9 juillet 2020

Pour relire Sérgio Milliet


« ŒIL DE BŒUF, par Serge MILLIET (Edit. Lumière, Anvers.)
Beaucoup d’influences trop évidentes : Verlaine, par exemple et puis Cendrars et aussi toute la pacotille moderne… et pourtant… l’auteur a commis quelques vers agréables et deux bons poèmes : Paysage et Poésie. Attendons le prochain recueil. »

C’est ce qu’écrivait, chichement, le poète et critique Géo Charles (1892-1963) dans sa rubrique « Les livres » (sous-rubrique « Livres belges ») de la revue Montparnasse (n°33, 1er mai 1924, p. 7) qu’il codirigea avec Paul Husson et quelques autres, à propos d’Œil-de-bœuf précédé d’autres poésies (avec un bois gravé de Joris Minne, Anvers, Éditions Lumière, 1923) de Sérgio Milliet (1898-1966).

Il s’agissait du troisième recueil du jeune moderniste brésilien (quoique belge par un hasard bibliographique), à la fois le dernier qu’il composa en français (les deux précédents — des œuvres « de jeunesse », comme on dit — ayant été édités en Suisse à la fin des années 1910) et le premier qui accusât une inspiration véritablement nouvelle, authentique proposition au sein des recherches de l’avant-garde de São Paulo que l’auteur intégrait depuis peu, ayant donné quelques poèmes de l’ouvrage en préparation dans l’éphémère revue Klaxon (1922) après en avoir lu certains, croit-on savoir, lors de la fondatrice « Semaine d’art moderne » (février 1922).

Si Milliet, un cas intéressant de bilinguisme littéraire, fit passer quelques pièces d’Œil-de-bœuf, à la fois traduites et remaniées, dans sa production en portugais, il ne réédita jamais louvrage en tant que tel, resté peu lu et devenu parfaitement introuvable (l’édition originale avait été tirée à 520 exemplaires), ignoré du public, négligé même par les spécialistes du modernisme brésilien — après qu’il eut pourtant fourni quelques exemples essentiels à l’ami Mário de Andrade, dans son essai A Escrava que não é Isaura (Discurso sobre algumas tendências da poesia modernista) (1925) — et finalement repris in extenso, pour la première fois, dans le volume Poèmes modernistes & autres écrits (Anthologie 1921-1932) (éd. et trad. d’Antoine Chareyre, Toulon, La Nerthe, 2010), où lon trouve aussi le « prochain recueil » attendu par Géo Charles (Poemas análogos, 1927).

Nonobstant cette situation pour le moins discrète, dans l’édition comme dans l’histoire de la poésie brésilienne (sans parler de la française ou de la francophone), Œil-de-bœuf demeure une œuvre d’une belle fraîcheur juvénile, au croisement d’influences peut-être contradictoires (mais travaillées comme telles), bien dans l’air du temps sans doute, mais point impersonnelle et nullement anecdotique, veut-on croire : de ces poésies-synthèses qui témoignent de l’effort d’une époque, dans le fourmillement des tentatives oblitérées ensuite par les plus malins, et qui résonnent fort avec certains chefs-d’œuvre de l’avant-garde d’alors. Et réellement il s’y trouve des pages d’une belle vigueur, volontiers obsédantes, au-delà de celles que voulut bien retenir Géo Charles, un autre de ces poètes « mineurs » de l’esprit nouveau qui se peuvent relire avec curiosité, et qui partageait d’ailleurs avec Milliet une même admiration pour Cendrars.

Pour le plaisir de rouvrir un livre qui se peut encore réclamer en librairie, voici les deux textes sur lesquels se referme le recueil :


ŒIL-DE-BŒUF

Œil-de-bœuf
« Le ciel est par-dessus le toit »
Mais la vie est en bas
grouillante
acrobatique
acide
souple
multiface

Homme sandwich des gratte-ciels illuminés
regards de fou sur le monde simultané
klaxons rauques des modernes tempéraments
voici venir l’homme aux ailes d’acier
l’homme-machine
l’homme-sandwich
Klaxons rauques des modernes tempéraments
et la vie est en bas grouillante
parmi les grands express internationaux
les automobiles
les métros
LA VIE             LA VIE             LA VIE
les longues cheminées des usines
ces accouchées
les cheminées d’automne
monotone
avec leurs beuglements
intermittents
klaxons rauques
perçant comme des salves de mitrailleuse
la misanthropie des vaincus
AH !
                  L A  G U E R R E . . . . . . . .
Effroi
Tous les drapeaux du monde
arc-en-ciel et désespoir
ET DEUIL ET DEUIL ET DEUIL
sénégalais le couteau rouge entre les dents
et les armées
les chars de guerre
les boulevards
les avenues
l’affolement des milliers d’acrobates
dans le cirque de la vie
les trapèzes se déplacent
les boules roulent trop vite
les chevaux galopent en arrière
et les clowns inventent de vrais calembours
trop subtils
pauvre public
Devant ces tours nouveaux
la stupeur se propage
se multiplie
et le directeur du cirque
annonce

ACROBATIES DIDACTIQUES

Acide trop acide
pour l’estomac habitué
à la fadeur contemporaine
Poison
Folie
Arrêtez les criminels
empoisonneurs
détourneurs des saines intelligences
pauvre public
effaré
ameuté
qui se croit leurré
et qui réclame son bel argent

Manque de souplesse
ressorts cassés
de vieilles voitures bon marché
Les derniers modèles 40 H/P.
mangent les côtes
sautent les trous
avalent les pavés
120 à l’heure vers l’avenir
                                    « Non, l’avenir n’est à personne »
Qui sait      120 à l’heure
Évoluez pour rattraper
les hommes multiface
car voici déjà l’homme-sandwich
Évoluez
Accélérez
120 à l’heure
pour voir comme eux
le panorama simultané

ŒIL-DE-BŒUF
harmonie géométrique
des artères qui se croisent
des cubes
des sphères
des pyramides
en relief
des cœurs qui saignent
des lèvres adultérines
aventurines
caméléons
ô les yeux caméléons
quelle obsession
œil-de-bœuf
accélérez
le paysage se déforme
les arbres se rencontrent
dans leur fuite éperdue
et les montagnes se déplacent
lentement
comme l’aiguille de la vitesse
On avale des kilomètres
et des paysages
aisément
on avale tout
de la blague
du poison
et des balles de révolver
un jeune homme très romantique
mille étoiles dans le ciel
                                                             « par-dessus le toit »
Klaxons rauques


yeux lubriques
viaducs
aqueducs
grands-ducs et chouettes
associations
révolutions
république soviétique
guillotine
ŒIL-DE-BŒUF


POST-FACE

Et quelques-uns ont dit
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ce n’est qu’un fou
C’est un poète futuriste
un dé-tra-qué
Un fouturiste ajouta-t-on
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Vers d’amour et romantisme
et sonnets mirobolants
symbolisme aussi et                 SURTOUT
comme une nuit très longue……
Qu’est devenue cette hantise de la rime
Mais on disait encore
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Et pourtant il n’est pas trop bête
c’est bien dommage
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Et leur mépris m’enveloppait d’une auréole
et leurs paroles
qui suaient l’envie
                                  et l’affront
s’enchaînaient en couronne au-dessus de mon front…


Aucun commentaire:

Publier un commentaire