et « O medroso » (Le froussard), dans une traduction anonyme, avec de nouveaux titres et des sous-titres génériques qui les inscrivent dans le déroulement d'une séance de cinématographe :

Prélude, choral et funèbre
(ciné-journal)
[tempo « animé » ; « Parlé : (sans emphase) »]

               Véronique étend les bras
               Pour roucouler
               Le dais stoppe
               Le peuple en bave
               De cette voix dans la nuit
               Aux pavés luisants
               De cette voix dans la nuit
               Aux pavés luisants
               Aux pavés luisants


Croche-pied au flic
(comœdia)
[tempo « modéré »]

               (sopr.) Tu veux un beignet Salaud ?
               (baryt.) De quoi ?
               (sopr.) Tu veux un beignet ?
               Guibolles et têtes sur le trottoir


Le récit du peureux
(drame)
[tempo « lent » ; « Récit »]

               Le spectre souffla la bougie
               Puis dans la noire nuit la main sur lui
               Pour voir si son cœur battait encore
               Pour voir si son cœur battait encore


De l’existence et de la teneur de ces traductions confidentielles, dissimulées dans une œuvre musicale elle-même méconnue, il fut rendu compte pour la première fois, brièvement, dans l’appareil critique de la récente édition française de Bois Brésil, sur consultation de la partition (voix et piano) par ailleurs quasiment introuvable.

Plus introuvable encore, pour le traducteur et annotateur, était alors l’enregistrement de cette pièce, le seul édité à ce jour, car cette Suite suggestive fut gravée sur disque compact par Gudrun Pelker, Jörg Westerkamp et les solistes de la Philharmonia Hungarica sous la direction de Helmut Imig, pour le label Discant (Bünde) en 1994.
Le disque n’étant plus lui-même dans le commerce (sauf erreur), et la curiosité des amateurs n’ayant pas de bornes, le blog Bois Brésil & Cie met à la disposition de tous ces trois extraits, tel qu’ils se succèdent sur la partition.


N.B.: Voir aussi, sur lesthétique de la Suite suggestive : Simon J. Wright, « Villa-Lobos and the Cinema : A Note », Luso-Brazilian Review, vol. XIX, n°2, hiver 1982, p.243-244.


Post revu et augmenté en février 2015.

5 avril 2011

Dans la presse française 4

Recension conjointe des volumes Cocktails, de Luís Aranha, et Poèmes modernistes et autres écrits, de Sérgio Milliet, par Pierre Rivas dans les « Notes de lecture » de la revue Europe, n°984 de ce mois d’avril (p.339-340).

(Cliquer pour agrandir.)

10 mars 2011

Dans la presse française 3

Brève recension, encore, du volume Bois Brésil d’Oswald de Andrade, par Franck Adani dans la revue Études, n°414/3 de ce mois de mars (p.410).
Transcription :

« C’est de Paris, dans les années vingt, qu’Oswald de Andrade (1890-1954) conçoit le projet de poésie Bois Brésil, développé dans le recueil et le manifeste du même nom. Il est alors, aux côtés de Mário de Andrade, un des fondateurs – et le prophète et le trublion – du Modernisme brésilien, mouvement qui vise à doter le pays d’une identité culturelle et artistique, à lui donner une place pleine et entière dans le concert poétique des nations. Ce qu’Oswald de Andrade, de son propre aveu, rapporte de la France, c’est le Brésil, mais un Brésil réinventé, tropicalisé, affranchi de la tutelle de toutes les rhétoriques d’importation. L’idée est simple et géniale : inverser le rapport entre le centre et la périphérie, assimiler voire dépasser les avant-gardes européennes, accoucher d’une authentique poésie brésilienne, qui de plus est envisagée comme une poésie d’exportation, à l’image du bois-brésil, cet arbre à la sève couleur de braise, qui fut la première richesse exportée de la colonie. Cela passe par une transcription poétique des textes relatant la découverte et la colonisation du Brésil, par la relecture de l’histoire officielle, par le détournement des clichés nationaux, par le pastiche et la recréation parodique de tous les discours ambiants. La forme et le fond sont, comme dans toute vraie révolution poétique, en parfaite adéquation. Les poèmes brefs, elliptiques, quasi épigrammatiques, mêlent prosaïsmes, parler populaire, flashes et fragments de discours publicitaires, en une esthétique du collage évoquant Cendrars ou l’Apollinaire de "Zone" ; et font voir, au-delà de tout exotisme, ce que c’est que "voir avec des yeux libres".»

(Franck Adani)

(Source du texte, en ligne : http://www.revue-etudes.com/Litterature/Bois_Bresil/40/13642)